La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue,

Vivoient ensemble unis: douce société!

Le choix d'une demeure aux humains inconnue

Assuroit leur félicité.

Mais quoi! l'homme découvre enfin toutes retraites.

Soyez au milieu des déserts;

Au fond des eaux, au haut des airs,

Vous n'éviterez point ses embûches secrètes.

La gazelle s'alloit ébattre innocemment,

Quand un chien, maudit instrument

Du plaisir barbare des hommes,

Vint sur l'herbe éventer les traces de ses pas.

Elle fuit. Et le rat, à l'heure du repas,

Dit aux amis restants: D'où vient que nous ne sommes

Aujourd'hui que trois conviés?

La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés?

A ces paroles, la tortue

S'écrie, et dit: Ah! si j'étois

Comme un corbeau d'ailes pourvue,

Tout de ce pas je m'en irois

Apprendre au moins quelle contrée,

Quel accident tient arrêtée

Notre compagne au pied léger;

Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger.

Le corbeau part à tire-d'aile:

Il aperçoit de loin l'imprudente gazelle

Prise au piége et se tourmentant.

Il retourne avertir les autres à l'instant;

Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment

Ce malheur est tombé sur elle,

Et perdre en vains discours cet utile moment,

Comme eût fait un maître d'école,

Il avoit trop de jugement.

Le corbeau donc vole et revole.

Sur son rapport, les trois amis

Tiennent conseil. Deux sont d'avis

De se transporter sans remise

Aux lieux où la gazelle est prise.

L'autre, dit le corbeau, gardera le logis:

Avec son marcher lent, quand arriveroit-elle?

Après la mort de la gazelle.

Ces mots à peine dits, ils s'en vont secourir

Leur chère et fidèle compagne,

Pauvre chevrette de montagne.

La tortue y voulut courir:

La voilà comme eux en campagne,

Maudissant ses pieds courts avec juste raison,

Et la nécessité de porter sa maison.

Rongemaille (le rat eut à bon droit ce nom)

Coupe les nœuds du lacs: on peut penser la joie.

Le chasseur vient, et dit: Qui m'a ravi ma proie?

Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,

Le corbeau sur un arbre, en un bois la gazelle:

Et le chasseur, à demi fou

De n'en avoir nulle nouvelle,

Aperçoit la tortue, et retient son courroux.

D'où vient, dit-il, que je m'effraye?

Je veux qu'à mon souper celle-ci me défraye.

Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,

Si le corbeau n'en eût averti la chevrette.

Celle-ci, quittant sa retraite,

Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.

L'homme de suivre, et de jeter

Tout ce qui lui pesoit: si bien que Rongemaille

Autour des nœuds du sac tant opère et travaille,

Qu'il délivre encore l'autre sœur,

Sur qui s'étoit fondé le souper du chasseur.

Pilpay conte qu'ainsi la chose s'est passée.

Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,

J'en ferois, pour vous plaire, un ouvrage aussi long

Que l'Iliade ou l'Odyssée.

Rongemaille feroit le principal héros,

Quoiqu'à vrai dire ici chacun soit nécessaire.

Porte-maison l'infante y tient de tels propos,

Que monsieur du corbeau va faire

Office d'espion, et puis de messager.

La gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager

Le chasseur à donner du temps à Rongemaille.

Ainsi chacun dans son endroit

S'entremet, agit et travaille.

A qui donner le prix? Au cœur, si l'on m'en croit.

Que n'ose et que ne peut l'amitié violente!

Cet autre sentiment que l'on appelle amour

Mérite moins d'honneur; cependant chaque jour

Je le célèbre et je le chante.

Hélas! il n'en rend pas mon âme plus contente!

Vous protégez sa sœur, il suffit; et mes vers

Vont s'engager pour elle à des tons tout divers.

Mon maître étoit l'amour: j'en vais servir un autre,

Et porter par tout l'univers

Sa gloire aussi bien que la vôtre.

[Illustration]

[Illustration]

XVI

LA FORÊT ET LE BUCHERON.

Un bûcheron venoit de rompre ou d'égarer

Le bois dont il avoit emmanché sa cognée.

Cette perte ne put sitôt se réparer

Que la forêt n'en fût quelque temps épargnée.

L'homme enfin la prie humblement

De lui laisser tout doucement

Emporter une unique branche,

Afin de faire un autre manche:

Il iroit employer ailleurs son gagne-pain;

Il laisseroit debout maint chêne et maint sapin

Dont chacun respectoit la vieillesse et les charmes.

L'innocente forêt lui fournit d'autres armes.

Elle en eut du regret. Il emmanche son fer:

Le misérable ne s'en sert

Qu'à dépouiller sa bienfaitrice

De ses principaux ornements.

Elle gémit à tous moments:

Son propre don fait son supplice.

Voilà le train du monde et de ses sectateurs;

On s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.

Je suis las d'en parler. Mais que de doux ombrages

Soient exposés à ces outrages,

Qui ne se plaindroit là-dessus?

Hélas! j'ai beau crier et me rendre incommode,

L'ingratitude et les abus

N'en seront pas moins à la mode.

[Illustration]

[Illustration]

XVII

LE RENARD, LE LOUP ET LE CHEVAL.

Un renard, jeune encor, quoique des plus madrés,

Vit le premier cheval qu'il eût vu de sa vie.

Il dit à certain loup, franc novice: Accourez,

Un animal paît dans nos prés,

Beau, grand; j'en ai la vue encor toute ravie.

Est-il plus fort que nous? dit le loup en riant.

Fais-moi son portrait, je te prie.

Si j'étois quelque peintre ou quelque étudiant,

Repartit le renard, j'avancerois la joie

Que vous aurez en le voyant

Mais venez. Que sait-on? peut-être est-ce une proie

Que la fortune nous envoie.

Ils vont; et le cheval, qu'à l'herbe on avoit mis,

Assez peu curieux de semblables amis,

Fut presque sur le point d'enfiler la venelle[77].

Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs

Apprendroient volontiers comment on vous appelle.

Le cheval, qui n'étoit dépourvu de cervelle

Leur dit: Lisez mon nom, vous le pouvez, Messieurs,

Mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle.

Le renard s'excusa sur son peu de savoir.

Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire;

Ils sont pauvres, et n'ont qu'un trou pour tout avoir;

Ceux du loup, gros messieurs, l'ont fait apprendre à lire.

Le loup, par ce discours flatté

S'approcha. Mais sa vanité

Lui coûta quatre dents: le cheval lui desserre

Un coup; et haut le pied. Voilà mon loup par terre;

Mal en point, sanglant et gâté.

Frère, dit le renard, ceci nous justifie

Ce que m'ont dit des gens d'esprit:

Cet animal vous a sur la mâchoire écrit

Que de tout inconnu le sage se méfie.

[77] _Venelle_ signifie sentier; et _enfiler la venelle_, signifie

proverbialement _s'enfuir_.

[Illustration]

[Illustration]

XVIII

LE RENARD ET LES POULETS D'INDE.

Contre les assauts d'un renard

Un arbre à des dindons servoit de citadelle.

Le perfide, ayant fait tout le tour du rempart,

Et vu chacun en sentinelle,

S'écria: Quoi! ces gens se moqueront de moi!

Eux seuls seront exempts de la commune loi!

Non, par tous les dieux! non. Il accomplit son dire.

La lune, alors luisant, sembloit, contre le sire,

Vouloir favoriser la dindonnière gent.

Lui, qui n'étoit novice au métier d'assiégeant,

Eut recours à son sac de ruses scélérates,

Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,

Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.

Arlequin n'eût exécuté

Tant de différents personnages.

Il élevoit sa queue, il la faisoit briller,

Et cent mille autres badinages;

Pendant quoi nul dindon n'eût osé sommeiller.

L'ennemi les lassoit en leur tenant la vue

Sur même objet toujours tendue.

Les pauvres gens étant à la longue éblouis,

Toujours il en tomboit quelqu'un: autant de pris,

Autant de mis à part: près de moitié succombe.

Le compagnon les porte en son garde-manger.

Le trop d'attention qu'on a pour le danger

Fait le plus souvent qu'on y tombe.

[Illustration]

[Illustration]

XIX

LE SINGE.

Il est un singe dans Paris

A qui l'on avoit donné femme;

Singe en effet d'aucuns maris,

Il la battoit. La pauvre dame

En a tant soupiré, qu'enfin elle n'est plus.

Leur fils se plaint d'étrange sorte,

Il éclate en cris superflus:

Le père en rit, sa femme est morte;

Il a déjà d'autres amours,

Que l'on croit qu'il battra toujours;

Il hante la taverne, et souvent il s'enivre.

N'attendez rien de bon du peuple imitateur,

Qu'il soit singe ou qu'il fasse un livre:

La pire espèce, c'est l'auteur.

[Illustration]

[Illustration]

XX

LE PHILOSOPHE SCYTHE.

Un philosophe austère, et né dans la Scythie,

Se proposant de suivre une plus douce vie,

Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux

Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,

Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,

Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille.

Son bonheur consistoit aux beautés d'un jardin.

Le Scythe l'y trouva qui, la serpe à la main,

De ses arbres à fruit retranchoit l'inutile,

Ébranchoit, émondoit, ôtoit ceci, cela,

Corrigeant partout la nature,

Excessive à payer ses soins avec usure.

Le Scythe alors lui demanda

Pourquoi cette ruine: étoit-il d'homme sage

De mutiler ainsi ces pauvres habitants?

Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage;

Laissez agir la faux du temps:

Ils iront assez tôt border le noir rivage.

J'ôte le superflu, dit l'autre, et l'abattant,

Le reste en profite d'autant.

Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,

Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure;

Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis

Un universel abatis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles,

Il tronque son verger contre toute raison,

Sans observer temps ni saison,

Lunes ni vieilles ni nouvelles.

Tout languit et tout meurt.

Ce Scythe exprime bien

Un indiscret stoïcien:

Celui-ci retranche de l'âme

Désirs et passions, le bon et le mauvais,

Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.

Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort;

Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

[Illustration]

XXI

L'ÉLÉPHANT ET LE SINGE DE JUPITER.

Autrefois l'éléphant et le rhinocéros,

En dispute du pas et des droits de l'empire,

Voulurent terminer la querelle en champ clos.

Le jour en étoit pris, quand quelqu'un vint leur dire

Que le singe de Jupiter,

Portant un caducée, avoit paru dans l'air.

Ce singe avoit nom Gille, à ce que dit l'histoire.

Aussitôt l'éléphant de croire

Qu'en qualité d'ambassadeur

Il venoit trouver sa grandeur.

Tout fier de ce sujet de gloire,

Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent

A lui présenter sa créance.

Maître Gille enfin, en passant,

Va saluer son excellence.

L'autre étoit préparé sur la légation;

Mais pas un mot. L'attention

Qu'il croyoit que les dieux eussent à sa querelle

N'agitoit pas encor chez eux cette nouvelle.

Qu'importe à ceux du firmament

Qu'on soit mouche ou bien éléphant?

Il se vit donc réduit à commencer lui-même.

Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu

Un assez beau combat, de son trône suprême;

Toute sa cour verra beau jeu.

Quel combat? dit le singe avec un front sévère.

L'éléphant repartit: Quoi! vous ne savez pas

Que le rhinocéros me dispute le pas;

Qu'Éléphantide a guerre avecque Rhinocère?

Vous connoissez ces lieux, ils ont quelque renom.

Vraiment je suis ravi d'en apprendre le nom,

Repartit maître Gille: on ne s'entretient guère

De semblables sujets dans nos vastes lambris.

L'éléphant, honteux et surpris,

Lui dit: Eh! parmi nous que venez-vous donc faire?--

Partager un brin d'herbe entre quelques fourmis:

Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire,

On n'en dit rien encor dans le conseil des dieux:

Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.

[Illustration]

XXII

UN FOU ET UN SAGE.

Certain fou poursuivoit à coups de pierre un sage.

Le sage se retourne, et lui dit: Mon ami,

C'est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci.

Tu fatigues assez pour gagner davantage;

Toute peine, dit-on, est digne de loyer:

Vois cet homme qui passe, il a de quoi payer;

Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire.

Amorcé par le gain, notre fou s'en va faire

Même insulte à l'autre bourgeois.

On ne le paya pas en argent cette fois.

Maint estafier accourt: on vous happe notre homme,

On vous l'échine, on vous l'assomme.

Auprès des rois il est de pareils fous;

A vos dépens ils font rire le maître.

Pour réprimer leur babil, irez-vous

Les maltraiter? Vous n'êtes pas peut-être

Assez puissant. Il faut les engager

A s'adresser à qui peut se venger.

[Illustration]

[Illustration]

XXIII

LE RENARD ANGLOIS.

A MADAME HARVEY.

Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens;

Avec cent qualités trop longues à déduire,

Une noblesse d'âme, un talent pour conduire

Et les affaires et les gens,

Une humeur franche et libre, et le don d'être amie

Malgré Jupiter même et les temps orageux,

Tout cela méritoit un éloge pompeux:

Il en eût été moins selon votre génie;

La pompe vous déplaît, l'éloge vous ennuie.

J'ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux

Y coudre encore un mot ou deux

En faveur de votre patrie:

Vous l'aimez. Les Anglois pensent profondément;

Leur esprit, en cela, suit leur tempérament;

Creusant dans les sujets, et forts d'expériences,

Ils étendent partout l'empire des sciences.

Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour:

Vos gens, à pénétrer, l'emportent sur les autres:

Même les chiens de leur séjour

Ont meilleur nez que n'ont les nôtres.

Vos renards sont plus fins; je m'en vais le prouver

Par un d'eux, qui, pour se sauver,

Mit en usage un stratagème

Non encor pratiqué, des mieux imaginés.

Le scélérat, réduit en un péril extrême,

Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez,

Passa près d'un patibulaire.

Là, des animaux ravissants,

Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire,

Pour l'exemple pendus, instruisoient les passants.

Leur confrère, aux abois, entre ces morts s'arrange.

Je crois voir Annibal, qui, pressé des Romains,

Met leur chef en défaut, ou leur donne le change,

Et sait, en vieux renard, s'échapper de leurs mains.

Les clefs de meute[78], parvenues

A l'endroit où pour mort le traître se pendit,

Remplirent l'air de cris: leur maître les rompit,

Bien que de leurs abois ils perçassent les nues.

Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant.

Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant;

Mes chiens n'appellent point au delà des colonnes

Où sont tant d'honnêtes personnes.

Il y viendra, le drôle! Il y vint, à son dam.

Voilà maint basset clabaudant;

Voilà notre renard au charnier se guindant.

Maître pendu croyoit qu'il en iroit de même

Que le jour qu'il tendit de semblables panneaux;

Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux[79],

Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème!

Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté,

N'auroit pas cependant un tel tour inventé;

Non point par peu d'esprit: est-il quelqu'un qui nie

Que tout Anglois n'en ait bonne provision?

Mais le peu d'amour pour la vie

Leur nuit en mainte occasion.

Je reviens à vous, non pour dire

D'autres traits sur votre sujet;

Tout long éloge est un projet

Peu favorable pour ma lyre:

Peu de nos chants, peu de nos vers,

Par un encens flatteur amusent l'univers

Et se font écouter des nations étranges[80].

Votre prince[81] vous dit un jour

Qu'il aimoit mieux un trait d'amour

Que quatre pages de louanges.

Agréez seulement le don que je vous fais

Des derniers efforts de ma muse.

C'est peu de chose; elle est confuse

De ces ouvrages imparfaits.

Cependant ne pourriez-vous faire

Que le même hommage pût plaire

A celle qui remplit vos climats d'habitants

Tirés de l'île de Cythère?

Vous voyez par là que j'entends

Mazarin[82], des Amours déesse tutélaire.

[78] Terme de vénerie, pour désigner les chiens qui relèvent de défaut

les autres chiens.

[79] Genre de chaussures. Expression proverbiale voulant dire qu'il y

mourut.

[80] Le mot _étrange_ pris dans le sens d'_étranger_ était déjà vieilli

du temps de La Fontaine.

[81] Charles II.

[82] Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, née à Rome en 1646, et

morte à Chelsey, près de Londres, le 2 juillet 1699.

[Illustration]

[Illustration]

XXIV

LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES.

Les filles du limon tiroient du roi des astres

Assistance et protection:

Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres,

Ne pouvoient approcher de cette nation;

Elle faisoit valoir en cent lieux son empire.

Les reines des étangs, grenouilles, veux-je dire

(Car que coûte-t-il d'appeler

Les choses par noms honorables?),

Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler,

Et devinrent insupportables.

L'imprudence, l'orgueil et, l'oubli des bienfaits,

Enfants de la bonne fortune,

Firent bientôt crier cette troupe importune:

On ne pouvoit dormir en paix.

Si l'on eût cru leur murmure,

Elles auroient, par leurs cris,

Soulevé grands et petits

Contre l'œil de la nature.

Le soleil, à leur dire, alloit tout consumer;

Il falloit promptement s'armer,

Et lever des troupes puissantes.

Aussitôt qu'il faisoit un pas,

Ambassades coassantes

Alloient dans tous les États:

A les ouïr, tout le monde,

Toute la machine ronde

Rouloit sur les intérêts

De quatre méchants marais.

Cette plainte téméraire

Dure toujours, et pourtant

Grenouilles doivent se taire,

Et ne murmurer pas tant:

Car, si le soleil se pique,

Il le leur fera sentir;

La république aquatique

Pourroit bien s'en repentir.

[Illustration]

XXV

LA LIGUE DES RATS.

Une souris craignoit un chat

Qui dès longtemps la guettoit au passage.

Que faire en cet état? Elle, prudente et sage,

Consulte son voisin: c'étoit un maître rat,

Dont la rateuse seigneurie

S'étoit logée en bonne hôtellerie,

Et qui cent fois s'étoit vanté, dit-on,

De ne craindre ni chat, ni chatte,

Ni coup de dent, ni coup de patte.

Dame souris, lui dit ce fanfaron,

Ma foi, quoi que je fasse,

Seul, je ne puis chasser le chat qui vous menace:

Mais assemblons tous les rats d'alentour,

Je lui pourrai jouer d'un mauvais tour.

La souris fait une humble révérence,

Et le rat court en diligence

A l'office, qu'on nomme autrement la dépense,

Où maints rats assemblés

Faisoient, aux frais de l'hôte, une entière bombance.

Il arrive, les sens troublés,

Et tous les poumons essoufflés.

Qu'avez-vous donc? lui dit un de ces rats; parlez.

En deux mots, répond-il, ce qui fait mon voyage,

C'est qu'il faut promptement secourir la souris;

Car Rominagrobis

Fait en tous lieux un étrange carnage.

Ce chat, le plus diable des chats,

S'il manque de souris, voudra manger des rats.

Chacun dit: Il est vrai. Sus! sus! courons aux armes!

Quelques rates[83], dit-on, répandirent des larmes.

N'importe, rien n'arrête un si noble projet:

Chacun se met en équipage;

Chacun met dans son sac un morceau de fromage;

Chacun promet enfin de risquer le paquet.

Ils alloient tous comme à la fête,

L'esprit content, le cœur joyeux.

Cependant le chat, plus fin qu'eux,

Tenoit déjà la souris par la tête.

Ils s'avancèrent à grands pas,

Pour secourir leur bonne amie:

Mais le chat, qui n'en démord pas,

Gronde, et marche au-devant de la troupe ennemie.

A ce bruit, nos très-prudents rats,

Craignant mauvaise destinée,

Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas,

Une retraite fortunée.

Chaque rat rentre dans son trou;

Et si quelqu'un en sort, gare encor le matou.

[83] Mot forgé par l'auteur.

[Illustration]

[Illustration]

XXVI

DAPHNIS ET ALCIMADURE.

Imitation de Théocrite

A MADAME DE LA MÉSANGÈRE.

Aimable fille d'une mère

A qui seule aujourd'hui mille cœurs font la cour,

Sans ceux que l'amitié rend soigneux de vous plaire,

Et quelques-uns encor que vous garde l'amour,

Je ne puis qu'en cette préface

Je ne partage entre elle et vous

Un peu de cet encens qu'on recueille au Parnasse,

Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux.

Je vous dirai donc... Mais tout dire,

Ce seroit trop; il faut choisir,

Ménageant ma voix et ma lyre,

Qui bientôt vont manquer de force et de loisir.

Je louerai seulement un cœur plein de tendresse,

Ces nobles sentiments, ces grâces, cet esprit:

Vous n'auriez en cela ni maître ni maîtresse,

Sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit.

Gardez d'environner ces roses

De trop d'épines, si jamais

L'Amour vous dit les mêmes choses.

Il les dit mieux que je ne fais;

Aussi sait-il punir ceux qui ferment l'oreille

A ses conseils. Vous l'allez voir.

Jadis une jeune merveille

Méprisoit de ce dieu le souverain pouvoir.

On l'appeloit Alcimadure:

Fier et farouche objet, toujours courant aux bois,

Toujours sautant aux prés, dansant sur la verdure,

Et ne connoissant autres lois

Que son caprice; au reste, égalant les plus belles,

Et surpassant les plus cruelles;

N'ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueurs:

Quelle l'eût-on trouvée au fort de ses faveurs!

Le jeune et beau Daphnis, berger de noble race,

L'aima pour son malheur: jamais la moindre grâce

Ni le moindre regard, le moindre mot enfin,

Ne lui fut accordé par ce cœur inhumain.

Las de continuer une poursuite vaine,

Il ne songea plus qu'à mourir.

Le désespoir le fit courir

A la porte de l'inhumaine.

Hélas! ce fut aux vents qu'il raconta sa peine;

On ne daigna lui faire ouvrir

Cette maison fatale, où, parmi ses compagnes,

L'ingrate, pour le jour de sa nativité,

Joignoit aux fleurs de sa beauté

Les trésors des jardins et des vertes campagnes.

J'espérois, cria-t-il, expirer à vos yeux;

Mais je vous suis trop odieux,

Et ne m'étonne pas qu'ainsi que tout le reste

Vous me refusiez même un plaisir si funeste;

Mon père, après ma mort, et je l'en ai chargé,

Doit mettre à vos pieds l'héritage

Que votre cœur a négligé.

Je veux que l'on y joigne aussi le pâturage,

Tous mes troupeaux, avec mon chien;

Et que du reste de mon bien

Mes compagnons fondent un temple

Où votre image se contemple,

Renouvelant de fleurs l'autel à tout moment;

J'aurai près de ce temple un simple monument;

On gravera sur la bordure:

«Daphnis mourut d'amour. Passant, arrête-toi,

«Pleure, et dis: Celui-ci succomba sous la loi

«De la cruelle Alcimadure.»

A ces mots, par la Parque il se sentit atteint:

Il auroit poursuivi; la douleur le prévint.

Son ingrate sortit triomphante et parée.

On voulut, mais en vain, l'arrêter un moment

Pour donner quelques pleurs au sort de son amant:

Elle insulta toujours au fils de Cythérée,

Menant dès ce soir même, au mépris de ses lois,

Ses compagnes danser autour de sa statue.

Le dieu tomba sur elle, et l'accabla du poids:

Une voix sortit de la nue,

Écho redit ces mots dans les airs épandus:

«Que tout aime à présent: l'insensible n'est plus.»

Cependant de Daphnis l'ombre au Styx descendue

Frémit et s'étonna, la voyant accourir.

Tout l'Érèbe entendit cette belle homicide

S'excuser au berger, qui ne daigna l'ouïr

Non plus qu'Ajax Ulysse, et Didon son perfide.

[Illustration]

[Illustration]

XXVII

LE JUGE ARBITRE, L'HOSPITALIER ET LE SOLITAIRE.

Trois saints, également jaloux de leur salut,

Portés d'un même esprit, tendoient à même but.

Ils s'y prirent tous trois par des routes diverses:

Tous chemins vont à Rome; ainsi nos concurrents

Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.

L'un, touché des soucis, des longueurs, des traverses,

Qu'en apanage on voit aux procès attachés,

S'offrit de les juger sans récompense aucune,

Peu soigneux d'établir ici-bas sa fortune.

Depuis qu'il est des lois, l'homme, pour ses péchés,

Se condamne à plaider la moitié de sa vie:

La moitié! les trois quarts, et bien souvent le tout.

Le conciliateur crut qu'il viendroit à bout

De guérir cette folle et détestable envie.

Le second de nos saints choisit les hôpitaux.

Je le loue; et le soin de soulager les maux

Est une charité que je préfère aux autres.

Les malades d'alors, étant tels que les nôtres,

Donnoient de l'exercice au pauvre hospitalier;

Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse:

«Il a pour tels et tels un soin particulier,

«Ce sont ses amis; il nous laisse.»

Ces plaintes n'étoient rien au prix de l'embarras

Où se trouva réduit l'appointeur de débats:

Aucun n'étoit content, la sentence arbitrale

A nul des deux ne convenoit:

Jamais le juge ne tenoit

A leur gré la balance égale:

De semblables discours rebutoient l'appointeur:

Il court aux hôpitaux, va voir leur directeur.

Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure,

Affligés, et contraints de quitter ces emplois,

Vont confier leur peine au silence des bois.

Là sous d'âpres rochers, près d'une source pure,

Lieu respecté des vents, ignoré du soleil,

Ils trouvent l'autre saint, lui demandent conseil.

Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.

Qui mieux que vous sait vos besoins?

Apprendre à se connoître est le premier des soins

Qu'impose à tout mortel la Majesté suprême.

Vous êtes-vous connus dans le monde habité?

L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité:

Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.

Troublez l'eau: vous y voyez-vous?

Agitez celle-ci.--Comment nous verrions-nous?

La vase est un épais nuage

Qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer.--

Mes frères, dit le saint, laissez-la reposer,

Vous verrez alors votre image.

Pour vous mieux contempler, demeurez au désert.

Ainsi parla le solitaire.

Il fut cru; l'on suivit ce conseil salutaire.

Fables de La Fontaine · 第 18 / 19 段