La résistance désespérée de notre prisonnier ne dénotait pas cependant

chez lui des dispositions particulièrement agressives à notre endroit,

car dès qu'il se vit réduit à l'impuissance il nous regarda en souriant

de la manière la plus aimable et exprima sincèrement l'espoir de

n'avoir blessé aucun de nous, dans la lutte qu'il venait de soutenir.

«Je pense bien que vous allez m'emmener au poste de police, dit-il à

Sherlock Holmes. Mon fiacre est à la porte et si vous voulez bien me

délier un peu les jambes, je marcherai jusque-là; car pour me porter,

je suis maintenant un peu plus lourd que dans ma jeunesse.»

Gregson et Lestrade échangèrent un coup d'œil comme pour marquer

leur étonnement d'une demande aussi hardie; mais Holmes, prenant le

prisonnier au mot, détacha aussitôt la serviette avec laquelle il

lui avait lié les chevilles. L'homme se leva et remua les jambes,

comme pour s'assurer qu'il en avait de nouveau retrouvé l'usage. En

l'examinant, je pensai que j'avais rarement rencontré un individu

taillé mieux en force et l'expression déterminée et énergique de sa

figure, hâlée par le soleil, en imposait autant que sa colossale

apparence.

«Si la place de chef de police est vacante, dit-il en regardant Holmes

avec une admiration non déguisée, vous êtes, sans contredit, l'homme

tout désigné pour cet emploi. La manière dont vous avez suivi ma trace

en est la meilleure preuve.

--Vous allez, je pense, m'accompagner, dit Holmes, en se tournant vers

les deux agents de police.

--Je puis conduire la voiture, dit Lestrade.

--Bien, et Gregson montera à l'intérieur avec moi... et avec vous,

docteur; puisque vous avez pris part à l'affaire, vous n'allez pas nous

lâcher maintenant?»

Je ne me fis pas prier et nous descendîmes tous ensemble. Notre

prisonnier, sans faire la moindre tentative pour s'échapper, monta

tranquillement dans son fiacre où nous nous installâmes à ses côtés.

Lestrade grimpa sur le siège, fouetta le cheval et en quelques minutes

nous arrivâmes à destination. On nous fit entrer dans une petite pièce

où un inspecteur de police inscrivit le nom du prisonnier en même

temps que ceux des individus qu'on l'accusait d'avoir assassinés. Cet

inspecteur était un homme à la figure pâle, aux traits immobiles, qui

remplissait ses fonctions d'une façon résignée et toute machinale.

«Le prisonnier comparaîtra devant les magistrats dans le courant de

la semaine, dit-il; en attendant, monsieur Jefferson Hope, avez-vous

quelque chose à dire? Je dois vous prévenir que toutes vos paroles

seront transcrites et pourront être, dans la suite, interprétées contre

vous.

--Certainement que j'ai beaucoup de choses à dire, répondit

tranquillement notre prisonnier. Je désire tout raconter à ces

messieurs.

--Ne vaudrait-il pas mieux réserver tout cela pour le jour où vous

comparaîtrez devant la cour? demanda l'inspecteur.

--Peut-être n'y comparaîtrai-je jamais, répondit-il. Oh! n'ayez pas

l'air si inquiet. Je ne songe nullement à me suicider. Mais n'êtes-vous

pas médecin, monsieur? ajouta-t-il en fixant sur moi son œil noir et

perçant.

--Effectivement, répondis-je.

--Eh bien alors, mettez votre main là», dit-il avec un sourire, en

portant ses poignets enchaînés à hauteur de sa poitrine.

Je fis ce qu'il me demandait et je sentis aussitôt un trouble intérieur

extraordinaire accompagné de violents battements. Les parois du thorax

semblaient frémir et trembler comme celles d'un mince bâtiment

qu'ébranlerait à l'intérieur une puissante machine. Dans le silence

de la salle je pouvais percevoir un sourd bourdonnement qui provenait

également de la même cause.

«Comment? m'écriai-je, mais vous avez un anévrisme de l'aorte!

--C'est bien ce qu'on m'a dit, répliqua-t-il sans s'émouvoir. La

semaine dernière encore je suis allé consulter un médecin à ce sujet et

il paraît que la rupture a des chances de se produire d'ici à peu de

jours. Il y a tant d'années que cela progresse! Ce sont les fatigues

et les privations que j'ai endurées dans les montagnes du Lac Salé qui

m'ont donné cela. Mais maintenant que j'ai accompli mon œuvre, je suis

prêt à mourir. Seulement je voudrais auparavant raconter toute mon

histoire, pour ne pas laisser après moi le souvenir d'un assassin.»

L'inspecteur et les deux agents de police se consultèrent rapidement

entre eux pour savoir s'il y avait lieu d'accorder au prisonnier sa

demande.

«Pensez-vous, docteur, que cet homme coure un danger immédiat? demanda

le premier.

--Certainement, répondis-je.

--Dans ce cas et dans l'intérêt même de la justice, notre devoir est

évidemment d'écouter sa déposition, dit l'inspecteur. Vous êtes donc

libre, monsieur, de nous raconter votre affaire, mais je vous le

répète, tout ce que vous direz sera consigné par écrit.

--Permettez-moi seulement de m'asseoir, dit le prisonnier en joignant

l'action à la parole. Mon anévrisme me fatigue beaucoup et la lutte que

je viens de soutenir ne m'a guère fait de bien. Je suis sur le bord de

la tombe, aussi croyez bien que je ne chercherai pas à mentir. Chacune

de mes paroles sera l'expression de la vérité pure et peu m'importe

l'usage que vous pourrez en faire.»

Ce disant, Jefferson Hope se renversa sur son siège et se mit à nous

raconter son étrange aventure d'un ton calme et posé, comme si rien de

tout cela ne lui paraissait extraordinaire. J'ai transcrit son récit

aussi fidèlement que possible, après l'avoir relevé sur le calepin de

Lestrade qui prenait des notes au fur et à mesure.

«Les motifs de ma haine contre les deux hommes vous intéresseraient

peu, commença notre prisonnier; qu'il vous suffise de savoir qu'ils

avaient assassiné deux créatures humaines, le père et la fille, et

qu'ils avaient ainsi mérité eux-mêmes la mort. Mais tant d'années

s'étaient écoulées depuis ce double meurtre, que je ne pouvais

m'adresser à aucun tribunal pour les faire condamner; seulement moi

qui connaissais leur crime, je résolus d'être tout à la fois pour eux

leur accusateur, leur juge et leur bourreau. Pas un homme sur toute

la surface de la terre, pas un homme, vous m'entendez, n'aurait agi

différemment s'il s'était trouvé à ma place.

«Il y a vingt ans de cela, la jeune fille à laquelle je faisais

allusion tout à l'heure allait devenir ma femme. Contrainte par la

violence à épouser ce Drebber, sa vie et son cœur furent brisés du

même coup. Mais tandis qu'elle gisait étendue sur son lit de mort,

j'arrachai de son doigt son anneau de mariage et je fis le serment

qu'au moment où je verrais agoniser devant moi le misérable auteur

de sa perte, je lui présenterais cette bague pour mieux lui rappeler

le crime dont il recevait enfin la juste punition. Depuis lors, cet

anneau ne m'a jamais quitté et j'ai poursuivi sans relâche, à travers

le nouveau et l'ancien continent, Drebber et son complice, jusqu'à ce

que j'aie pu enfin les atteindre. Ils croyaient sans doute me lasser,

mais combien ils se trompaient! Si je meurs d'ici à peu, comme cela est

bien probable, je mourrai au moins sachant que ma tâche en ce monde a

été remplie et bien remplie, je m'en vante. Tous les deux sont morts

et morts de ma main! Après cela, que me reste-t-il à désirer? Que me

reste-t-il à espérer?

«Ils étaient riches et moi j'étais pauvre, aussi il ne m'était guère

facile de les suivre. Lorsque j'arrivai à Londres ma bourse était à sec

et je fus obligé de chercher un métier qui me permît de vivre. Mener

des chevaux, en monter, m'est aussi naturel que de me servir de mes

jambes; aussi je m'adressai à un loueur de voitures qui m'employa tout

de suite. J'étais tenu de rapporter chaque semaine à mon patron une

somme fixe et tout le surplus devait me revenir; mais c'était bien peu

de chose et force fut de m'ingénier pour augmenter mon maigre salaire.

Ce qui me parut le plus difficile fut d'apprendre à reconnaître mon

chemin. Car jamais, au grand jamais, labyrinthe ne fut plus compliqué

que celui formé par les rues de votre ville. J'avais cependant sur moi

un plan de Londres, et une fois que j'eus pris comme point de repaire

les principaux hôtels et les principales gares, je m'en tirai assez

bien.

«Il se passa un certain temps avant que j'aie pu découvrir où

demeuraient mes deux ennemis; cependant à force de me renseigner je

finis par les dénicher. Ils étaient logés dans une maison meublée à

Camberwell, de l'autre côté de l'eau. Du moment où je savais où les

prendre ils étaient à ma merci. J'avais laissé pousser ma barbe et il

était impossible de me reconnaître: aussi je résolus de les suivre à

la piste jusqu'à ce que se présentât le moment opportun pour agir. Car

j'étais décidé cette fois à ne plus les laisser échapper.

«Peu s'en fallut cependant que cela n'arrivât, vous allez voir

comment. Ils ne pouvaient faire un pas dans Londres sans que je ne

fusse sur leurs talons, je les suivais quelquefois avec ma voiture et

quelquefois à pied; mais le premier système était le meilleur, car

j'étais sûr alors de ne pas les perdre de vue. Seulement comme il ne me

restait plus que les premières heures de la journée, ou les dernières

de la soirée, pour gagner quelque argent, je me trouvai bientôt assez

en retard vis-à-vis de mon patron. Cependant je n'attachai à ce détail

aucune importance, du moment où je ne perdais pas la piste de mes deux

scélérats. Ils étaient malins et craignaient évidemment d'être suivis.

Aussi ne s'aventuraient-ils au dehors qu'après la tombée de la nuit

et ne sortaient-ils jamais seuls. Deux semaines de suite je les filai

ainsi du haut de mon fiacre sans avoir jamais pu les apercevoir l'un

sans l'autre. Drebber, pour sa part, était gris la moitié du temps,

mais jamais je ne trouvai la vigilance de Stangerson en défaut. Que

ce fût le soir ou que ce fût le matin, pas une fois ne se présenta

la moindre occasion favorable. Toutefois je n'en éprouvais aucun

découragement, car j'avais le pressentiment que mon heure était proche.

Ma seule crainte provenait de mon anévrisme. N'allait-il pas se rompre

trop tôt et me laisserait-il le temps d'accomplir mon œuvre?

«Enfin un soir, comme j'allais et je venais le long de Torquay

Terrace--c'est le nom de la rue où ils demeuraient,--je vis un fiacre

venir se ranger devant la porte. Puis on y entassa des bagages et

quelques instants après Drebber et Stangerson montèrent dans la

voiture. Dès que celle-ci eut démarré, je fouettai mon cheval et ne la

perdis plus de vue. J'étais fortement inquiet, car je craignais que les

misérables ne fussent sur le point de quitter Londres. Ils descendirent

à la station d'Euston: je confiai aussitôt mon cheval à un gamin afin

de les suivre dans l'intérieur de la gare. Là je les entendis demander

à un employé les heures de train pour Liverpool. On leur répondit qu'il

y en avait un qui venait de partir et qu'il n'y en aurait pas d'autre

avant quelques heures. Stangerson sembla fort ennuyé de ce contretemps,

tandis que Drebber en paraissait plutôt aise. En me mêlant à la foule,

je pus me rapprocher assez d'eux pour entendre tout ce qu'ils disaient.

Drebber déclarait qu'il avait une petite affaire personnelle à régler

et demandait à l'autre de l'attendre là, lui promettant de le rejoindre

avant peu. Mais son compagnon faisait des difficultés et objectait

qu'ils étaient convenus de ne jamais se séparer. A cela Drebber

répliqua que la démarche qu'il avait à faire était d'une nature très

délicate et qu'il ne pouvait l'accomplir que seul; je ne pus saisir

la réponse de Stangerson. Mais en l'entendant, Drebber se mit à jurer

et à tempêter, lui rappelant qu'il n'était qu'un simple serviteur à

ses gages et qu'il n'avait pas d'ordres à lui donner. Là-dessus le

secrétaire renonça à toute discussion et demanda simplement à son

maître, dans le cas où il manquerait le dernier train, de venir le

rejoindre à l'hôtel d'Halliday, ce à quoi Drebber répondit qu'il se

trouverait sur le quai de la gare avant onze heures, puis il s'éloigna.

«L'instant que j'avais appelé si longtemps de mes vœux était enfin

arrivé. Mes ennemis allaient se trouver en mon pouvoir. Réunis,

ils pouvaient se secourir mutuellement, isolés ils étaient à ma

merci. J'évitai cependant d'agir avec trop de précipitation. Quelle

satisfaction trouverait-on à se venger si on ne donnait à celui qui

vous a offensé le temps de reconnaître et la main qui le frappe et la

cause de son châtiment? Aussi mon plan était-il déjà préparé; j'avais

tout combiné de façon à ce que l'auteur de mes maux vît nettement son

ancien crime s'élever enfin contre lui et l'écraser. Le hasard avait

fait que, quelques jours auparavant, un de mes clients, chargé de

surveiller plusieurs maisons dans Brixton Road, avait laissé tomber

dans ma voiture, la clef de l'une d'elles. Cette clef avait été

réclamée le soir même; mais, avant de la rendre, j'avais eu soin d'en

prendre l'empreinte et j'en avais fait faire une semblable. Grâce à

cette circonstance fortuite, je m'étais ménagé dans la grande ville un

refuge où j'étais sûr de ne pas être dérangé. Le seul côté difficile du

problème était d'amener Drebber jusque dans cette maison.

«Le misérable était sorti à pied de la gare; successivement il entra

dans plusieurs cabarets et même au dernier il prolongea sa station

pendant plus d'une demi-heure. Lorsqu'il parut sur le seuil, il

titubait déjà et semblait passablement gris. Justement un fiacre se

trouvait là à quelques pas devant le mien. Il le héla. Je le suivis

aussitôt et de si près que le nez de mon cheval n'était jamais à plus

d'un mètre de l'autre voiture. Nous traversâmes le pont de Waterloo,

nous suivîmes des rues interminables, jusqu'à ce qu'enfin, à ma grande

surprise, nous nous retrouvâmes devant la maison où il avait logé

jusque-là. Quelle était son intention? C'était ce que je ne pouvais

comprendre; néanmoins je continuai mon chemin et m'arrêtai une centaine

de mètres plus loin. L'autre fiacre après avoir déposé son client

s'était éloigné.... Mais veuillez être assez bon pour me donner un

verre d'eau; ce long récit m'a terriblement altéré.»

Je lui tendis un verre qu'il avala d'un seul trait.

«Ah! cela va mieux, dit-il. Pour lors, j'attendis donc au moins un

quart d'heure lorsque tout à coup j'entendis comme le bruit d'une

lutte dans l'intérieur de la maison. L'instant d'après, la porte

s'ouvrit brusquement et j'aperçus deux hommes, Drebber et un autre

très jeune que je n'avais encore jamais vu. Ce dernier tenait Drebber

par le collet et du haut de l'escalier il lui donna une forte poussée,

accompagnée d'un vigoureux coup de pied, qui l'envoya rouler au milieu

de la rue. «Sale animal, cria-t-il en le menaçant de sa canne, je

t'apprendrai à insulter une honnête fille.» Il était dans une telle

colère qu'il aurait certainement administré une volée de coups de

bâton à Drebber si celui-ci ne s'était enfui, en courant de toutes ses

forces. Apercevant mon fiacre au détour de la rue, il sauta dedans en

me criant: «à l'Hôtel d'Halliday».

«En voyant que je le tenais enfin dans ma voiture, mon cœur bondit

si joyeusement dans ma poitrine que j'eus peur de sentir, au dernier

moment, mon anévrisme se rompre. Je marchais lentement me demandant le

meilleur parti à prendre. Je pensais déjà l'emmener dans la campagne et

profiter d'un endroit écarté pour avoir avec lui un entretien suprême;

j'allais m'y décider quand il se chargea lui-même de me fournir la

solution du problème. Ses instincts d'ivrogne ayant repris le dessus,

il me donna l'ordre de m'arrêter devant un cabaret où il entra en

m'enjoignant de l'attendre. Il y resta jusqu'à l'heure de la fermeture

et, quand il en sortit, il était dans un tel état qu'il se trouvait

évidemment à ma merci.

«N'allez pas croire que j'aie voulu l'assassiner de sang-froid, quoique

cependant ce n'eût été que justice; je n'aurais pu m'y résoudre. Non,

depuis longtemps j'étais décidé à lui laisser une chance de salut, s'il

voulait l'accepter. Parmi les nombreux métiers que j'ai exercés en

Amérique dans le cours de ma vie errante, il m'arriva d'être employé

comme gardien et préparateur au laboratoire de l'université d'York.

Un jour le professeur, faisant une conférence sur les poisons, montra

à ses élèves ce qu'il appelait un alcaloïde: c'est une substance dont

les sauvages de l'Amérique du Sud se servent pour empoisonner leurs

flèches, et dont les vertus toxiques sont si puissantes, qu'un simple

grain suffit pour occasionner une mort foudroyante. Je fis une marque

au flacon qui contenait cette substance et, quand tout le monde fut

parti, j'en dérobai un peu. J'étais devenu un assez bon préparateur;

aussi me fut-il facile de fabriquer avec cet alcaloïde un certain

nombre de pilules. Puis je pris plusieurs petites boîtes et dans

chacune d'elles je mis deux pilules, l'une inoffensive et l'autre

mortelle. Je voulais, quand mon heure viendrait, proposer à ceux que je

poursuivais de ma haine, de choisir une de ces pilules et de l'absorber

tandis que j'avalerais l'autre. C'était plus sûr qu'un duel avec un

seul pistolet chargé et cela avait l'avantage de faire moins de bruit.

A partir de ce jour je portai sans cesse sur moi ces petites boîtes et

je suis arrivé dans mon récit au moment où j'eus à les employer.

«Il était plus de minuit, ou plus exactement près d'une heure du matin,

la nuit était sombre et glaciale, avec des rafales d'eau que chassait

un vent violent. Malgré cela, je me serais volontiers mis à chanter

tout haut. Si jamais il est arrivé à l'un de vous de désirer quelque

chose de toutes ses forces, de l'attendre pendant vingt longues années

et de voir enfin son espoir se réaliser tout à coup, celui-là me

comprendra. J'allumai un cigare pour calmer mes nerfs. Mais mes mains

tremblaient et j'entendais distinctement le battement de mes tempes.

Tout en marchant, je voyais, comme je vous vois maintenant, le vieux

John Ferrier et la chère Lucy qui émergeaient de l'obscurité et me

regardaient en souriant; ils se tenaient devant moi de chaque côté de

mon cheval et ils ne me quittèrent pas jusqu'à la maison de Brixton

Road.

«On ne voyait pas un être vivant dans la rue, on n'entendait pas

un bruit, si ce n'est le clapotis de la pluie. En regardant par la

portière je m'aperçus que Drebber s'était effondré dans un lourd

sommeil d'ivrogne. Je le pris par le bras et le secouai. Nous sommes

arrivés, lui dis-je.

«--Bien, mon brave», répliqua-t-il.

«Il supposait évidemment que nous étions devant l'hôtel qu'il avait

désigné. Aussi, sans ajouter un mot, il descendit de voiture et

m'accompagna à travers le jardin. J'étais obligé de marcher à côté de

lui pour le soutenir; car il se trouvait encore sous l'influence de

l'alcool. Arrivé à la porte de la maison, je l'ouvris et j'introduisis

mon compagnon dans la première pièce. Là encore, je vous le jure, le

père et la fille apparurent distinctement à mes yeux.

«--Il fait noir comme dans un four, dit Drebber en frappant du pied.

«--Nous allons avoir de la lumière, dis-je en faisant craquer une

allumette et en enflammant une bougie de cire que j'avais eu soin

d'apporter avec moi. Et maintenant, Enoch Drebber, continuai-je en

me retournant vers lui et en approchant la lumière de ma figure, me

reconnaissez-vous?»

«Il me regarda un instant avec ses yeux troubles d'ivrogne, puis tout à

coup je les vis s'ouvrir démesurément sous l'empire d'une terreur folle

qui bouleversa tous ses traits; il savait à quoi s'en tenir; aussi

fit-il un bond en arrière, la figure décomposée, la sueur perlant sur

son front, les dents claquant. Je m'appuyai contre la porte tout en

riant de bon cœur. J'avais toujours pensé que la vengeance me serait

douce, mais je n'aurais jamais osé espérer une jouissance pareille.

«--Misérable, fis-je, je t'ai donné la chasse à travers le Nouveau

et l'Ancien Monde, et jusqu'ici tu m'avais toujours échappé. Mais,

maintenant, ces pérégrinations touchent à leur fin, l'un de nous deux

ne verra pas le soleil se lever demain matin.»

«Il continuait à reculer pendant que je m'adressais ainsi à lui et je

vis qu'il me croyait fou. Ah! je l'étais en effet, à ce moment. Le sang

faisait résonner mon pouls et mes tempes comme un marteau sur une

enclume et j'allais certainement avoir une attaque quand, par bonheur,

un violent saignement de sang vint me soulager.

«Te souviens-tu maintenant de Lucy Ferrier? m'écriai-je, après avoir

fermé la porte et en lui mettant la clef sous le nez. Ah! le châtiment

s'est fait attendre, mais le jour de la vengeance est enfin arrivé...»

Le lâche se mit à trembler de tous ses membres et m'aurait bassement

supplié de lui donner la vie, s'il n'avait pas trop bien compris que

tout serait inutile.

«Est-ce que vous voulez m'assassiner? balbutia-t-il.

--Qui parle d'assassinat? répondis-je. Est-ce assassiner que d'abattre

un chien enragé. As-tu eu pitié, toi-même, quand tu as arraché la

pauvre fille qui m'était si chère, au cadavre de son père, pour la

livrer à l'infamie et à la honte dans ton harem maudit?

--Ce n'est pas moi qui ai tué son père, implora-t-il.

--Mais c'est toi qui as brisé ce cœur innocent, hurlai-je, et je tirai

de ma poche une de mes petites boîtes. Que le Dieu tout-puissant juge

entre nous, continuai-je, choisis une de ces pilules. L'une d'elles

contient la mort, l'autre est inoffensive, je prendrai celle que tu

laisseras. Nous verrons bien s'il y a une justice au ciel, ou si c'est

le hasard seul qui nous mène.»

«Il s'affaissa comme un lâche en poussant des cris et des

supplications. Mais, sortant mon couteau, je le lui mis sous la gorge

jusqu'à ce qu'il se fût exécuté. Alors j'avalai la pilule qu'il avait

laissée et nous restâmes à nous regarder l'un l'autre une minute

environ. Lequel allait continuer à vivre, lequel allait mourir? Jamais

je ne pourrai oublier l'expression de son regard au moment où les

premières souffrances l'avertirent que le poison allait accomplir son

œuvre. Je me mis à rire et lui présentai alors l'anneau de mariage de

Lucy. Mais l'action du poison était presque foudroyante. Un spasme

convulsa ses traits, il jeta les mains en avant, chancela un instant,

puis s'abattit avec un cri rauque. Je le retournai alors avec mon pied

et, mettant ma main sur son cœur, je vis qu'il avait cessé de battre;

il était bien mort.

«Jusque-là je n'avais fait aucune attention à mon saignement de nez.

Je ne sais comment il me vint à l'esprit de me servir de mon sang pour

tracer une inscription sur le mur. Peut-être me parut-il plaisant de

lancer la police sur une fausse piste; je me sentais à ce moment-là

si joyeux et si gai! Je me rappelais, en effet, qu'on avait trouvé

dans New-York un Allemand assassiné avec le mot _Rache_ épinglé sur

son cadavre, et les journaux avaient longuement disserté à ce sujet

pour expliquer que ce crime ne pouvait être imputé qu'aux sociétés

secrètes. Je pensai que ce qui avait intrigué les habitants de

New-York intriguerait également ceux de Londres; aussi je trempai mon

doigt dans mon propre sang et j'écrivis ce même mot _Rache_ bien en vue

sur le mur. Puis je retournai à ma voiture; le temps était toujours

aussi épouvantable et personne ne rôdait aux environs. J'avais déjà

parcouru une certaine distance, lorsqu'en mettant la main dans ma poche

je m'aperçus que la bague de Lucy n'y était plus. Cette découverte

me bouleversa, car c'était le seul souvenir qui me restât d'elle. Je

supposai que je l'avais laissé tomber en me penchant sur le cadavre

de Drebber et je revins sur mes pas. Abandonnant mon fiacre dans une

rue voisine, je me dirigeai bravement vers la maison. Tout en effet me

paraissait préférable à la perte de cette bague. Mais, en entrant, je

tombai dans les bras d'un agent de police et je ne pus désarmer ses

soupçons qu'en contrefaisant l'ivrogne.

Un crime étrange · 第 10 / 11 段