ENSEMBLE.

L'Écossais, le Gallois, rebutés de la belle,

Vont chercher un autre tendron;

Car au fermier de Kent, à sa rente annuelle,

Aucune veuve n'a dit non.

«Je voudrais, Wamba, dit le chevalier, que notre hôte du grand chêne, ou le

joyeux moine son chapelain, entendissent cette chanson à la louange de

notre yeoman fermier.»--«Pour moi, je ne m'en soucierais pas, dit le

bouffon, si je ne voyais le cor suspendu à votre baudrier.»--«Oui, dit le

chevalier, c'est un gage de l'amitié de Locksley, quoique je n'en aie

apparemment nul besoin. Trois mots sur ce cor, et je suis sûr de voir

accourir à notre aide une bande de braves archers.»

Note 18: _Fetter_, fers; _lock_, chaîne ou tresse; comme qui dirait

le chevalier de la _chaîne de fer_. C'est ici le _cadenas_, et nous

l'avons déjà employé, dans ce sens, plusieurs fois. A. M.

Note 19: Pays sur la limite de l'Angleterre et de l'Écosse.

Note 20: Gentilhomme écossais.

Note 21: Gentilhomme anglais. A. M.

«Je dirais, à Dieu ne plaise que nous n'ayons leur visite, reprit Wamba, si

ce beau présent n'était point là pour empêcher qu'ils n'exigeassent de nous

un droit de passe.»--«Que veux-tu dire par là? Penses-tu que sans ce gage

d'amitié ils oseraient nous attaquer?»--«Je ne dis rien, car ces arbres ont

des oreilles comme les murailles. Mais répondez à votre tour, sire

chevalier: quand vaut-il mieux avoir sa cruche et sa bourse pleines que

vides?»--«Ma foi, jamais, je pense, dit le chevalier.»--«Vous ne méritez

d'avoir pleine ni l'une ni l'autre pour m'avoir fait une semblable réponse.

Il vaut mieux vider sa cruche avant de la passer à un Saxon, et laisser

l'argent à la maison avant de s'aventurer dans un bois.»

«Vous prenez donc nos amis pour des voleurs,» dit le chevalier du

cadenas.--«Je n'ai point dit cela, beau chevalier, reprit Wamba; mais un

voyageur peut soulager son cheval en le déchargeant d'un fardeau

inutile, et un homme soulager son semblable en lui ôtant ce qui est la

source de tout mal. Je ne veux donc pas injurier ceux qui rendent de

tels services; seulement je voudrais avoir laissé ma malle et ma bourse

chez moi, si je rencontrais ces braves gens dans ma route, afin de leur

éviter la peine de m'en débarrasser.»

«Nous devons prier pour eux, mon ami, nonobstant l'idée flatteuse que tu en

donnes.»--«Je prierai pour eux de tout mon coeur, mais à la maison et non

dans la forêt, comme l'abbé de Saint-Bees, qu'ils contraignirent à dire la

messe dans le creux d'un arbre qui lui servit de stalle.»--«Quoi que tu

puisses en penser, Wamba, ces yeomen ont rendu de grands services à Cedric

au château de Torquilstone.»--«J'en conviens, mais c'était en guise de

trafic avec le ciel.»

«De trafic avec ciel! Que veux-tu dire par là?»--«Rien de plus simple: ils

font avec le ciel une balance de compte, suivant que notre vieil intendant

le pratiquait dans ses écritures, suivant que l'établit le juif Isaac avec

ses débiteurs: comme ce dernier, ils donnent peu et prennent beaucoup;

calculant sans doute en leur faveur, à titre d'usure, sept fois la somme

que la sainte Bible a promise sur les emprunts charitables.»

«Donne-moi un exemple de ce que tu entends; je ne sais rien des chiffres ou

règles d'intérêt en usage.»--«Puisque votre valeur a l'intelligence si

bouchée, je vous dirai que ces gens balancent une bonne action avec une qui

n'est pas aussi louable; par exemple, ils donnent une demi-couronne à un

frère mendiant, sur cent besans d'or pris à un gros abbé; ou ils caressent

une jolie fille dans un bois, en respectant une veuve ridée.»--«Laquelle de

ces actions est la bonne, et quelle est celle qui ne l'est pas?» demanda le

chevalier. «Bonne plaisanterie! bonne plaisanterie! dit Wamba; la compagnie

des gens d'esprit aiguise l'intelligence. Je vous assure que vous n'avez

rien dit d'aussi bien, sire chevalier, lorsque vous chantiez matines avec

le saint ermite; mais, pour suivre mon raisonnement, vos braves gens de la

foret bâtissent une chaumière en brûlant un château; ils décorent une

chapelle et pillent une église; ils délivrent un pauvre prisonnier et

mettent à mort un shériff[22]; ils secourent un franklin saxon, et jettent

dans les flammes un baron normand. Ce sont enfin de gentils voleurs,

d'honnêtes brigands; mais il vaut toujours mieux les rencontrer quand leur

balance n'est pas de niveau.»

Note 22: Sorte de préfet ou chef de comté en Angleterre. A. M.

«Et pourquoi cela? dit le chevalier; parce qu'alors ils éprouvent de la

contrition et tâchent de rétablir l'équilibre, vu que cette balance ne

penche jamais du bon coté; mais quand elle est de niveau, malheur à ceux

qu'ils rencontrent. Les premiers voyageurs qu'ils trouveront après leur

bonne action à Torquilstone, seront écorchés tout vifs. Et cependant,

ajouta le bouffon en se rapprochant du chevalier, il y a dans les bois des

compagnons encore plus dangereux que les outlaws.»

«Et que peuvent-ils être? je crois, dit le chevalier, qu'il ne s'y trouve

ni loups, ni ours.»--«Les hommes d'armes de Malvoisin, répondit Wamba;

sachez que dans un moment de trouble, une demi-douzaine de ces hommes est

plus dangereuse qu'une bande de loups enragés. À l'heure qu'il est, ils

attendent leur proie, et ils ont recruté les soldats échappés de

Torquilstone; et si nous en rencontrions une bande, elle nous ferait payer

un peu cher nos exploits. Maintenant, sire chevalier, permettez-moi de vous

demander ce que vous feriez si deux de ces gens fondaient sur nous.»--«Je

les clouerais contre terre avec ma lance s'ils osaient s'opposer à notre

passage.»--«Mais s'ils étaient quatre?»--«Je les ferais boire à la même

coupe.»--«S'ils étaient six, pendant que nous ne sommes que deux, ne vous

rappelleriez-vous pas alors le présent de Locksley?»--«Quoi! je demanderais

du secours contre une pareille canaille[23], qu'un vrai chevalier chasse

devant lui, comme le vent chasse les feuilles desséchées!»--«Alors, je vous

prierai, sire chevalier, de vouloir bien me permettre d'examiner de plus

près le cor dont le son a un pouvoir si merveilleux.»

Note 23: Le texte porte _rascaille_, mot imité du français

_canaille_, et qui vient de _rascal_, faquin. A. M.

Le chevalier, pour satisfaire à la curiosité du Bouffon, détacha le cor de

son baudrier et le remit à Wamba, qui aussitôt le pendit à son cou:

_tra-lira-la_, dit-il en chuchotant les notes convenues. «Je connais ma

gamme aussi bien qu'un autre.»--«Que veux-tu dire, faquin? rends-moi ce

cor.»--«Contentez-vous, sire chevalier, de savoir que j'en aurai soin.

Quand la valeur et la folie voyagent ensemble, la folie doit porter le cor,

parce que c'est elle qui souffle le mieux.»--«Wamba, ceci passe les limites

du respect, dit le chevalier noir, prends garde de mettre ma patience à

bout.»--«Point de violence, sire chevalier, dit Wamba en s'écartant à une

certaine distance du champion impatienté, ou la folie vous montrera qu'elle

a une bonne paire de jambes, et laissera la valeur chercher toute seule sa

route à travers la forêt.»

«Tu m'as vaincu, Wamba, reprit le chevalier; tu as fait vibrer une corde

sensible; d'ailleurs, je n'ai pas le temps de me quereller avec toi: garde

le cor, et poursuivons notre chemin.»--«Vous me promettez de ne point me

maltraiter, sire chevalier, dit Wamba.»--«Je te le promets, faquin.»--«Foi

de chevalier! continua Wamba en se rapprochant avec précaution.»--«Foi de

chevalier! mais hâtons-nous.»--«Ainsi donc, voilà la valeur et la folie

réconciliées encore une fois, dit le bouffon en se replaçant sans crainte

auprès du chevalier noir; je n'eusse pas aimé un coup de poing comme celui

que vous appliquâtes au moine, quand sa piété roula comme une quille sur

le sol; et maintenant que la folie porte le cor, il est temps que la valeur

se lève et secoue sa crinière; car si je ne me trompe, je vois là-bas de la

compagnie qui nous attend.»

«Qu'est-ce qui te fait juger ainsi? dit le chevalier. Je viens de voir

étinceler à travers le feuillage quelque chose qui ressemble à un

morion. Si c'étaient d'honnêtes gens ils suivraient le sentier; mais

cette broussaille est une chapelle choisie par les clercs de

Saint-Nicolas.»--«Par ma foi, dit le chevalier en baissant sa visière,

je crois que tu as raison.» Il la baissa bien à point; car à l'instant

trois flèches lui arrivèrent au front, et l'une d'elles lui fût entrée

dans la cervelle si le casque ne l'eût garantie; les deux autres furent

parées par le bouclier qui pendait à son cou.»

«Grand merci, ma bonne armure. Wamba, il faut montrer de la vigueur,» dit

le chevalier; et il se précipita vers le taillis. Il y fut entouré par sept

individus qui se firent contre sa fougue un rempart de leurs lances. Trois

de ces armes le touchèrent et se brisèrent comme si elles eussent rencontré

une tour d'airain. Les yeux du chevalier noir semblaient lancer le feu à

travers les ouvertures de sa visière. Il se leva sur ses étriers, et, avec

une dignité singulièrement imposante, il s'écria: «Que signifie ceci, mes

maîtres?» Les assaillans ne lui répondirent qu'en tirant leurs épées et en

l'attaquant de toutes parts avec ce cri: «Mort au tyran!»--«Ah! saint

Édouard! saint Georges! dit le chevalier noir en abattant un homme à chaque

invocation, il y a donc ici des traîtres?»

Les agresseurs, quelque déterminés qu'ils fussent, se tenaient hors de la

portée d'un bras qui à chaque coup donnait la mort; et il était à présumer

que sa seule valeur allait mettre en fuite tous ceux qui l'assaillaient,

quand un chevalier couvert d'armes bleues, qui jusqu'alors s'était tenu en

arrière, fondit sur le noir fainéant; mais, au lieu de le frapper de sa

lance, il la poussa contre le cheval que celui-ci montait, et qui tomba

blessé à mort. «C'est le trait d'un lâche et d'un félon!» s'écria le

chevalier noir en tombant avec son coursier.

En ce moment, le bouffon prit son cor dont le bruit soudain fit retirer un

peu les assassins, et Wamba, quoique mal armé, ne balança point à voler au

secours du chevalier noir. «Lâches! s'écria celui-ci, n'avez-vous pas honte

de reculer au seul bruit d'un cor?» Animés par cette apostrophe, ils

attaquèrent de nouveau le noir fainéant, qui n'eut d'autre ressource que de

s'adosser contre un chêne et de se défendre l'épée à la main. Le chevalier

félon, qui avait pris une autre lance, épiant le moment où son redoutable

antagoniste était serré de plus près, galopa vers lui dans l'espoir de le

clouer avec sa lance contre l'arbre, lorsque Wamba fit encore échouer ce

projet. Le bouffon, suppléant à la force par l'agilité, et étant dédaigné

par les hommes d'armes, occupés d'un objet plus important, voltigeait à

quelque distance du combat, et il arrêta l'élan du chevalier bleu, en

coupant les jarrets de son cheval d'un revers de son couteau de chasse. Le

cheval et le cavalier mordirent aussitôt la poussière; mais la situation du

chevalier du cadenas n'en était pas moins périlleuse, car il était assailli

par plusieurs hommes complétement armés, et il commençait à s'épuiser par

la violence de ses efforts réitérés sur tous les points, quand une flèche

inconnue et soudaine étendit par terre celui des combattans qui le

harcelait le plus; et presque au même instant une bande d'archers ayant à

leur tête Locksley et le moine, sortirent du taillis et se ruèrent sur les

marauds qu'ils tuèrent ou blessèrent tous dangereusement. Le chevalier noir

remercia ses libérateurs avec une dignité qu'ils n'avaient pas remarquée

jusqu'alors; car on le prenait plutôt pour un soldat courageux que pour un

personnage de haut rang.

«Avant de vous témoigner ma reconnaissance, mes braves amis, leur dit-il,

il importe que je sache quels sont ces ennemis que je n'avais point

provoqués.» Wamba leva la visière du chevalier bleu qui paraît être le chef

de ces bandits. Aussitôt le bouffon courut au chef des assassins, qui,

froissé par sa chute et embarrassé sous son coursier blessé, ne pouvait ni

fuir ni opposer aucune résistance.

«Venez, vaillant chevalier, lui dit Wamba, il faut que je sois votre

armurier après avoir été votre écuyer. Je vous ai démonté, et je vais

maintenant vous délivrer de votre casque.» En parlant ainsi, et sans

cérémonie, il dénoua les cordons du casque qui, roulant sur le sol, montra

au chevalier noir des traits qu'il était loin de présumer.

«Waldemar Fitzurse! dit-il frappé de surprise; et quel motif a pu pousser

un homme de ton rang et de ta naissance à une expédition aussi infâme?»

«Richard, lui répondit le chevalier captif en le regardant avec fierté, tu

connais peu le coeur humain, si tu ne sais pas à quoi l'ambition et la

vengeance peuvent entraîner un fils d'Adam.»--«La vengeance! dit le

chevalier noir; je ne t'ai jamais fait aucun mal; tu n'as rien à venger sur

moi.»--«Ma fille, Richard, dont tu as dédaigné l'alliance, n'était-ce pas

une injure que ne peut pardonner un Normand, dont le sang est aussi noble

que le tien?»--«Ta fille! reprit le chevalier noir, et telle est la cause

de ton inimitié et qui te portait à vouloir me tuer!... Mes amis,

éloignez-vous un peu, j'ai besoin de lui parler seul... Maintenant que

personne ne nous entend, Waldemar, dis-moi la vérité: qui t'a porté à cet

acte de scélératesse?»--«Le fils de ton père, répondit Waldemar, et en

agissant ainsi, il vengeait à son tour ta désobéissance envers ton père.»

Les yeux de Richard, étincelèrent d'indignation, mais il reprit bien vite

son sang-froid ordinaire. La main sur le front, il resta un moment à

regarder Fitzurse dans les traits duquel éclataient l'orgueil et la honte à

la fois. «Tu ne me demandes point grâce, Waldemar, dit le roi.»--«Celui qui

est sous les griffes du lion n'ignore pas, dit Fitzurse, qu'il ne peut en

attendre.»--«Reçois-la donc sans l'avoir demandée, répond Richard; le lion

ne se repaît point de cadavres. Garde ta vie, mais à la condition que dans

trois jours tu quitteras l'Angleterre, et tu iras cacher ton infamie dans

ton château normand, et que tu ne citeras jamais le nom de Jean d'Anjou

comme ayant quelque chose de commun avec ta félonie. Si tu foules encore le

sol anglais après le temps que je t'ai accordé, attends-toi à mourir, ou si

tu souffles un mot qui puisse porter atteinte à l'honneur de ma maison, de

par saint Georges l'autel même ne te servirait pas de refuge; je te ferai

pendre aux créneaux de ton propre château pour servir de pâture aux

corbeaux. Qu'on donne un cheval à Locksley, car je vois que vos archers se

sont emparés de ceux qui étaient libres, et qu'il parte sain et sauf.»--«Si

je ne jugeais que la voix de celui qui me parle de droit à son obéissance,

répondit Locksley, je lancerais à ce scélérat une flèche qui lui

épargnerait la fatigue d'un plus long voyage.

«Tu portes un coeur anglais, Locksley, dit le chevalier noir, et tu as bien

pensé en jugeant que j'avais droit à ton obéissance. Je suis Richard, roi

d'Angleterre.» À ces mots prononcés avec le ton de majesté convenable au

rang élevé et au caractère noble de Coeur-de-Lion, tous les archers mirent

le genou en terre devant lui. Ils lui prêtèrent serment et implorèrent le

pardon de leurs offenses. «Relevez-vous, mes amis, dit Richard d'un ton

gracieux et les regardant d'un oeil dans lequel l'expression de sa bonté

naturelle avait déjà fait place à celle du ressentiment, tandis que ses

traits ne conservaient aucune trace de la lutte terrible, sinon que son

teint était encore animé; relevez-vous, dit-il, mes amis; les fautes que

vous avez pu commettre, soit dans les forêts, soit dans la plaine, sont

effacées par les services importans que vous avez rendus à mes sujets

opprimés devant les murs de Torquilstone, et le secours que vous venez de

donner à votre monarque. Relevez-vous et soyez toujours des sujets fidèles.

Et toi, brave Locksley...»--«Ne m'appelez plus Locksley, mon roi,

connaissez-moi sous mon véritable nom. Déplorable sort! la renommée en est

sans doute venue jusqu'à vous. Je suis Robin-Hood de la forêt de Sherwood.»

«Le roi des proscrits et le prince des bons enfans! dit le roi: et qui n'a

pas entendu citer un nom qui a retenti jusque dans la Palestine! Va, je te

promets, brave proscrit, que je ne me souviendrai contre toi d'aucun fait

commis en mon absence pendant les temps orageux qui y ont donné sujet.»

«Le proverbe dit vrai,» répondit Wamba avec un peu moins de gaieté que de

coutume:

«Quand les chats n'y sont pas,

Les souris sont en danse.»

«Hé quoi! Wamba, te voilà, dit Richard, il y avait si long-temps que je

n'avais entendu ta voix, que j'ai cru que tu avais pris la fuite.»

«Moi prendre la fuite! dit Wamba; et depuis quand la folie se

séparerait-elle de la valeur; voilà le trophée de mon sabre. Le bon cheval

gris que je voudrais bien revoir sur ses jambes, à condition que son maître

resterait couché en sa place. Il est vrai que j'ai d'abord un peu lâché

pied; car une jaquette n'est pas à l'épreuve des coups de lance comme une

bonne armure d'acier; mais si je n'ai point combattu à la pointe de l'épée,

convenez que j'ai bien sonné la charge.»

«Et fort à propos, honnête Wamba, dit le roi. Ce bon service ne sera pas

oublié.»

«_Confiteor, confiteor_, s'écria d'un ton soumis une voix à côté du roi; je

suis au bout de mon latin pour le moment; mais j'avoue ma haute trahison,

et je demande l'absolution avant qu'on ne me mène à mort.»

Richard se retourna et aperçut le joyeux frère à genoux répétant son

rosaire, tandis que son gourdin, qui n'avait pas été oisif pendant le

combat, était resté sur le gazon à côté de lui. Sa physionomie cherchait à

exprimer la plus grande contrition; ses yeux étaient levés et les coins de

sa bouche abaissés, ainsi que le disait Wamba, comme les coins de

l'ouverture d'une bourse; néanmoins cette affectation de pénitence était

risiblement démentie par un air plaisant qui perçait sur ses traits

grossiers et semblait indiquer que sa crainte et son repentir n'étaient que

de l'hypocrisie. «Pourquoi es-tu à genoux, fou de prêtre? as-tu peur que

ton diocésain n'apprenne que tu sers bien la cause de Notre-Dame et de

Saint-Dunstan? Ne crains rien, Richard d'Angleterre ne trahit pas les

secrets qui passent sur le flacon.»--«Non, mon gracieux souverain, répondit

l'ermite, bien connu des curieux dans l'histoire de Robin-Hood sous le nom

de frère Truck, ce n'est pas la croix que je crains, c'est le sceptre;

hélas! mon poing sacrilége s'est appesanti sur l'oreille de l'oint du

Seigneur.»

«Ah, ah! dit Richard, le vent vient donc de ce côté? en vérité, j'avais

oublié le soufflet, quoique l'oreille m'en ait sifflé toute la journée;

mais si le coup a été bien donné, je m'en rapporte à ces braves gens

pour savoir s'il n'a pas été bien rendu; et si tu penses que je te doive

encore quelque chose, tu n'as qu'à t'apprêter pour un autre

paiement.»--«Nullement, répondit le frère Truck, mon prêt a été bien

rendu, et avec usure; puisse votre majesté toujours payer ses dettes

aussi largement.»--«Si je pouvais les payer avec la même monnaie,

répondit le roi, mes créanciers ne trouveraient jamais le trésor

vide.»--«Et cependant, dit le frère reprenant son air hypocrite, je ne

sais quelle pénitence m'imposer pour ce coup sacrilége.»--«N'en parlons

plus, frère, dit le roi, après en avoir tant reçu des païens et des

infidèles, il faudrait manquer de raison pour chercher querelle au

soufflet d'un clerc aussi saint que l'est celui de Copmanhurst;

cependant, honnête frère, je crois qu'il vaudrait mieux pour l'Église et

pour toi que je te procurasse une licence pour te défroquer et te

conserver en qualité d'archer de notre garde, attaché à notre personne,

comme tu l'étais jadis à l'autel de saint Dunstan.»--«Mon seigneur, dit

le frère, j'implore votre pardon, et vous me l'accorderiez facilement,

si vous saviez seulement combien le péché de paresse s'est emparé de

moi. Saint Dunstan puisse-t-il long-temps nous être favorable. Il reste

tranquille dans sa niche, quoique j'oublie mes oraisons pour aller tuer

un daim gras; je passe parfois la nuit hors de ma cellule, à faire je ne

sais quoi, saint Dunstan ne se plaint jamais; c'est le maître le plus

doux, le plus paisible qu'on ait jamais fabriqué en bois; mais devenir

garde de mon souverain monarque, l'honneur est grand, sans doute;

néanmoins s'il m'arrivait de m'écarter pour aller dans quelque coin

consoler une veuve, ou dans quelque foret pour tuer un daim: où est ce

chien de prêtre? dirait l'un; qui a vu ce maudit Truck? dirait l'autre;

ce coquin de moine défroqué détruit plus de gibier que la moitié du

comté, dirait un garde; il poursuit aussi toutes les daines timides du

pays, dirait un second; enfin, mon bon seigneur, je vous prie de me

laisser tel que vous m'avez trouvé; ou, pour peu qu'il vous plaise

d'étendre votre bienveillance sur moi, veuillez ne me considérer que

comme le pauvre clerc de la cellule de saint Dunstan de Copmanhurst, à

qui la moindre donation sera des plus agréables.»

«Je t'entends, dit le roi, et j'accorde au révérend clerc la permission de

prendre mon bois et de tuer mon gibier dans mes forêts de Warneliffe, mais

je ne lui permets de tuer que trois daims chaque saison, et si, d'après ma

permission, tu n'en tues pas trente, je ne suis ni chevalier chrétien ni

vrai roi.»--«Je puis assurer à votre majesté, dit le frère, que, par la

grâce de saint Dunstan, je trouverai le moyen de multiplier les dons de

votre libéralité.»--«Je n'en doute pas, frère, dit le roi; mais comme le

gibier altère, mon sommelier aura ordre de te pourvoir tous les ans d'un

tonneau de vin sec ou de Malvoisin, et trois muids d'ale (bière) de première

qualité; si tout cela ne suffit pas pour te désaltérer, tu viendras à ma

cour et tu feras connaissance avec mon sommelier.»--«Et pour saint Dunstan,

dit le moine, j'ajouterai une chape, une étole, et une nappe d'autel,

continua le roi en faisant le signe de la croix. Mais ne donnons pas un ton

sérieux à nos plaisanteries dans la crainte que Dieu ne nous punisse de

penser à nos folies plus qu'à l'honorer et à le prier.»--«Je réponds de mon

patron, dit le prêtre gaîment.»--«Réponds de toi-même, frère,» dit le roi

Richard d'un ton sévère; mais aussitôt il tendit la main à l'ermite, et

celui-ci, un peu honteux, s'agenouilla pour la baiser.--«Tu fais moins

d'honneur à ma main ouverte que tu n'en fais à mon poing fermé, dit le

monarque; tu ne fais que t'agenouiller devant l'une, et l'autre t'a étendu

par terre.» Mais le frère craignant peut-être de commettre quelque nouvelle

offense en continuant la conversation sur un ton trop plaisant (c'est ce

que devraient éviter particulièrement tous ceux qui ont à parler avec des

rois), fit un profond salut et se retira en arrière. En même temps deux

autres personnages parurent en scène.

* * * * *

Ivanhoe (4/4) Le retour du croisé · 第 21 / 28 题