chez lui des dispositions particulièrement agressives à notre endroit,
car dès qu'il se vit réduit à l'impuissance il nous regarda en souriant
de la manière la plus aimable et exprima sincèrement l'espoir de
n'avoir blessé aucun de nous, dans la lutte qu'il venait de soutenir.
«Je pense bien que vous allez m'emmener au poste de police, dit-il à
Sherlock Holmes. Mon fiacre est à la porte et si vous voulez bien me
délier un peu les jambes, je marcherai jusque-là; car pour me porter,
je suis maintenant un peu plus lourd que dans ma jeunesse.»
Gregson et Lestrade échangèrent un coup d'œil comme pour marquer
leur étonnement d'une demande aussi hardie; mais Holmes, prenant le
prisonnier au mot, détacha aussitôt la serviette avec laquelle il
lui avait lié les chevilles. L'homme se leva et remua les jambes,
comme pour s'assurer qu'il en avait de nouveau retrouvé l'usage. En
l'examinant, je pensai que j'avais rarement rencontré un individu
taillé mieux en force et l'expression déterminée et énergique de sa
figure, hâlée par le soleil, en imposait autant que sa colossale
apparence.
«Si la place de chef de police est vacante, dit-il en regardant Holmes
avec une admiration non déguisée, vous êtes, sans contredit, l'homme
tout désigné pour cet emploi. La manière dont vous avez suivi ma trace
en est la meilleure preuve.
--Vous allez, je pense, m'accompagner, dit Holmes, en se tournant vers
les deux agents de police.
--Je puis conduire la voiture, dit Lestrade.
--Bien, et Gregson montera à l'intérieur avec moi... et avec vous,
docteur; puisque vous avez pris part à l'affaire, vous n'allez pas nous
lâcher maintenant?»
Je ne me fis pas prier et nous descendîmes tous ensemble. Notre
prisonnier, sans faire la moindre tentative pour s'échapper, monta
tranquillement dans son fiacre où nous nous installâmes à ses côtés.
Lestrade grimpa sur le siège, fouetta le cheval et en quelques minutes
nous arrivâmes à destination. On nous fit entrer dans une petite pièce
où un inspecteur de police inscrivit le nom du prisonnier en même
temps que ceux des individus qu'on l'accusait d'avoir assassinés. Cet
inspecteur était un homme à la figure pâle, aux traits immobiles, qui
remplissait ses fonctions d'une façon résignée et toute machinale.
«Le prisonnier comparaîtra devant les magistrats dans le courant de
la semaine, dit-il; en attendant, monsieur Jefferson Hope, avez-vous
quelque chose à dire? Je dois vous prévenir que toutes vos paroles
seront transcrites et pourront être, dans la suite, interprétées contre
vous.
--Certainement que j'ai beaucoup de choses à dire, répondit
tranquillement notre prisonnier. Je désire tout raconter à ces
messieurs.
--Ne vaudrait-il pas mieux réserver tout cela pour le jour où vous
comparaîtrez devant la cour? demanda l'inspecteur.
--Peut-être n'y comparaîtrai-je jamais, répondit-il. Oh! n'ayez pas
l'air si inquiet. Je ne songe nullement à me suicider. Mais n'êtes-vous
pas médecin, monsieur? ajouta-t-il en fixant sur moi son œil noir et
perçant.
--Effectivement, répondis-je.
--Eh bien alors, mettez votre main là», dit-il avec un sourire, en
portant ses poignets enchaînés à hauteur de sa poitrine.
Je fis ce qu'il me demandait et je sentis aussitôt un trouble intérieur
extraordinaire accompagné de violents battements. Les parois du thorax
semblaient frémir et trembler comme celles d'un mince bâtiment
qu'ébranlerait à l'intérieur une puissante machine. Dans le silence
de la salle je pouvais percevoir un sourd bourdonnement qui provenait
également de la même cause.
«Comment? m'écriai-je, mais vous avez un anévrisme de l'aorte!
--C'est bien ce qu'on m'a dit, répliqua-t-il sans s'émouvoir. La
semaine dernière encore je suis allé consulter un médecin à ce sujet et
il paraît que la rupture a des chances de se produire d'ici à peu de
jours. Il y a tant d'années que cela progresse! Ce sont les fatigues
et les privations que j'ai endurées dans les montagnes du Lac Salé qui
m'ont donné cela. Mais maintenant que j'ai accompli mon œuvre, je suis
prêt à mourir. Seulement je voudrais auparavant raconter toute mon
histoire, pour ne pas laisser après moi le souvenir d'un assassin.»
L'inspecteur et les deux agents de police se consultèrent rapidement
entre eux pour savoir s'il y avait lieu d'accorder au prisonnier sa
demande.
«Pensez-vous, docteur, que cet homme coure un danger immédiat? demanda
le premier.
--Certainement, répondis-je.
--Dans ce cas et dans l'intérêt même de la justice, notre devoir est
évidemment d'écouter sa déposition, dit l'inspecteur. Vous êtes donc
libre, monsieur, de nous raconter votre affaire, mais je vous le
répète, tout ce que vous direz sera consigné par écrit.
--Permettez-moi seulement de m'asseoir, dit le prisonnier en joignant
l'action à la parole. Mon anévrisme me fatigue beaucoup et la lutte que
je viens de soutenir ne m'a guère fait de bien. Je suis sur le bord de
la tombe, aussi croyez bien que je ne chercherai pas à mentir. Chacune
de mes paroles sera l'expression de la vérité pure et peu m'importe
l'usage que vous pourrez en faire.»
Ce disant, Jefferson Hope se renversa sur son siège et se mit à nous
raconter son étrange aventure d'un ton calme et posé, comme si rien de
tout cela ne lui paraissait extraordinaire. J'ai transcrit son récit
aussi fidèlement que possible, après l'avoir relevé sur le calepin de
Lestrade qui prenait des notes au fur et à mesure.
«Les motifs de ma haine contre les deux hommes vous intéresseraient
peu, commença notre prisonnier; qu'il vous suffise de savoir qu'ils
avaient assassiné deux créatures humaines, le père et la fille, et
qu'ils avaient ainsi mérité eux-mêmes la mort. Mais tant d'années
s'étaient écoulées depuis ce double meurtre, que je ne pouvais
m'adresser à aucun tribunal pour les faire condamner; seulement moi
qui connaissais leur crime, je résolus d'être tout à la fois pour eux
leur accusateur, leur juge et leur bourreau. Pas un homme sur toute
la surface de la terre, pas un homme, vous m'entendez, n'aurait agi
différemment s'il s'était trouvé à ma place.
«Il y a vingt ans de cela, la jeune fille à laquelle je faisais
allusion tout à l'heure allait devenir ma femme. Contrainte par la
violence à épouser ce Drebber, sa vie et son cœur furent brisés du
même coup. Mais tandis qu'elle gisait étendue sur son lit de mort,
j'arrachai de son doigt son anneau de mariage et je fis le serment
qu'au moment où je verrais agoniser devant moi le misérable auteur
de sa perte, je lui présenterais cette bague pour mieux lui rappeler
le crime dont il recevait enfin la juste punition. Depuis lors, cet
anneau ne m'a jamais quitté et j'ai poursuivi sans relâche, à travers
le nouveau et l'ancien continent, Drebber et son complice, jusqu'à ce
que j'aie pu enfin les atteindre. Ils croyaient sans doute me lasser,
mais combien ils se trompaient! Si je meurs d'ici à peu, comme cela est
bien probable, je mourrai au moins sachant que ma tâche en ce monde a
été remplie et bien remplie, je m'en vante. Tous les deux sont morts
et morts de ma main! Après cela, que me reste-t-il à désirer? Que me
reste-t-il à espérer?
«Ils étaient riches et moi j'étais pauvre, aussi il ne m'était guère
facile de les suivre. Lorsque j'arrivai à Londres ma bourse était à sec
et je fus obligé de chercher un métier qui me permît de vivre. Mener
des chevaux, en monter, m'est aussi naturel que de me servir de mes
jambes; aussi je m'adressai à un loueur de voitures qui m'employa tout
de suite. J'étais tenu de rapporter chaque semaine à mon patron une
somme fixe et tout le surplus devait me revenir; mais c'était bien peu
de chose et force fut de m'ingénier pour augmenter mon maigre salaire.
Ce qui me parut le plus difficile fut d'apprendre à reconnaître mon
chemin. Car jamais, au grand jamais, labyrinthe ne fut plus compliqué
que celui formé par les rues de votre ville. J'avais cependant sur moi
un plan de Londres, et une fois que j'eus pris comme point de repaire
les principaux hôtels et les principales gares, je m'en tirai assez
bien.
«Il se passa un certain temps avant que j'aie pu découvrir où
demeuraient mes deux ennemis; cependant à force de me renseigner je
finis par les dénicher. Ils étaient logés dans une maison meublée à
Camberwell, de l'autre côté de l'eau. Du moment où je savais où les
prendre ils étaient à ma merci. J'avais laissé pousser ma barbe et il
était impossible de me reconnaître: aussi je résolus de les suivre à
la piste jusqu'à ce que se présentât le moment opportun pour agir. Car
j'étais décidé cette fois à ne plus les laisser échapper.
«Peu s'en fallut cependant que cela n'arrivât, vous allez voir
comment. Ils ne pouvaient faire un pas dans Londres sans que je ne
fusse sur leurs talons, je les suivais quelquefois avec ma voiture et
quelquefois à pied; mais le premier système était le meilleur, car
j'étais sûr alors de ne pas les perdre de vue. Seulement comme il ne me
restait plus que les premières heures de la journée, ou les dernières
de la soirée, pour gagner quelque argent, je me trouvai bientôt assez
en retard vis-à-vis de mon patron. Cependant je n'attachai à ce détail
aucune importance, du moment où je ne perdais pas la piste de mes deux
scélérats. Ils étaient malins et craignaient évidemment d'être suivis.
Aussi ne s'aventuraient-ils au dehors qu'après la tombée de la nuit
et ne sortaient-ils jamais seuls. Deux semaines de suite je les filai
ainsi du haut de mon fiacre sans avoir jamais pu les apercevoir l'un
sans l'autre. Drebber, pour sa part, était gris la moitié du temps,
mais jamais je ne trouvai la vigilance de Stangerson en défaut. Que
ce fût le soir ou que ce fût le matin, pas une fois ne se présenta
la moindre occasion favorable. Toutefois je n'en éprouvais aucun
découragement, car j'avais le pressentiment que mon heure était proche.
Ma seule crainte provenait de mon anévrisme. N'allait-il pas se rompre
trop tôt et me laisserait-il le temps d'accomplir mon œuvre?
«Enfin un soir, comme j'allais et je venais le long de Torquay
Terrace--c'est le nom de la rue où ils demeuraient,--je vis un fiacre
venir se ranger devant la porte. Puis on y entassa des bagages et
quelques instants après Drebber et Stangerson montèrent dans la
voiture. Dès que celle-ci eut démarré, je fouettai mon cheval et ne la
perdis plus de vue. J'étais fortement inquiet, car je craignais que les
misérables ne fussent sur le point de quitter Londres. Ils descendirent
à la station d'Euston: je confiai aussitôt mon cheval à un gamin afin
de les suivre dans l'intérieur de la gare. Là je les entendis demander
à un employé les heures de train pour Liverpool. On leur répondit qu'il
y en avait un qui venait de partir et qu'il n'y en aurait pas d'autre
avant quelques heures. Stangerson sembla fort ennuyé de ce contretemps,
tandis que Drebber en paraissait plutôt aise. En me mêlant à la foule,
je pus me rapprocher assez d'eux pour entendre tout ce qu'ils disaient.
Drebber déclarait qu'il avait une petite affaire personnelle à régler
et demandait à l'autre de l'attendre là, lui promettant de le rejoindre
avant peu. Mais son compagnon faisait des difficultés et objectait
qu'ils étaient convenus de ne jamais se séparer. A cela Drebber
répliqua que la démarche qu'il avait à faire était d'une nature très
délicate et qu'il ne pouvait l'accomplir que seul; je ne pus saisir
la réponse de Stangerson. Mais en l'entendant, Drebber se mit à jurer
et à tempêter, lui rappelant qu'il n'était qu'un simple serviteur à
ses gages et qu'il n'avait pas d'ordres à lui donner. Là-dessus le
secrétaire renonça à toute discussion et demanda simplement à son
maître, dans le cas où il manquerait le dernier train, de venir le
rejoindre à l'hôtel d'Halliday, ce à quoi Drebber répondit qu'il se
trouverait sur le quai de la gare avant onze heures, puis il s'éloigna.
«L'instant que j'avais appelé si longtemps de mes vœux était enfin
arrivé. Mes ennemis allaient se trouver en mon pouvoir. Réunis,
ils pouvaient se secourir mutuellement, isolés ils étaient à ma
merci. J'évitai cependant d'agir avec trop de précipitation. Quelle
satisfaction trouverait-on à se venger si on ne donnait à celui qui
vous a offensé le temps de reconnaître et la main qui le frappe et la
cause de son châtiment? Aussi mon plan était-il déjà préparé; j'avais
tout combiné de façon à ce que l'auteur de mes maux vît nettement son
ancien crime s'élever enfin contre lui et l'écraser. Le hasard avait
fait que, quelques jours auparavant, un de mes clients, chargé de
surveiller plusieurs maisons dans Brixton Road, avait laissé tomber
dans ma voiture, la clef de l'une d'elles. Cette clef avait été
réclamée le soir même; mais, avant de la rendre, j'avais eu soin d'en
prendre l'empreinte et j'en avais fait faire une semblable. Grâce à
cette circonstance fortuite, je m'étais ménagé dans la grande ville un
refuge où j'étais sûr de ne pas être dérangé. Le seul côté difficile du
problème était d'amener Drebber jusque dans cette maison.
«Le misérable était sorti à pied de la gare; successivement il entra
dans plusieurs cabarets et même au dernier il prolongea sa station
pendant plus d'une demi-heure. Lorsqu'il parut sur le seuil, il
titubait déjà et semblait passablement gris. Justement un fiacre se
trouvait là à quelques pas devant le mien. Il le héla. Je le suivis
aussitôt et de si près que le nez de mon cheval n'était jamais à plus
d'un mètre de l'autre voiture. Nous traversâmes le pont de Waterloo,
nous suivîmes des rues interminables, jusqu'à ce qu'enfin, à ma grande
surprise, nous nous retrouvâmes devant la maison où il avait logé
jusque-là. Quelle était son intention? C'était ce que je ne pouvais
comprendre; néanmoins je continuai mon chemin et m'arrêtai une centaine
de mètres plus loin. L'autre fiacre après avoir déposé son client
s'était éloigné.... Mais veuillez être assez bon pour me donner un
verre d'eau; ce long récit m'a terriblement altéré.»
Je lui tendis un verre qu'il avala d'un seul trait.
«Ah! cela va mieux, dit-il. Pour lors, j'attendis donc au moins un
quart d'heure lorsque tout à coup j'entendis comme le bruit d'une
lutte dans l'intérieur de la maison. L'instant d'après, la porte
s'ouvrit brusquement et j'aperçus deux hommes, Drebber et un autre
très jeune que je n'avais encore jamais vu. Ce dernier tenait Drebber
par le collet et du haut de l'escalier il lui donna une forte poussée,
accompagnée d'un vigoureux coup de pied, qui l'envoya rouler au milieu
de la rue. «Sale animal, cria-t-il en le menaçant de sa canne, je
t'apprendrai à insulter une honnête fille.» Il était dans une telle
colère qu'il aurait certainement administré une volée de coups de
bâton à Drebber si celui-ci ne s'était enfui, en courant de toutes ses
forces. Apercevant mon fiacre au détour de la rue, il sauta dedans en
me criant: «à l'Hôtel d'Halliday».
«En voyant que je le tenais enfin dans ma voiture, mon cœur bondit
si joyeusement dans ma poitrine que j'eus peur de sentir, au dernier
moment, mon anévrisme se rompre. Je marchais lentement me demandant le
meilleur parti à prendre. Je pensais déjà l'emmener dans la campagne et
profiter d'un endroit écarté pour avoir avec lui un entretien suprême;
j'allais m'y décider quand il se chargea lui-même de me fournir la
solution du problème. Ses instincts d'ivrogne ayant repris le dessus,
il me donna l'ordre de m'arrêter devant un cabaret où il entra en
m'enjoignant de l'attendre. Il y resta jusqu'à l'heure de la fermeture
et, quand il en sortit, il était dans un tel état qu'il se trouvait
évidemment à ma merci.
«N'allez pas croire que j'aie voulu l'assassiner de sang-froid, quoique
cependant ce n'eût été que justice; je n'aurais pu m'y résoudre. Non,
depuis longtemps j'étais décidé à lui laisser une chance de salut, s'il
voulait l'accepter. Parmi les nombreux métiers que j'ai exercés en
Amérique dans le cours de ma vie errante, il m'arriva d'être employé
comme gardien et préparateur au laboratoire de l'université d'York.
Un jour le professeur, faisant une conférence sur les poisons, montra
à ses élèves ce qu'il appelait un alcaloïde: c'est une substance dont
les sauvages de l'Amérique du Sud se servent pour empoisonner leurs
flèches, et dont les vertus toxiques sont si puissantes, qu'un simple
grain suffit pour occasionner une mort foudroyante. Je fis une marque
au flacon qui contenait cette substance et, quand tout le monde fut
parti, j'en dérobai un peu. J'étais devenu un assez bon préparateur;
aussi me fut-il facile de fabriquer avec cet alcaloïde un certain
nombre de pilules. Puis je pris plusieurs petites boîtes et dans
chacune d'elles je mis deux pilules, l'une inoffensive et l'autre
mortelle. Je voulais, quand mon heure viendrait, proposer à ceux que je
poursuivais de ma haine, de choisir une de ces pilules et de l'absorber
tandis que j'avalerais l'autre. C'était plus sûr qu'un duel avec un
seul pistolet chargé et cela avait l'avantage de faire moins de bruit.
A partir de ce jour je portai sans cesse sur moi ces petites boîtes et
je suis arrivé dans mon récit au moment où j'eus à les employer.
«Il était plus de minuit, ou plus exactement près d'une heure du matin,
la nuit était sombre et glaciale, avec des rafales d'eau que chassait
un vent violent. Malgré cela, je me serais volontiers mis à chanter
tout haut. Si jamais il est arrivé à l'un de vous de désirer quelque
chose de toutes ses forces, de l'attendre pendant vingt longues années
et de voir enfin son espoir se réaliser tout à coup, celui-là me
comprendra. J'allumai un cigare pour calmer mes nerfs. Mais mes mains
tremblaient et j'entendais distinctement le battement de mes tempes.
Tout en marchant, je voyais, comme je vous vois maintenant, le vieux
John Ferrier et la chère Lucy qui émergeaient de l'obscurité et me
regardaient en souriant; ils se tenaient devant moi de chaque côté de
mon cheval et ils ne me quittèrent pas jusqu'à la maison de Brixton
Road.
«On ne voyait pas un être vivant dans la rue, on n'entendait pas
un bruit, si ce n'est le clapotis de la pluie. En regardant par la
portière je m'aperçus que Drebber s'était effondré dans un lourd
sommeil d'ivrogne. Je le pris par le bras et le secouai. Nous sommes
arrivés, lui dis-je.
«--Bien, mon brave», répliqua-t-il.
«Il supposait évidemment que nous étions devant l'hôtel qu'il avait
désigné. Aussi, sans ajouter un mot, il descendit de voiture et
m'accompagna à travers le jardin. J'étais obligé de marcher à côté de
lui pour le soutenir; car il se trouvait encore sous l'influence de
l'alcool. Arrivé à la porte de la maison, je l'ouvris et j'introduisis
mon compagnon dans la première pièce. Là encore, je vous le jure, le
père et la fille apparurent distinctement à mes yeux.
«--Il fait noir comme dans un four, dit Drebber en frappant du pied.
«--Nous allons avoir de la lumière, dis-je en faisant craquer une
allumette et en enflammant une bougie de cire que j'avais eu soin
d'apporter avec moi. Et maintenant, Enoch Drebber, continuai-je en
me retournant vers lui et en approchant la lumière de ma figure, me
reconnaissez-vous?»
«Il me regarda un instant avec ses yeux troubles d'ivrogne, puis tout à
coup je les vis s'ouvrir démesurément sous l'empire d'une terreur folle
qui bouleversa tous ses traits; il savait à quoi s'en tenir; aussi
fit-il un bond en arrière, la figure décomposée, la sueur perlant sur
son front, les dents claquant. Je m'appuyai contre la porte tout en
riant de bon cœur. J'avais toujours pensé que la vengeance me serait
douce, mais je n'aurais jamais osé espérer une jouissance pareille.
«--Misérable, fis-je, je t'ai donné la chasse à travers le Nouveau
et l'Ancien Monde, et jusqu'ici tu m'avais toujours échappé. Mais,
maintenant, ces pérégrinations touchent à leur fin, l'un de nous deux
ne verra pas le soleil se lever demain matin.»
«Il continuait à reculer pendant que je m'adressais ainsi à lui et je
vis qu'il me croyait fou. Ah! je l'étais en effet, à ce moment. Le sang
faisait résonner mon pouls et mes tempes comme un marteau sur une
enclume et j'allais certainement avoir une attaque quand, par bonheur,
un violent saignement de sang vint me soulager.
«Te souviens-tu maintenant de Lucy Ferrier? m'écriai-je, après avoir
fermé la porte et en lui mettant la clef sous le nez. Ah! le châtiment
s'est fait attendre, mais le jour de la vengeance est enfin arrivé...»
Le lâche se mit à trembler de tous ses membres et m'aurait bassement
supplié de lui donner la vie, s'il n'avait pas trop bien compris que
tout serait inutile.
«Est-ce que vous voulez m'assassiner? balbutia-t-il.
--Qui parle d'assassinat? répondis-je. Est-ce assassiner que d'abattre
un chien enragé. As-tu eu pitié, toi-même, quand tu as arraché la
pauvre fille qui m'était si chère, au cadavre de son père, pour la
livrer à l'infamie et à la honte dans ton harem maudit?
--Ce n'est pas moi qui ai tué son père, implora-t-il.
--Mais c'est toi qui as brisé ce cœur innocent, hurlai-je, et je tirai
de ma poche une de mes petites boîtes. Que le Dieu tout-puissant juge
entre nous, continuai-je, choisis une de ces pilules. L'une d'elles
contient la mort, l'autre est inoffensive, je prendrai celle que tu
laisseras. Nous verrons bien s'il y a une justice au ciel, ou si c'est
le hasard seul qui nous mène.»
«Il s'affaissa comme un lâche en poussant des cris et des
supplications. Mais, sortant mon couteau, je le lui mis sous la gorge
jusqu'à ce qu'il se fût exécuté. Alors j'avalai la pilule qu'il avait
laissée et nous restâmes à nous regarder l'un l'autre une minute
environ. Lequel allait continuer à vivre, lequel allait mourir? Jamais
je ne pourrai oublier l'expression de son regard au moment où les
premières souffrances l'avertirent que le poison allait accomplir son
œuvre. Je me mis à rire et lui présentai alors l'anneau de mariage de
Lucy. Mais l'action du poison était presque foudroyante. Un spasme
convulsa ses traits, il jeta les mains en avant, chancela un instant,
puis s'abattit avec un cri rauque. Je le retournai alors avec mon pied
et, mettant ma main sur son cœur, je vis qu'il avait cessé de battre;
il était bien mort.
«Jusque-là je n'avais fait aucune attention à mon saignement de nez.
Je ne sais comment il me vint à l'esprit de me servir de mon sang pour
tracer une inscription sur le mur. Peut-être me parut-il plaisant de
lancer la police sur une fausse piste; je me sentais à ce moment-là
si joyeux et si gai! Je me rappelais, en effet, qu'on avait trouvé
dans New-York un Allemand assassiné avec le mot _Rache_ épinglé sur
son cadavre, et les journaux avaient longuement disserté à ce sujet
pour expliquer que ce crime ne pouvait être imputé qu'aux sociétés
secrètes. Je pensai que ce qui avait intrigué les habitants de
New-York intriguerait également ceux de Londres; aussi je trempai mon
doigt dans mon propre sang et j'écrivis ce même mot _Rache_ bien en vue
sur le mur. Puis je retournai à ma voiture; le temps était toujours
aussi épouvantable et personne ne rôdait aux environs. J'avais déjà
parcouru une certaine distance, lorsqu'en mettant la main dans ma poche
je m'aperçus que la bague de Lucy n'y était plus. Cette découverte
me bouleversa, car c'était le seul souvenir qui me restât d'elle. Je
supposai que je l'avais laissé tomber en me penchant sur le cadavre
de Drebber et je revins sur mes pas. Abandonnant mon fiacre dans une
rue voisine, je me dirigeai bravement vers la maison. Tout en effet me
paraissait préférable à la perte de cette bague. Mais, en entrant, je
tombai dans les bras d'un agent de police et je ne pus désarmer ses
soupçons qu'en contrefaisant l'ivrogne.