nous flattait plus que la pensée d'avoir ce petit point de
ressemblance avec l'illustre navigateur qui absorbait tout notre
enthousiasme. Nous brûlions du désir de voir les murs de Gênes sa
patrie, les rivages où sont situés Palos, Lisbonne, Cadix, San-Lucar
qui saluèrent son glorieux pavillon; c'était pour nous un bonheur
infini, de parcourir les routes et les mers qu'il avait parcourues, de
contempler les îles ou les terres que, le premier de notre continent,
il avait contemplées, de fouler le sol qu'il avait foulé, de nous
extasier devant les immenses conquêtes pacifiques, qui, elles-mêmes,
avaient excité ses extases, de nous associer aux sentiments douloureux
qu'il avait éprouvés, lorsque la _Santa-Maria_ fit naufrage à la
Navidad, lorsque la frêle _Niña_ fut assaillie par des tempêtes
furieuses près des Açores, lorsque les vents contraires et les temps
les plus orageux s'opposèrent, près de Veragua, à l'accomplissement de
l'important voyage qu'il avait entrepris dans un but scientifique de
premier ordre, de nous attendrir enfin et de nous indigner lorsqu'il
fut jeté à la côte, et qu'avec l'intrépide Adelantado, son frère, et
le jeune Fernand, son fils, il attendit dans la misère, le dénûment et
l'abandon, le bon plaisir du jaloux Ovando, qui semblait se complaire
à y prolonger son poignant exil.
Grâces soient rendues à la Providence! Ces murs, ces ports, ces
routes, ces mers, ces lieux enchantés dont quelques-uns rappellent
cependant de si tristes souvenirs, mais dont le plus grand nombre
témoigne du génie de Colomb, nous les avons vus, nous les avons
salués, admirés, interrogés; partout nous avons recueilli ou noté tout
ce qui pouvait avoir trait au grand homme par excellence selon notre
coeur; et le jour venu où le repos de la retraite nous a permis de
prendre la plume et de mettre quelque ordre à nos impressions, nous
avons concentré tout ce qui nous restait de facultés, pour rendre
hommage à celui que nous avons tant admiré, et au culte intellectuel
de qui nous resterons fidèle jusqu'au dernier de nos jours!
Toutefois, notre tâche serait incomplète, et notre impartialité
pourrait être révoquée en doute, si, à côté de l'éloge, nous ne
placions pas la critique, et si nous ne faisions pas connaître les
imperfections ou les erreurs qui ont été reprochées au héros de cette
histoire. Ces reproches, nous allons donc les passer en revue ou les
examiner de près; le lecteur décidera ensuite lui-même, quel crédit il
pourra leur donner, et s'il doit ou les sanctionner ou les regarder
comme mal fondés.
On l'a accusé d'avoir aspiré aux richesses et aux honneurs ou aux
dignités, non moins qu'à la renommée.
Comme la renommée ou l'illustration à laquelle il prétendait était de
la plus noble sorte, nous ne pensons pas qu'on ait voulu dire qu'il y
eût eu rien à blâmer de sa part, en la recherchant avec ardeur.
S'il a aspiré aux richesses, on a vu que c'était pour en faire un
magnifique usage. Nous avons dit, en effet, qu'il épuisa toutes ses
ressources à San-Domingo pour armer deux bâtiments à ses frais, et
pour y offrir un passage gratuit à ses malheureux compagnons du
naufrage de la Jamaïque à chacun desquels il distribua, en outre, des
vêtements et des secours qui leur permirent d'attendre que ces mêmes
bâtiments fussent armés et prêts à prendre la mer. Ensuite, nous
l'avons vu à son arrivée, se trouver dans un état de gêne voisin du
besoin et être obligé d'avoir recours à des créanciers; nous avons
également cité les dons qu'il a faits à Gênes, en faveur des
malheureux; nous avons dit quelles furent les dispositions qu'il
institua à cet égard pour l'avenir; nous avons parlé du soin qu'il a
pris de son père, de ses frères, de ses parents ou amis; enfin, nous
avons fait connaître la dotation splendide dont sa piété lui suggéra
l'idée pour la délivrance du Saint-Sépulcre. L'homme qui fait un tel
emploi de biens aussi péniblement, aussi laborieusement, aussi
légitimement acquis que les siens, ne peut être taxé d'aimer les
richesses dans le sens que l'on donne à cette expression; enfin, il
est impossible de prouver qu'une seule obole des sommes qu'il put
avoir en sa possession, eût été le résultat de la concussion ou de la
déloyauté.
Quant aux honneurs ou aux dignités, le reproche, au fond, existe en
effet. Certes, philosophiquement parlant, les honneurs ou les dignités
sont de frivoles puérilités; mais nous ne vivons pas, on ne vivait pas
alors plus qu'aujourd'hui dans un monde imbu d'abstractions
métaphysiques, ni dans un milieu de sages remplis d'austérité. Dans la
société, au contraire, telle qu'elle est faite, les honneurs et les
dignités sont, non-seulement un véhicule puissant qui stimule à de
belles actions, mais encore ces distinctions honorifiques ont
fréquemment un but très-utile que Colomb qualifia avec beaucoup de
justesse, quand il dit à la reine Isabelle que celles qu'il pourrait
recevoir du roi Ferdinand, mettraient un frein aux sarcasmes des gens
légers qui n'étaient que trop enclins à dénigrer ses projets, et
qu'elles empêcheraient le refroidissement de la confiance des marins
qui pourraient être destinés à l'accompagner dans son premier voyage.
On a pu également remarquer que lorsqu'il mouilla aux Açores sur la
_Niña_ ce ne fut que parce qu'il put se prévaloir de ses titres de
vice-roi et de grand-amiral, que le gouverneur relâcha ses matelots
qu'il avait faits prisonniers, et que l'hostilité de ce gouvernement
cessa. De plus, Colomb pensait beaucoup à ses enfants en ambitionnant
des dignités héréditaires; et pour peu que l'on connaisse le coeur
humain, on sait que l'on fait souvent pour eux, ce qu'on ne ferait pas
pour soi-même. Il aima donc beaucoup les honneurs et les dignités,
soit; mais, au moins, il ne chercha pas à les acquérir en ménageant sa
personne, ni en se tenant à l'écart quand il y avait un péril à
affronter.
Il est des esprits chagrins qui ont blâmé sa piété qu'ils ont, en
certains cas, taxée de superstitieuse. Nous ne saurions nous associer
à une semblable critique. Nous avouerons, en toute sincérité, qu'en ce
qui nous concerne, nous avons toujours plus pratiqué et professé la
sainte morale de Jésus-Christ dans nos actions et dans notre coeur,
que par une participation assidue aux cérémonies de l'Église; mais
nous ne saurions articuler le moindre reproche contre ceux qui croient
devoir faire, à ce sujet, des manifestations plus prononcées; or, si
ces manifestations sont dignes de nos égards quand elles sont
consciencieuses, qui, plus que Colomb, mérite qu'elles soient
respectées? Si donc, il a fait des voeux ou des processions, s'il
s'est livré à d'autres actes que, fort légèrement sans doute, on
traite de superstitieux, nous trouvons qu'il a bien fait puisque le
mobile en était dans ses convictions intimes; qu'en aucune
circonstance, il n'a rien imposé coercitivement à qui que ce fût; et
que l'accomplissement de ces mêmes actes, n'a jamais nui à celui de
ses devoirs comme chef et comme commandant. Il a passé toute sa
jeunesse au milieu de corsaires et d'aventuriers; mais il les a
quittés avec des moeurs pures, avec une réputation intacte; aucune
trace enfin n'est restée en lui de leur vie déréglée, de leurs
habitudes dissolues, pas même de leur langage peu mesuré; et, sans
doute, il le dut à sa piété.
D'ailleurs, et l'on en a fait la remarque, sa piété lui valut l'appui
de plusieurs ecclésiastiques, entre autres du respectable Diego de
Deza, et de son second père, l'admirable supérieur du couvent de la
Rabida, Jean Perez de Marchena. Or, sans cet appui, sans la garantie
que ces dignes prêtres donnèrent à la reine de ses sentiments
religieux, il n'aurait pas pu faire approuver des plans fondés sur la
sphéricité de notre globe alors fort peu admise, sur les limites qu'il
attribuait à l'Atlantique, sur des terres situées à l'Occident et
autres points que la plupart des hommes même les plus éclairés
considéraient alors comme impossibles ou chimériques, et même comme
attentatoires à la vérité de la religion. Aussi, nulle part on ne put
mettre en question sa ferveur chrétienne; ce qui fut accepté comme
venant de lui, aurait indubitablement été rejeté si cela avait été
présenté par quelqu'un moins pieux, et la découverte de l'Amérique en
aurait été ajournée pour un temps indéfini.
Viennent ensuite les plaisanteries de ceux qui l'ont représenté comme
ne pensant qu'au Cathay, qu'aux États du Grand-Kan et qu'à l'île de
Cipango. Il est incontestable que, s'étant adressé à Toscanelli pour
obtenir son approbation à l'égard de ses théories, et que ce savant
lui ayant envoyé une carte dressée sur les indications de Marco Paolo
qui était le voyageur le plus éclairé qui eût pénétré aussi avant dans
l'Orient, il ne pouvait qu'être fort impressionné par la présence de
ces lieux sur cette carte; sa préoccupation si naturelle dura même
longtemps et cela devait être; mais, en beaucoup d'occasions, surtout
lorsque les embouchures de l'Orénoque révélèrent, à lui seul entre
tous les marins de son expédition, que ce fleuve ne pouvait appartenir
qu'à un continent, il sut fort bien se mettre au-dessus de ces
préoccupations, et reconnaître une vérité à laquelle ses conavigateurs
se refusaient eux-mêmes à ajouter foi. Il crut donc au Cathay, aux
États du Grand-Kan, à Cipango; il y crut longtemps parce qu'il ne
pouvait en être autrement; mais dans la pratique des faits, il sut
toujours distinguer le vrai d'avec le faux, et reconnaître, comme il
le dit une fois avec tant de sens, que «la nature est un législateur
qui sait se faire respecter.»
On lui a même fait des reproches opposés ou contradictoires; ainsi,
pendant que quelques-uns de ses détracteurs, car qui n'en a pas? ont
prétendu ou prétendent encore que l'Amérique était connue en Europe
longtemps avant le premier voyage de Colomb, et qu'il ne fit que
mettre en usage les données qu'il avait pu se procurer à cet égard; il
en est d'autres qui ont également prétendu ou qui prétendent encore
que ce fut par hasard qu'il trouva le Nouveau Monde, lorsque tout
simplement, il ne cherchait qu'à se rendre dans l'Inde, en cinglant
vers l'Occident.
Aux premiers, nous répondrons en les renvoyant au commencement de
cette histoire où nous avons accumulé des preuves irréfutables qui
établissent, avec certitude, que tout ce qu'on avait allégué sur ce
sujet, ne portait aucune marque de vraisemblance, ni aucun caractère
de vérité, et qu'il est, au contraire, très-avéré que le Portugal, qui
était alors la nation la plus versée dans les connaissances maritimes,
croyait si peu à ces assertions de l'existence du Nouveau Monde, que
les plans de Colomb y furent publiquement traités d'insensés, que
même, une expédition étant secrètement partie des îles du cap Vert
pour lui ravir l'honneur de la découverte, les bâtiments de cette
expédition rentrèrent au port, après plusieurs jours de navigation et
convaincus de l'inutilité de poursuivre une entreprise qu'ils
qualifièrent d'extravagante. C'est donc bien à Colomb qu'était
réservée par la Providence, ainsi que le dit un auteur espagnol, la
gloire de traverser une mer qui avait donné lieu à _tant de fables_,
et de pénétrer le _grand mystère_ qui, par lui, devait être _dévoilé à
son siècle_.
Aux seconds, la réponse sera tout aussi facile: Il est constant, en
effet, que Colomb cherchait à se rendre dans l'Inde en cinglant à
l'Occident, et c'était en soi, une entreprise assez audacieuse pour
suffire à immortaliser son nom; mais cet illustre navigateur avait
prévu le _hasard_ de la découverte d'îles et de _continents_, dont nul
autre ne soupçonnait l'existence; la preuve en est dans les
stipulations qu'avant de partir, il consigna dans la convention qui
fut rédigée par lui, et portant sa signature, ainsi que celle de Jean
de Coloma, secrétaire royal, agissant au nom de Leurs Majestés
Espagnoles; ces stipulations, que nous avons déjà relatées, portent
expressément, que Colomb jouira lui-même pendant sa vie, et que ses
héritiers jouiront après sa mort, du titre de grand-amiral de toutes
les mers, de toutes les îles et de _tous les continents_ qu'il
pourrait découvrir, et que, de plus, il serait vice-roi et gouverneur
de ces mêmes îles, terres et _continents_.
Cependant, on insiste, et il se trouve encore des personnes qui
veulent absolument que des navigateurs, que des pêcheurs danois ou
normands aient, longtemps avant l'année 1492, abordé soit au
Groënland, soit à Terre-Neuve, et qui ajoutent que Christophe Colomb
devait en avoir été informé. Nulle part, nous n'avons vu de preuves de
ces faits; mais s'ils étaient vrais, comment se peut-il que le
Portugal, la France et l'Angleterre n'en aient pas fait l'objection,
lorsque Colomb leur fit ses propositions d'une expédition
transatlantique. D'ailleurs, pourquoi l'illustre navigateur se
serait-il tant obstiné à aller chercher dans l'Ouest des Canaries, des
terres qu'il aurait su exister beaucoup plus au Nord? En dernier lieu,
et nous sommes encore forcé de le dire, ce ne sont pas des contrées
nouvelles que Christophe Colomb offrait d'aller découvrir: il
s'annonçait, seulement, comme voulant aller dans l'Inde en faisant
route à l'Ouest des Canaries; et ce qui porte vraiment le cachet de
l'audace et du génie, c'est qu'ayant prévu le cas de terres
interposées il avait positivement dit que si, dans cet air-de-vent,
l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde, CES AUTRES LIMITES, IL
LES DÉCOUVRIRAIT!
On a avancé aussi qu'il y avait parmi les gens de _la maison_ de
Colomb en Espagne, un pilote qui lui avait donné des notions certaines
de l'existence du Nouveau Monde: mais si le fait de ce pilote avait
existé, nous dirons de nouveau que les plans proposés pendant vingt
ans à diverses cours par l'illustre navigateur, n'auraient été
susceptibles d'aucune contradiction, et que l'honneur en aurait
rejailli non sur lui, mais sur le pilote que l'on a prétendu avoir été
si bien informé. D'ailleurs, ce qui prouve, matériellement, que ce
bruit est une absurde fable, c'est qu'il est authentique, ainsi qu'on
le voit dans cette histoire, que jamais Christophe Colomb n'a été
(loin de là) en position de tenir _une maison_ en Espagne.
Colomb fut enfin le premier entre tous les marins, et ce titre
suffirait seul pour l'immortaliser, qui, à part même ses projets de
découvertes, osa, sciemment, entreprendre une longue navigation _en
perdant la terre de vue_, et cela à une époque où la science de la
géographie naissait à peine, où la sphéricité de notre globe était
généralement contestée, où l'art nautique était dans l'enfance, et où
la boussole, elle-même, était si mal connue qu'on ne soupçonnait
seulement pas la déclinaison ou la variation de l'aiguille aimantée.
Il fallait donc bien qu'il y eût une immense supériorité dans l'homme
qui, le 17 avril 1492, était entré comme simple particulier dans le
palais de la reine Isabelle à Grenade, et qui en était sorti investi
des titres de grand-amiral et de vice-roi, sans devoir cette
éclatante fortune à d'autres causes qu'à son génie et qu'à son mérite
personnel!
Nous avons tout dit, nous avons tout analysé, et le lecteur jugera.
Mais nous irons plus loin; nous admettrons, si l'on veut, la validité
de tous les reproches, de toutes les accusations que nous avons
exposés avec autant d'exactitude que d'impartialité; nous demanderons
ensuite, sans crainte, ce qui reste de tout cela. Or, il n'est
personne qui, ayant lu le récit de tant de voyages, d'actions, de
faits, de gloire, de malheurs, qui pensant à tout ce qu'il a fallu de
génie, de persévérance, de résignation, de science et de talent pour
accomplir une si belle vie; non, il n'est personne qui ne doive dire
que ce qui reste de ces faibles attaques, c'est un grand homme
au-dessus de toutes les insinuations, de toutes les calomnies, et dont
la gloire brillera jusqu'au dernier jour des siècles à venir.
Mais si l'univers doit, à tout jamais, son admiration au grand marin
dont nous venons de décrire la vie agitée et les travaux gigantesques,
Gênes, qui fut la patrie de ce grand marin, doit, en particulier,
s'enorgueillir d'avoir donné naissance à l'homme dont les conceptions
surhumaines ont doublé notre monde. Quelle merveilleuse époque que
celle où Gama, franchissant le cap des Tempêtes, traça une route
nouvelle vers les Indes; où se propageant comme la foudre, l'invention
de Guttemberg qui suivit d'assez près celle de la poudre à canon,
allait multiplier, à l'infini, les chefs-d'oeuvre de l'intelligence;
et où, surpassant tous ses émules, Christophe Colomb s'associa à ce
mouvement de la régénération moderne! À partir de cette époque, les
destinées des peuples s'agrandirent; et, grâce à ces êtres
privilégiés, les horizons ouverts devant l'humanité prirent des
proportions infinies! Enorgueillissez-vous donc, Gênes la superbe,
aucune ville, aucune nation n'en eurent jamais plus le droit et le
motif!
FIN.