Il faut remonter à l’antiquité la plus reculée pour découvrir l’origine
des postes. Que de recherches inutiles, d’expériences insuffisantes, de
tentatives infructueuses ont dû être employées avant que d’en rendre
l’usage général? Il serait difficile d’indiquer, parmi ces premiers
essais, celui auquel il faudrait accorder la priorité. De vaines
conjectures ne peuvent ici tenir lieu de la vérité. Cependant, au milieu
de tant d’incertitudes, nous remarquerons les moyens dont on s’est servi
primitivement pour transmettre la pensée par le langage des signes, et
quels sont ceux qui l’ont fait triompher des distances.
Les premières familles, en se dispersant, formèrent autant de sociétés
indépendantes les unes des autres. Occupées du soin de leur propre
conservation, elles se suffirent pendant long-tems, parce que leurs
goûts simples rendaient leurs besoins extrêmement bornés. Partout où les
mœurs patriarcales régnèrent dans toute leur plénitude, les hommes ne
pensèrent pas à établir de communications avec les peuplades étrangères.
Ce n’est donc point chez ces nations pacifiques que nous devons espérer
de trouver les premières traces des postes, ou, pour mieux dire, des
moyens qui y suppléèrent jusqu’à leur organisation régulière. Nous
pensons que ceux, sans doute très-imparfaits, qui l’ont précédée, n’ont
pu être imaginés que par les tribus dont le caractère belliqueux des
sujets servait les projets d’usurpation des chefs.
On conçoit qu’il n’était pas besoin pour cela que la civilisation eût
fait de grands progrès; car, dès qu’on eût commencé à envahir, il fallut
chercher à connaître tout ce qui pouvait assurer ou compromettre la
puissance du vainqueur.
L’ambition rendit soupçonneux; et, de la défiance, compagne inséparable
de la tyrannie, naquit cette impatiente curiosité de tout savoir, soit
pour prévenir des revers, former de nouveaux projets de conquêtes,
comprimer des soulèvemens, déjouer les conspirations; soit, enfin, pour
consolider une domination à peine établie.
Les obstacles disparurent devant la volonté d’un maître. Bientôt la
pensée se communiqua rapidement et fut transmise au loin par des
interprètes fidèles. Un état continuel de contrainte dut exercer
l’imagination active des peuples de l’Orient, chez lesquels les postes
ont pris naissance. De là, ces ruses ingénieuses par lesquelles ils
cherchaient à s’entendre sans être compris de ceux dont ils voulaient
mettre la surveillance en défaut. Tout prenait pour eux un langage à
volonté; et, changeant sans cesse de signes, ils préparaient de loin,
par d’heureuses tentatives, ces résultats dont on devait apprécier plus
tard les avantages.
Sous le ciel si pur de l’Asie, les couleurs et les fleurs[1], variées à
l’infini, ont été sans doute les premiers interprètes de la pensée.
Attachant à chacune une idée, un sentiment, on formait, par la réunion
de ces divers emblêmes, une correspondance oculaire où l’ame trouvait un
langage énergique comme les passions, et multiplié comme elles. _La
langue épistolaire des Salams[2]_, dit Rousseau, _transmettait, sans
crainte des jaloux, les secrets de la galanterie orientale à travers les
harems[3] les mieux gardés_.
[1] Les femmes de l’Orient trouvent dans leurs jardins de quoi
exprimer toutes leurs passions avec des roses, des soucis, des
tulipes au cœur brûlé... En effet, les fleurs sont une des analogies
avec les caractères; les unes étant gaies, d’autres mélancoliques;
il y en a même qui en ont avec les traits du visage: les bluets avec
les yeux; les roses avec la bouche; la rose de Gueldres avec le
sein; la digitale avec les doigts, etc... [_Harmonies de la
Nature._]
[2] Une multitude de choses les plus communes, comme une orange, du
charbon, un ruban dont l’envoi forme un sens connu de tous les amans
où cette langue est en usage.
[3] Les muets du grand seigneur s’entendent entr’eux, et entendent ce
qu’on leur dit par signes, tout aussi bien qu’on pourrait l’exprimer
par les discours. Chardin dit qu’aux Indes les facteurs se prenant
la main, et modifiant, leurs attouchemens d’une manière que personne
ne peut apercevoir, traitent ainsi publiquement, mais en secret,
toutes leurs affaires, sans avoir proféré un seul mot.
Mais ces moyens, appliqués avec succès à certaines localités, ne
pouvaient triompher des distances.
Parmi les signaux[4] primitifs employés à la transmission au loin d’avis
importans, les feux et la fumée tenaient le premier rang. Les lieux
élevés, où la vue, embrassant un horizon immense, ne trouvait point
d’obstacles, étaient très-favorables à cette manière de correspondre.
Des branches de bois résineux enflammées que des hommes, commis à ce
soin et placés à des distances convenables, agitaient diversement dans
l’air; des feux, dont ils augmentaient ou diminuaient la clarté, et dont
ils variaient la disposition; des flambeaux et des fanaux entretenus sur
des tours[5] très-élevées, dont la lueur vacillante était modifiée avec
un art qu’on a si bien perfectionné de nos jours; la fumée qui,
s’élevant tantôt comme une vapeur légère, se changeait tout-à-coup en un
nuage épais, pour se dissiper et reparaître sous un autre aspect; tant
d’autres moyens, diversifiés à l’infini, ne pouvaient avoir qu’une
signification extrêmement bornée. La nécessité de multiplier les
relations entraînait celle de multiplier les pensées, ou, pour mieux
dire, les signes qui en sont l’expression.
[4] Dans l’antiquité, Hérodote, Homère, Eschyle, Pausanias, Jules
Africain, Enée le Tacticien, etc.; et, dans les tems modernes,
Porta, Kircher, Robert, Hooke, Schot, Guyot, Amontons, Linguet,
Chappe, etc., ont fait mention de moyens que nos télégraphes ont
remplacés. L’usage des feux paraît commun même aux nations les plus
sauvages. César dit que les Gaulois étaient très-experts dans l’art
de les disposer. Les Grecs modernes l’ont renouvelé en établissant
encore de nos jours, sur des lieux élevés, de ces sortes de signaux,
pour s’avertir, en cas de besoin, des dispositions de leurs ennemis.
D’autres moyens étaient également employés dans le but de
correspondre. Du tems de nos discordes civiles, les moulins dont les
ailes se plaçaient dans certaines directions, servaient à entretenir
des relations très-actives. On profitait, dans d’autres
circonstances, des avantages qu’offraient les localités pour
parvenir à ce but. On conçoit jusqu’à quel point on pouvait
multiplier ces ressources.
[5] On trouve par escrit, dit Bergier, que la tour du phare, que
Ptolémée fit construire sur la mer d’Egypte, coûta 800 talens. Le
Père F. Baugrand, _dans son voyage en Syrie, rapporte que
Sainte-Hélène avoit fait bâtir, sur le bord de la mer, des tours,
que l’on voit encore, depuis Constantinople jusqu’à Jérusalem, par
le moyen desquelles, avec un nombre et différentes dispositions de
flambeaux ardens, elle faisoit savoir ou recevoit des nouvelles, en
moins de vingt-quatre heures, de ce qui se passoit dans l’une ou
l’autre de ces deux villes. Ces tours sont presque encore toutes
entières: on les voit sur le bord de la mer_.
La correspondance par le langage articulé remplaça cette poste oculaire.
Mais une première expérience ne devait pas être sans fruit: on avait
établi des lieux fixes pour les feux, et l’on construisit également des
édifices très-élevés et disposés convenablement pour que la voix[6]
d’individus forts et vigoureux, placés sur ces points apparens, pût se
communiquer facilement de l’un à l’autre, en transmettant ainsi
réciproquement, et avec une promptitude dont on ne peut se faire d’idée,
les avis qu’ils recevaient.
[6] _Les anciens Gaulois_, dit Mezeray, _envoyoient leurs commandemens
par des cris, qui estant receus en un lieu, se portoient en l’autre,
avec telle disposition et diligence, que ce qui fut sceu à Genève à
soleil levant, fut sceu en Auvergne à soleil couchant_.
On ne tarda pas à sentir les inconvéniens d’une correspondance orale,
dont le moindre était de faire connaître les projets que les
gouvernemens ont toujours soin de couvrir du mystère le plus
impénétrable. Il fallait trouver les moyens de rendre l’agent lui-même
étranger à la correspondance, afin de pouvoir s’entendre, à des
distances illimitées, aussi secrétement qu’un ami peut le faire en
parlant à l’oreille d’un ami.
C’est alors que s’introduisit l’usage d’envoyer des messagers pris parmi
les personnages les plus importans de l’état: ils étaient chargés par
les princes de porter les ordres aux gouverneurs des provinces, et de
rendre compte, à leur retour, des opérations dont ils surveillaient en
même tems l’exécution. L’histoire fournit de nombreux exemples à l’appui
de cette assertion. Homère dit que Bellérophon porta des lettres de
Prœtus à Jobatès. L’Ecriture Sainte nous apprend que David en envoya à
Joab; que Jézabel en fit parvenir à Acham; et que Rapsacès vint près
d’Ezéchias, de la part de Sennachérib, remplir un semblable message.
Ce mode, convenable dans des tems ordinaires, devenait insuffisant et
même impraticable, lorsque des circonstances impérieuses contrariaient
l’ordre établi dans l’état. Les correspondances devaient être, en ce
cas, non-seulement plus multipliées, mais recevoir encore un nouveau
degré d’accélération. Les monarques, qui d’ailleurs ne pouvaient se
priver des conseils de leurs favoris, sentirent la nécessité de les
remplacer, dans ces fonctions, par des officiers, sous le nom de
coureurs, dignes aussi de toute leur confiance. L’expérience qui avait
fait rejeter l’usage de communiquer par la voix, conduisit à envoyer des
messagers exercés aux plus rudes fatigues: ils fournirent d’abord la
course entière; et bientôt, établis de station en station, ils portaient
à la plus voisine et en rapportaient les ordres, et par suite les
missives, avec une rapidité telle, qu’elles parvenaient ainsi du point
de départ au point de destination comme par enchantement.
Le nombre des coureurs fut très-étendu sous Salomon: ils habitaient son
palais; et le lieu qui leur était destiné sous ses successeurs,
s’appelait salle des coureurs.
Les dispositions de plusieurs courriers, placés à des distances égales
et à des points fixes, indique assez une amélioration due à
l’expérience. En effet, s’il avait paru plus simple d’abord qu’un
message fût rempli par le même individu, on remarqua que, quelque
diligence qu’on y eût apportée, ce moyen entraînait non-seulement trop
de tems, mais nécessitait encore l’expédition d’autant de courriers que
les circonstances exigeaient qu’on renouvelât les ordres.
La promptitude avec laquelle on correspondait de cette manière n’était
rien encore comparée à la vitesse du vol des oiseaux[7], qu’on devait
employer dans le même but.
[7] Les plus gros, selon Buffon, parcourent plus de 700 toises par
minute, et peuvent se transporter à 20 lieues dans une heure. On
sait l’histoire du Faucon de Henri II, qui s’étant emporté après une
canepetière à Fontainebleau, fut pris le lendemain à Malte, et
reconnu à l’anneau qu’il portait.
Adanson a vu et tenu à la côte du Sénégal des hirondelles arrivées
en moins de neuf jours d’Europe.
Un peuple observateur avait dû remarquer les habitudes de certains
volatiles à revenir aux lieux qui les ont vus naître, et où ils laissent
leurs petits; celles des hirondelles et des pigeons, qui fourmillent
dans l’orient, ne purent lui échapper. Parmi ces derniers on distingua
le pigeon[8] connu depuis sous le nom de pigeon-messager. Il était plus
fréquemment employé que l’hirondelle[9], dont les anciens peignaient le
plumage, en donnant à chaque couleur une signification particulière.
L’oiseau, lâché d’un lieu élevé, ne mettait à profit sa liberté que pour
remplir son message, en regagnant avec une vîtesse incroyable l’endroit
où, retrouvant ses petits, il était reçu par les personnes intéressées à
veiller l’époque de son retour, qui s’effectuait toujours avec une
grande régularité.
[8] Selon Villughby, Columba-Tabellaria, il ressemble beaucoup au
pigeon turc, tant par son plumage que par ses yeux entourés d’une
peau nue, et les narines couvertes d’une membrane épaisse. On s’est
servi de ces pigeons pour porter les nouvelles au loin, ce qui leur
a fait donner le nom de messager.
Ces pigeons, dit Valmont de Bomare, font leurs nids dans de vieilles
tours; ils sont très-timides, et volent avec une rapidité
extraordinaire. Ils s’attachent aux lieux qui les ont vus naître.
Ils est difficile de les dépayser en les laissant libres; ils aiment
à retourner dans les contrées où ils ont été nourris, élevés et bien
traités.
Pietro della Valle rapporte qu’en Perse, le pigeon-messager fait, en
un jour, plus de chemin qu’un homme de pied n’en peut faire en six.
[9] Cœcina Volaterranus, chevalier romain et intendant des chariots du
Cirque, avait coutume de porter à Rome des hirondelles prises dans
les maisons de ses amis où elles faisaient des nids, et quand les
chevaux des personnes qui l’intéressaient avaient remporté le prix
de la course, il peignait les hirondelles de la couleur du parti
victorieux, et les laissait aller, sachant que chacune retournerait
à son nid, et que, par ce moyen, ses amis seraient instruits de leur
victoire.
Fabius Pictor raconte, dans ses annales, que lorsque les Liguriens
assiégeaient un fort où était une garnison romaine, on lui apporta
une hirondelle prise sur ses petits, afin que, lui attachant un fil
à la patte et faisant à ce fil un certain nombre de nœuds, il pût
donner à connaître, par ce moyen, aux assiégés, quel jour il leur
enverrait des secours, pour que ce jour même ils puissent faire une
sortie sur l’ennemi.
Les pigeons[10] servaient au même usage. On les expédiait par bandes, en
leur attachant, au cou ou sous les ailes, la missive qu’ils devaient
rendre à sa destination, ou un fil dont les nœuds et les contextures
avaient une signification convenue entre ceux qui correspondaient ainsi.
[10] _Au théâtre, à Rome, les maistres de famille avoient_, dit
Montaigne, _des pigeons dans leur sein, auxquels ils attachoient des
lettres quand ils vouloient mander quelque chose à leurs gents au
logis; ils estoient dressés à en rapporter les responses. D. Brutus
en usa assiégé à Modène, et aultres, ailleurs_.
Ces faits, renouvelés de nos jours, ont cessé de paraître
merveilleux. Le prince d’Orange employa ces messagers volans, en
1774 et 1775, aux siéges d’Harlem et de Leyde; et, pour reconnaître
les services de ces oiseaux, le prince voulut qu’ils fussent nourris
aux dépens de l’état, dans une volière faite exprès, et que,
lorsqu’ils seraient morts, on les embaumât pour être gardés à
l’hôtel de ville.
En 1803, on établit à Liége une poste aux pigeons: 22 de ces oiseaux
revinrent de Paris dans cette ville, ayant fait 72 lieues en 4
heures, ce qui donne 18 lieues par heure. D’autres furent expédiés
de Francfort à Liége avec le même succès. Un troisième essai fut
fait en même tems à Coblentz, pour renvoyer à Liége un grand nombre
de ces messagers; deux d’entre eux y arrivèrent en deux heures et
demie: ce trajet est de 30 lieues.
En juillet, 1824, on lança sur le pont neuf, à Paris, 32 pigeons
envoyés de Maestricht. L’heure du départ avait été marquée sur une
plume de leur aile. La même année un convoi de 100 pigeons avait été
expédié de Liége à Lyon: 40 furent lâchés, de cette dernière ville,
à 6 heures du matin. L’un d’eux était de retour à Liége, le même
jour, à 11 heures aussi du matin: ainsi, en 5 heures de tems, il
avait fait un trajet de 125 lieues. Le retour de ce pigeon devait
faire gagner un pari de cent mille francs à son maître.
Une semblable expérience a eu lieu avec le même succès, en 1825, de
Liége à Valenciennes, où le maire de cette dernière ville, après
avoir contre-marqué les pigeons, leur fit donner la volée: ils
étaient au nombre de 115.
Ce sont ordinairement des sociétés qui font élever des pigeons à cet
exercice en leur plaçant des marques distinctives à l’aile, afin
d’éviter toute méprise. On les transporte ordinairement, à dos
d’homme, dans des hottes. C’est toujours par un acte de notoriété
publique, que l’on constate leur départ des villes. Ces exemples,
qu’il serait facile de multiplier, ne laissent pas de doute et sur
l’instinct des pigeons et sur la rapidité de leur vol.
Lorsqu’anciennement on évaluait le terme moyen de la vitesse de leur vol
à dix lieues par heure, c’est qu’on avait égard aux lieux qui opposaient
plus ou moins d’obstacles. Un pays découvert et coupé par des rivières
ne laissait aucune incertitude à l’oiseau pour le retour, tandis que des
forêts, un sol inégal, multipliant les remarques qu’il était obligé de
faire, l’embarrassaient lorsqu’il fallait parcourir la même route. Nous
croyons expliquer par là les raisons du retard qu’éprouvent les pigeons
expédiés par bandes. Il est rare qu’ils arrivent tous en même tems à
leur destination, leur instinct ne les servant pas tous également. Quoi
qu’il en soit, ce moyen ne peut rien offrir de régulier, tant à cause
des fatigues auxquelles l’oiseau succombe quelquefois, que des dangers
auxquels l’exposent, et la flèche du chasseur et les serres des animaux
de proie.
Cet usage, qui s’est conservé en Asie[11], n’a pu ni s’y répandre, ni
même s’y maintenir d’une manière utile à la correspondance régulière.
[11] Prokoke dit que les pigeons d’Alep servent de courriers pour
Alexandrette et Bagdad: ce fait, qui n’est point une fable, cesse
d’avoir lieu moins fréquemment, depuis que les voleurs kurdis se
sont avisés de tuer les pigeons. On prend pour cette espèce de poste
des couples qui ont des petits, et on les porte à cheval au lieu
d’où l’on veut qu’ils reviennent, avec l’attention de leur laisser
la vue libre. Lorsque les nouvelles arrivent, le correspondant
attache un billet à la patte des pigeons, et il les lâche. L’oiseau,
impatient de revoir ses petits, part comme l’éclair, et arrive en 10
heures d’Alexandrette et en deux jours de Bagdad: le retour est
d’autant plus facile qu’il peut découvrir Alep à une très-grande
distance.
Tels sont sans doute les principaux essais qu’on a dû tenter pour
s’entendre malgré les distances, se parler sans le secours de la voix,
et transmettre la pensée sous des formes si diversifiées.
Tous les signes conventionnels, qu’on peut considérer comme autant de
langues particulières, ont précédé, avec succès, pour correspondre,
l’invention de l’écriture. La découverte de cet art a donné naissance
aux lettres, aux épîtres, aux missives, aux dépêches enfin, qui, selon
Cicéron, servaient à marquer à la personne à laquelle on les adressait,
les choses qu’elle ignorait. D’après cette définition, on doit regarder
comme lettres, les tablettes ou ais enduites de cire, sur lesquelles on
écrivait, avec des stylets de fer, de cuivre ou d’os, dont l’un des
bouts était pointu pour graver les caractères et l’autre plat pour les
effacer. Ces tablettes, rassemblées et attachées ensemble pour former un
livre[12], avaient beaucoup de ressemblance à un tronc d’arbre scié en
plusieurs planches. Les lettres que les particuliers s’écrivaient
étaient sur ces tablettes, qu’on enveloppait de lin, et qu’on cachetait
ensuite d’une espèce de craie ou cire d’asie. On les remplaça par les
feuilles de palmier, et, plus tard, par l’écorce la plus mince de
certains arbres (tels que le frêne, le tilleul, le peuplier blanc et
l’orme) appelée _liber_, en latin, d’ou vient le mot livre. On se
servait, pour écrire dessus, de roseaux imbibés d’encre[13], comme on le
pratique encore en Orient. Diverses compositions, entre autres la peau
préparée et le papyrus, précédèrent l’invention du papier en usage
aujourd’hui[14].
[12] Quand les anciens avaient des sujets un peu étendus à traiter,
ils se servaient plus commodément de feuilles ou de peaux cousues
les unes au bout des autres, qu’on nommait rouleaux; coutume que les
Juifs, les Grecs, les Romains, les Perses, et même les Indiens ont
suivie, et qui a continué quelques siècles après Jésus-Christ. Ces
livres en rouleaux étaient fixés sur un bâton qu’on nommait
umbilicus, lequel servait de centre à la colonne ou cylindre. Le
côté extérieur des feuilles s’appelait frons, les extrémités du
bâton se nommaient cornes, et étaient ordinairement décorées de
petits morceaux d’ivoire, d’argent, d’or et même de pierres
précieuses. Dans l’origine, on se servait de différentes matières
pour faire les livres. Les caractères furent d’abord tracés sur de
la pierre, témoins les tables de la loi donnée par Moyse, qui sont
le plus ancien livre que l’on connaisse.
La forme actuelle des livres a été inventée par Attale, roi de
Pergame. On employait des préparations aromatiques pour les
préserver de toute destruction.
Avant l’invention de l’imprimerie, les livres étaient d’un prix sans
bornes. Cette découverte a eu lieu vers l’an 1440, à Mayence. On la
doit à Jean Guttemberg, qui s’associa Faust et Schoëffer. Le premier
livre imprimé est la cité de Dieu, de Saint-Augustin.
En 1471, Louis XI, désirant avoir dans sa bibliothèque une copie du
livre du médecin Rasi, emprunta l’original de la faculté de médecine
de Paris, et donna pour sûreté de ce manuscrit 12 marcs d’argent, 20
livres sterlings, l’obligation d’un bourgeois pour la somme de cent
écus d’or.
On prétend que vingt mille personnes en France, vivaient de la vente
des livres qu’elles copiaient.
Jean Faust, qui s’établit à Paris en 1470, dédia, à Louis XI, le
premier livre qu’il y imprima.
[13] La première encre dont on s’est servi fut tiré d’un poisson nommé
zibius; le suc des mûres sauvages le remplaça; ensuite, la suie;
puis, le cinabre, le vert de gris et enfin les compositions
actuelles.
[14] Vers le commencement du VIII.e siècle on se servit du papier fait
de coton, et ce ne fut que 600 ans après qu’on employa les chiffons
pour sa fabrication.
Si les tribus d’Israël communiquaient entr’elles par le moyen des
messagers, comme nous l’apprend l’Ecriture; si d’autres nations de
l’Asie entretenaient des relations en suivant le même usage, nous
serions tenté de croire que l’origine des postes, telles que nous les
concevons, remonte très-haut. Des traces de cet utile établissement
semblent se découvrir plus positivement sous le règne d’Assuérus[15],
roi des Mèdes, qui fit expédier des courriers pour porter l’édit[16] de
proscription des Juifs aux gouverneurs et aux magistrats des cent
vingt-sept provinces qui s’étendaient depuis l’Inde jusqu’à l’Ethiopie.
Deux mois après l’expédition des premiers courriers, de nouveaux
reçurent l’ordre de faire une extrême diligence pour prévenir, par de
nouvelles dispositions dont ils étaient chargés, l’effet des mesures
qu’Aman avait prises précédemment. Les courriers eurent de plus
commission expresse, de la part du roi, d’aller trouver les Juifs dans
toutes les villes et de leur ordonner de se rassembler. Les lettres dont
ils étaient porteurs, envoyées au nom d’Assuérus, étaient scellées de
son sceau.
[15] Nom que les Hébreux donnaient à Artaxerxès, grand-oncle de Cyrus.
[16] Il fut traduit dans toutes les langues que parlaient les peuples
répandus dans tout l’empire. Lysimaque le traduisit à Jérusalem, et
Doristhée en Egypte.
Le même moyen fut employé par Esther et Mardochée, pour inviter les
juifs, répandus sur ce vaste état, à célébrer le jour solennel de leur
délivrance.
Ainsi, nous voyons des courriers expédiés, à diverses reprises, sur tous
les points d’un grand empire, sans pouvoir connaître s’il existait un
service régulier de poste, et quel pouvait être son mode d’organisation.
L’incertitude qui nous reste, malgré ces exemples, ne peut encore nous
en faire attribuer l’établissement à Assuérus. Le témoignage d’Hérodote,
de Xénophon et de tous les historiens, ne permet plus de douter que
Cyrus n’en soit le véritable fondateur.
_Ce fut_, dit Bergier, _en l’expédition que Cyrus entreprit à l’encontre
des Schytes, qu’il établit les postes de son royaume, environ 500 ans
avant la naissance de J.-C.; afin que les messagers, comme ravis par
l’air, pussent porter sa volonté aux gouverneurs de ses provinces, en
cas d’affaires précipitées, et qui ne pussent souffrir de délais_.
Ce prince, dont les expéditions ont été si mémorables et si multipliées,
reconnut bientôt que les moyens de correspondre, employés avant lui,
devenaient insuffisans par la nécessité dans laquelle il se trouvait
d’entretenir de fréquentes relations avec les satrapes ou gouverneurs de
ses nombreuses provinces.
Des signaux, des ordres transmis par la voix, des courriers sans cesse
en mouvement, établis de station en station, ne remplissant
qu’imparfaitement ce but, avaient préparé néanmoins l’heureuse
révolution qu’il devait opérer dans l’art de correspondre.
En perfectionnant les chars[17], auxquels les Phrygiens étaient parvenus
à atteler deux chevaux, et Erectonius[18] quatre, Cyrus avait pu
apprécier, de nouveau, l’agilité et la force de ces animaux; mais ce
n’était que dans les courses dont les peuples anciens se montraient si
admirateurs. Ce prince chercha bientôt à déterminer l’espace qu’ils
pourraient parcourir, en galopant sans fatigue, pendant un certain laps
de tems. Il expédia, à cet effet, des courriers de sa capitale aux
confins de son empire, avec ordre de lui rendre au retour un compte
exact de leur course. La comparaison de ces divers rapports paraît
l’avoir conduit à une connaissance positive de la rapidité de la marche
du cheval, qui fut jugée égale à celle du vol de l’oiseau; et, _disent
aulcuns que cette vîtesse d’aller vient à la mesure du vol des
grues_[19].
[17] Les Gaulois étaient également renommés pour la conduite des chars
et l’art avec lequel ils dressaient les chevaux, qu’ils arrêtaient
tout à coup dans les descentes les plus rudes et les pentes les plus
difficiles.
[18] Il était fils de Vulcain, et se servait d’un char à cause de la
difformité de ses jambes qu’il y tenait cachées.
[19] Montaigne.
Nous n’examinons pas s’il peut exister quelque parité entre ces deux
vîtesses[20], et jusqu’à quel point on a porté la rigueur de ce calcul;
pour que la durée de chaque course, lorsqu’elle était d’une certaine
étendue, fût toujours, non-seulement égale, mais toujours parcourue avec
la même promptitude, il fallait connaître, par des expériences répétées
et par une longue suite d’observations, tout ce que la nature opposerait
de difficultés ou offrirait d’avantages, afin de fixer les distances à
parcourir par les chevaux, en raison du sol et de l’état des routes.
C’est en quoi la sagacité de Cyrus est remarquable; car il s’agissait
moins ici de se rendre en diligence d’un point à un autre, lorsque
quelques circonstances impérieuses l’exigeraient, que d’assurer en tout
tems la régularité et la célérité du service par les soins et les
ménagemens qu’on prendrait des chevaux, en évitant de les fatiguer par
des marches trop prolongées.
[20] On a vu des chevaux faire 60 lieues en 12 heures et d’une seule
traite. En 1754, on dit que milord Poscool fit la gageure de se
rendre de Fontainebleau à Paris en 2 heures: il y a 14 lieues de
distance. Le roi ordonna à la maréchaussée de lever sur la route les
obstacles qui pourraient opposer au courrier le moindre
inconvénient. Milord Poscool ne se servit point de jockey; il partit
de Fontainebleau à 7 heures du matin, et arriva à Paris à 8 heures
48 minutes.
Le fameux Filho-da-puta, cheval de course anglais, égale presqu’en
vîtesse celle de Childers, le plus rapide des coursiers connus. Ce
dernier parcourut une fois, en 7 minutes, l’espace de New-Market
[4320 toises]. Il n’y a pas long-tems qu’en Russie deux chevaux
anglais ont remporté le prix de la course sur deux chevaux cosaques.
L’espace à parcourir sur la route de Moscou était de 70 werstes.
L’étalon anglais arriva le 1.er au but, et ne mit, pour y parvenir,
que 2 heures 8 minutes 4 secondes.
Les chevaux de course anglais embrassent, à chaque élan, une étendue
de terrain de près de 20 pieds.
Les chevaux de course français franchissent communément 4000 mètres
en 4 minutes 13 secondes. Ils parcourent la circonférence du
Champ-de-Mars en 2 minutes 30 secondes, et deux fois le même espace
en 5 minutes 32 secondes, deux cinquièmes. La double circonférence
est à peu près d’une lieue de poste; la circonférence intérieure de
1026 toises; ce qui donne, dans les proportions ci-dessus 41 pieds
par seconde, ou par minute 2462 pieds 5 pouces. On remarque que les
jumens ont toujours la supériorité dans les courses, les jockeys qui
montent les chevaux ont 300 francs par course. Il en coûte 500
francs pour faire dresser les chevaux qu’on y destine.
On ne peut donc méconnaître, dans cette expérience mémorable faite par
Cyrus, l’idée primitive et fondamentale des postes. Il a donc tout
l’avantage de cette invention qu’on fait remonter à son expédition
contre les Scythes.
Ce prince ne s’arrêta pas à cet essai, et il perfectionna l’institution
des postes, en faisant construire sur les grands chemins, à des
distances égales, des bâtimens sous la dénomination de stations, pour
les courriers et les chevaux qui y étaient entretenus en nombre
suffisant, et soignés par des individus qui n’avaient que cet unique
emploi. _De la mer Grecque ou Egée_, dit Bergier, _jusqu’à la ville de
Suze, capitale du royaume, des Perses, il y avoit pour cent onze gistes
ou mansions de distances; de l’une desquelles à l’autre, il y avoit une
journée de chemin_.
Ces édifices étaient tellement vastes, commodes et magnifiques, que le
prince ne logeait presque jamais ailleurs lorsqu’il voyageait avec sa
suite. Les courriers transportaient de l’un à l’autre, le jour, la nuit
et à toute heure, les dépêches qui intéressaient le service public. Leur
exactitude et leur discrétion[21] étaient si grandes, qu’on n’eut jamais
à se repentir de la confiance que de pareilles missions commandent.
[21] Il faut dire aussi, que, de leur côté, les peuples anciens
conservaient un respect religieux pour la correspondance. L’histoire
rapporte que les Athéniens on donnèrent un exemple en laissant
parvenir les lettres que Philippe écrivait à Olympie. Après une
grande fermentation dans sa patrie et une guerre civile, Pompée eut
la générosité et la magnanimité de livrer au feu toutes les lettres
qui auraient pu entretenir le souvenir d’événemens si funestes.
Quand on voit les nations modernes les imiter si scrupuleusement, on
ne sait ce qui surprend le plus, ou de la discrétion des courriers,
ou de la confiance de ceux qui les rendent dépositaires de leurs
secrets, en n’opposant à la curiosité que d’aussi faibles obstacles.
Cette réserve d’un côté, et cet abandon de l’autre, ne nous étonnent
plus. L’habitude a pu seule nous familiariser avec une semblable
merveille. Mais l’inviolabilité des lettres, à laquelle les postes
doivent leur prospérité, est la base inébranlable sur laquelle elles
reposent. Fondées sur le mystère, maintenues par le respect pour la
pensée, elles ne sont point au nombre de ces institutions éphémères,
dont la durée est si fragile: leur existence n’a de bornes que
celles de la société.
Il paraît, néanmoins, que, dès le commencement, on cachetait les lettres
en les fermant avec différens nœuds. Cette coutume avait lieu du tems de
la guerre de Troie. Isaïe dit aux Juifs que ses prophéties seront à leur
égard comme des lettres cachetées. Ces exemples prouveraient, s’il en
était besoin, que, dès qu’on écrivit des missives, on reconnut
l’avantage de pouvoir en laisser ignorer le contenu aux agens
intermédiaires, chargés de les transmettre par les moyens usités dans
tous les tems.
On juge par les soins que Cyrus mit à consolider cette institution
politique, de l’importance qu’il y attachait. Ses conquêtes, en étendant
les bornes de sa puissance, exigeaient qu’il s’occupât de donner toute
la perfection désirable à cet établissement naissant.
Parmi ses successeurs, Xerxès fut un de ceux qui profitèrent le plus de
cette découverte. On dit, qu’après avoir été défait par Thémistocle, il
se sauva au moyen des relais, qu’il avait fait préparer au cas que la
fortune lui devînt contraire.
Les révolutions que les empires de l’Asie éprouvèrent, firent
disparaître les traces de cette utile institution. Nous ne les
retrouvons que chez les Romains, auxquels rien de ce qui était grand ne
pouvait échapper. Ils jugèrent que le seul moyen de faire revivre les
postes, était de tracer des routes, de les paver et de les entretenir
avec soin; de construire des chaussées et d’élever des ponts. Imitateurs
des Grecs, qui, les premiers, ouvrirent des grands chemins, et des
Carthaginois[22], qui, les premiers, imaginèrent de les paver: ils les
surpassèrent bientôt dans ces travaux importons.
[22] Isidore, dit Bergier, _nous apprend que les Carthaginois ont esté
les premiers qui se sont advisez de munir, affermir, et consolider
les chemins de pierres et cailloux alliez avec sable, et comme
maçonnez sur la superficie de la terre, ce que nous appelons paver,
et que c’est à leur imitation que les Romains se sont mis à paver
les grands chemins quasi partout le monde_.
La première route dont il soit fait mention, est la voie Appiène,
regardée comme le plus bel ouvrage en ce genre: deux chariots pouvaient
y rouler de front. La voie Auréliène fut la seconde. La voie Flaminiène
la troisième. Puis, l’on vit successivement les voies Domitiène,
Emiliène, Trajane, etc.
_Soit[23] que l’on porte les yeux à la magnificence qui les continuoit_
(les chemins), _du port qui les finissoit, aux bastiments des postes et
des gistes qui les accompagnoient, aux colonnes inscrites qui les
mesuroient, à la façon qui les affermissoit contre les siècles, et les
rendoit durables contre les efforts du charroy de quinze à seize cents
ans; soit que l’on regarde l’utilité publique en la conduite des armées
et des armes, au charroy des marchandises, à la facilité d’envoyer des
nouvelles en peu de tems de la ville de Rome jusques aux confins de
l’empire, et d’en recevoir avec même commodité par le moyen des postes
établies sur iceux; à la police excellente qui régloit ces postes, à la
dignité des auteurs des grands chemins, et des commissaires établis pour
leur entretenement et réparation; aux sommes d’argent sans nombre, et à
la multitude des hommes qui ont esté employez aux ouvrages d’iceux;
certes, on trouvera que l’esprit humain ne conçut et la main n’acheva
jamais une plus grande œuvre; de laquelle entreprise le seul empire
romain estoit capable; et à laquelle il a fait paraître l’extrémité de
sa puissance._
[23] Bergier, auteur cité.
On s’accorde généralement[24] à dire que c’est sous Auguste que les
Romains ont connu les postes. L’exemple qu’on cite, du tems de la
république, du consul Gracchus qui, étant en Grèce, pour se rendre
d’Amphise à Pella, parcourut près de 40 lieues en un jour, n’est qu’un
fait isolé qui ne peut prouver l’établissement de ce service dans une
contrée où, au rapport de Socrate l’historien, on ne s’occupa pendant
long-tems que des courses en char, seulement pour les jeux publics.
[24] Suétone.
Il est des époques tellement remarquables dans l’histoire, qu’il ne peut
rester d’incertitude, lorsqu’il est question de leur attribuer quelques
institutions qui tendent encore à les illustrer. Les postes étaient
dignes d’être comptées au nombre de celles qu’on doit au grand siècle
d’Auguste.
Les principales villes de l’empire communiquaient déjà avec la capitale
par des chemins pavés. Les routes commençaient à s’étendre dans les
provinces conquises. Auguste perfectionna ces entreprises. Il fit aussi
percer des grands chemins dans les Alpes, et en ordonna une infinité
d’autres en Espagne. Ce fut à Lyon qu’il fit travailler à la
distribution des grands chemins dans les Gaules. _Là où[25] il parle de
son passages de la rivière de Rhône, vers l’Allemaigne, il veit qu’il
estoit indigne de l’honneur du peuple romain, qu’il passast son armée à
navire, il fit dresser un pont, afin qu’il passast à pied ferme. Ce fut
là qu’il bastit ce pont admirable de quoi il déchiffre particulièrement
la fabrique; car il ne s’arrête si volontiers en nul endroict de ces
faicts, qu’à nous représenter la subtilité de ses inventions en telles
sortes d’ouvrages._
[25] Montaigne.
Il divisa aussi les routes en espaces uniformes appelés milles, et
indiqués sur des colonnes de pierres[26] qui portaient le nom de
milliaires. On commençait à compter de celle connue sous la dénomination
de milliaire dorée, qu’Auguste fit élever au milieu du marché de Rome,
près le temple de Saturne. _Sa figure est ronde, et si grossière_, dit
Bergier, _qu’elle ne touche en pas un ordre d’architecture. Elle est
assise sur un piédestal corinthien; et porte une boule au-dessus de son
chapiteau, comme pour représenter le rond de la terre, sur laquelle les
Romains ont estendu leur seigneurie et leur puissance_.
[26] Il y avait aussi d’autres pierres plantées de distance en
distance pour suppléer aux étriers, lesquelles aidaient le cavalier
à monter à cheval. Jusqu’au règne de Théodose, on ne se servit ni
d’étriers ni de selle. Cette dernière était remplacée par une simple
housse. Il fut également défendu en tout tems de se servir de bâton
pour exciter les chevaux; le fouet, employé à cet usage, a toujours
été maintenu. On ne s’est servi d’éperons que très-tard.
Auguste ne négligea donc aucun moyen d’accroître la prospérité des
postes, soit comme nous l’avons remarqué, par les grands chemins qu’il
fit faire, les bâtimens qu’il y éleva sous la dénomination de stations
ou positions, origine sans doute du nom qu’elles portent; soit par les
mesures qu’il ordonna d’employer pour qu’aucune prérogative n’exemptât
de fournir des chevaux pour ce service, appelé course publique; soit
enfin par les dépenses considérables dans lesquelles il s’engagea, et
qui furent à la charge des peuples.
_Il nous[27] faut parler des moyens que les empereurs avaient d’envoyer
de Rome leurs lettres si promptement jusques aux confins de leur empire,
et d’avoir la réponse avec pareille promptitude et célérité. Cela se
faisoit par la voie des postes assises sur les routes militaires, si
bien réglées et policées, qu’il n’estoit déjà besoin au prince souverain
de courir avec peine et travail par les parties de son empire, pour
sçavoir ce qui s’y passoit; veu que, sans partir de la ville de Rome, il
pouvoit gouverner la terre par ses lettres missives, édits, ordonnances
et mandements, lesquels n’estoient plus tost écrits, qu’ils estoient par
la voie des postes, portées aussi promptement_, que si quelques oiseaux
en _eussent esté les messagers_.
[27] Bergier, auteur cité.
Des courriers et ensuite des voitures furent disposées sur toutes les
grandes routes et à peu de distance l’une de l’autre, afin que l’on eût
des nouvelles plus promptes de ce qui se passait dans les provinces; et
les courriers[28] auxquels on confiait les missives étaient appelés
_viatores_ ou _veredarii_ sous les empereurs d’Occident, et, sous les
empereurs d’Orient, _cursores_, mot d’où ils tirent leurs noms. Ils ne
marchaient jamais sans être munis d’un diplôme ou lettre d’évection.
Elle différait de la missive en ce que celle-ci était scellée et pliée
de plusieurs façons, et que l’autre n’avait qu’un simple pli
uniforme[29]. Le sceau[30] qu’Auguste appliquait sur ses lettres et sur
ses actes, fut d’abord un sphinx, ensuite la tête d’Alexandre, et,
enfin, son propre portrait, gravé par Dioscoïde. Ce dernier fut celui en
usage sous ses successeurs. Il marquait toujours sur ses lettres l’heure
à laquelle il les écrivait, soit le jour, soit la nuit[31].
[28] Le cheval de poste Veredus.
[29] _Depuis la première institution des postes romaines jusqu’au
siècle de Constantin, les lettres de poste se donnoient en papier ou
parchemin; et on les appeloit diplomata. Et quoique Servius escrive
que sous ce nom sont comprises toutes les écritures envoyées à
quelqu’un: c’est ce qu’il appartient proprement à celles qui ne sont
pliées qu’en double. Quelques-uns assurent que ces lettres estoient
semblables aux patentes de nos rois, qui n’ont qu’un simple ply, que
nous appellons reply, et non plusieurs plys_, comme les missives que
l’on appelle lettres closes ou de cachet. [BERGIER.]
[30] Sceau doit être pris ici dans une signification différente de
cachet qui, pour nous, dérive de cacher. Ce cachet que nous
appliquons sur nos lettres sert à empêcher que le contenu n’en soit
connu de tout autre individu que celui auquel on l’adresse. Le
sceau, chez les anciens, dont l’écriture cursive n’était pas aussi
variée que la nôtre, devenait la marque authentique à laquelle on
reconnaissait celui qui nous communiquait sa pensée, et non la main
qui la traçait; car le nom n’y était pas apposé à la fin, comme nous
le pratiquons.
L’usage introduit autrefois d’écrire au nom d’une personne absente
ne peut étonner, puisqu’il ne s’agissait que d’être muni de son
sceau. On en trouve mille exemples, soit dans Cicéron et d’autres
auteurs, soit même dans les pères de l’église qui, employant la main
de leurs amis ou de leurs secrétaires, ne manquaient jamais, quand
ils voulaient ajouter quelque chose eux-mêmes à leurs lettres, de
dire: Ceci est de ma main.
Le signe ou sceau était seul reconnu, puisque la loi romaine
refusait d’accepter un écrit autographe comme pièce de comparaison,
si le témoignage de personnes présentes à la rédaction n’en
attestait l’authenticité.
Au reste, cette empreinte ou sceau était d’une telle importance, que
le fabricateur d’un cachet faux ne pouvait échapper à la punition
prononcée par la loi Cornélia.
Ainsi, lorsque anciennement on disait: J’ai signé cette lettre, on
exprimait par là qu’on y avait apposé son sceau. La même expression
aujourd’hui signifie littéralement qu’on y a mis son nom, ce qui lui
donne le caractère d’authenticité. Elle est distinguée par là d’une
autre espèce de lettres appelées anonymes qui, quoique cachetées, ne
portent pas de signatures.
Chardin dit qu’en Orient on appose seulement son sceau et celui des
témoins sur les contrats.
[31] Suétone.
La surveillance des postes romaines était confiée aux premiers
personnages de l’empire. Aucune personne, quel que fût son rang, ne
pouvait voyager sans être muni d’une permission de se servir des chevaux
de la course publique. _Conformément à cette loi_, dit Bergier, _nous
lisons dans l’histoire de Capitolinus que Publius Helvius Pertinax, qui
fut empereur romain sur ses vieux jours, estant pourvu en son âge
florissoit de la charge de sergent de bandes, qu’ils appelloient
Præfectum Cohortiis, sous l’empire de Titus, fut condamné par le
président de Syrie à aller à pied à Antioche jusqu’à certain lieu où il
estoit envoyé en qualité de légat, en punition de ce qu’il s’estoit
servi des chevaux publics, sans avoir de lettres de poste._
Les postes établies sur tous les points où s’étendait la puissance
romaine, malgré les revenus qu’elles rendaient aux empereurs, étaient
loin de les dédommager des frais énormes qu’elles occasionnaient. Tant
de sacrifices et de précautions, par suite de mesures extraordinaires,
ne les mirent pas à l’abri d’une destruction, totale. Il n’est pas
inutile de remarquer que toute innovation ou tentative brusque a
toujours nui à la prospérité des postes, et qu’on ne doit procéder
qu’avec prudence dans tous les changemens que les circonstances
permettent d’y introduire. Nous aurons occasion plus d’une fois de nous
en convaincre.
Lorsque Constantin fit assembler un concile à Rimini, il exigea tant de
célérité des prélats qu’il y appelait des points les plus éloignés,
qu’ayant ordonné à cet effet de leur procurer tous les moyens de voyager
avec diligence, la plus grande partie des chevaux succomba aux fatigues
de ce service.
Le soin que l’on mettait à cette époque à l’entretien des routes,
explique la promptitude avec laquelle on franchissait les plus grandes
distances dans les chars légers que nos voitures ont remplacés.
Auguste se rendait avec une grande rapidité, par le moyen des postes,
dans les lieux les plus éloignés où il ne pouvait être attendu, afin de
connaître par lui-même tout ce qui s’y passait. On rapporte qu’il
faisait alors plus de cent milles par jour[32].
[32] A peu près 25 lieues.
_La première fois[33] qu’il sortit de Rome avecques charges publiques,
il arriva en huit jours à la rivière de Rhône, ayant dans son coche,
devant lui, un secrétaire ou deux qui écrivoient sans cesse, et derrière
luy, celuy qui portait son épée._
[33] Montaigne.
Rufus, envoyé vers Pompée, marcha nuit et jour avec la même vitesse, en
changeant de chevaux à chaque poste. Constantin-le-Grand, retenu
prisonnier à Nicomédie, se sauva en Angleterre par le moyen de relais,
et s’y fit proclamer empereur. Pour mieux assurer sa fuite, il faisait
couper les jarrets aux chevaux qu’il laissait après lui, afin que ceux
qui le poursuivaient sur la route ne pussent faire la même diligence.
Tibère, dans une circonstance pressante, fit, dit-on, 200 milles en 24
heures, et ne changea que trois fois de voiture. Dioclétien et Maximien,
suivant les historiens, parcouraient de très-grandes distances avec la
même célérité. Il serait facile de multiplier les exemples de ce genre,
qui ne sont remarquables que par l’époque à laquelle ils nous reportent.
_C’est encore ainsi_, dit Bergier, _que les empereurs se faisoient
porter le long des fleuves navigables, avec une merveilleuse promptitude
et célérité. Ce qu’ils exécutoient à l’aide de certains vaisseaux faits
exprès comme pour servir de chevaux de poste sur les eaux. Car les
anciens avoient deux sortes de vaisseaux pour naviger, tant sur la mer
que sur les fleuves navigables. Ils appeloient les uns _onerarias
naves_, qui servoient à porter toutes sortes de fardeaux et
marchandises; et les autres _fugaces sive cursorias_, et d’un mot grec
_dromones_, comme qui diroit des courriers, à cause de la vîtesse de
leur course_.
Les chevaux n’étaient pas seuls employés, soit pour établir des
correspondances entre tous les points d’un état et les nations
entr’elles, soit pour voyager avec plus de sûreté, de commodité et même
d’agrément.
Les Romains avaient dressé divers animaux à traîner leurs chars. Celui
de Marc-Antoine était conduit par des lions. Héliogabale l’imita, et y
substitua des tigres, qu’il remplaça par des cerfs et des chiens.
L’empereur Firmus se servit d’autruches[34] dans le même but. Elles
étaient, dit-on, d’une grandeur remarquable.
[34] Les Arabes appellent l’autruche l’oiseau-chameau.
Ces éclaircissemens suffisent pour donner une juste idée des moyens
employés primitivement pour correspondre, et du grand degré de
perfection auquel les Romains avaient porté l’institution des postes. En
les élevant au premier rang, ils en avaient assuré la prospérité par la
considération, et la confiance, sur laquelle ils les faisaient reposer,
était devenue pour eux le seul garant de leur stabilité.