LE FAUNE

Elle s'était retirée de bonne heure après dîner, se croyant souffrante

et n'étant que triste, lassée du rire trop innocent des petits enfants,

de la benoîte jovialité des parents pauvres émus d'un peu de fête, du

pitoyable gala voulu par les calendriers.

Surtout elle s'affligeait et presque s'indignait de l'hypocrite

tendresse qui luisait dans l'oeil terne de son mari, quand il y avait du

monde: elle eût préféré, comme d'autres femmes, être battue en public,

être aimée en secret.

Remerciant sa femme de chambre, elle tira le verrou et, alors, se

sentant bien seule, se sentit libre et moins malheureuse.

Se dévêtir lentement, avec des poses, des regards à la psyché, de

feintes langueurs, comme pour tomber adroitement en de chers bras, se

dire des douceurs, offrir un compliment subtil à son épaule et même à

son genou et s'avouer qu'on a une belle âme et une belle peau,--elle

s'amusa à tout cela, sans penser à rien de mal, avec la sécurité d'une

femme qui ne craint pas les surprises de l'imagination.

Son impudeur ingénue était limitée par la délicatesse. Elle savait

l'étiage où doit s'arrêter la robe retroussée, l'étiage des temps secs

et l'étiage des temps de pluie, et volontiers, ainsi qu'Arlette, quand

Robert le Diable la favorisa de son intimité, elle eût déchiré sa

chemise au lieu de la relever. Il arriva donc qu'elle eut un peu honte,

et, enfouie dans une fourrure, elle s'agenouilla fort chastement devant

le feu.

Elle tisonna, elle ordonna des architectures incandescentes, elle se

brûla la figure, elle s'ennuya.

«N'aurait-elle pas mieux fait de répondre aux hypocrites tendresses de

son mari? Avec quelques agaceries, elle était maîtresse de lui et la

soirée s'achevait en des exercices plutôt calmants,--tandis que,

troublée, énervée, fâchée, elle était capable de se mélancoliser

jusqu'aux larmes, jusqu'aux solitaires sanglots que nul n'apaise et qui

tordent le coeur et qui le secouent comme une épave!»

Ah! vraiment, la triste et stupide nuit de Noël! Y aurait-il donc des

dates, des jours magiques où c'est un crime d'être seul, où des contacts

humains sont nécessaires sous peine de souffrance et presque de remords?

Une telle idée s'esquissa un instant dans sa faible et mobile cervelle,

mais bientôt, de tout ce dessin trop compliqué un seul mot resta visible

à ses yeux et sensible à son imagination,--Noël!

La voilà redevenue toute petite fille qui s'en va à la messe

blanche--dans son lit, qui s'endort en rêvant aux gâteries de l'Enfant

Jésus...

... Non, c'est banal! Tout le monde a de ces visions d'antan, de ces

attendrissements annuels! Ames peu distinguées, qui ne savez pas évoquer

d'autres songes que ceux qui rôdent partout, à la merci des plus

vulgaires désirs,--songes dociles et lamentables!

Révoltée contre la pureté des blancs souvenirs, elle sombra dans

l'idéisme sensuel. La chaleur du foyer aux bûches encore flambantes la

chatouillait vilainement: elle s'y complut,--elle crut que des baisers

singuliers allaient descendre par la cheminée sous la forme de petits

anges sans ailes, mais plus brûlants et plus agiles que les feux follets

qui jouaient, agréables démons, parmi les charbons.

Elle rêva d'une fornication somptueuse, d'un stupre inattendu dont elle

serait la complaisante victime, au coin du feu, sur cette bonne

fourrure; oui, avec la complicité de cette bonne bête, de cette chèvre

aimable et dévouée...

L'incube épars dans la chambre tiède rassemblait ses atomes et se

matérialisait... Une ombre, comme d'un faune éphèbe, obscurcit la glace

de la cheminée et un souffle lui troubla les cheveux et lui chauffa la

nuque.

Elle avait peur, mais elle désirait avoir encore plus peur; pourtant,

elle n'osa ni se retourner, ni lever les yeux vers la glace. Ce qu'elle

avait senti était douloureusement doux; ce qu'elle avait vu était

inquiétant, étrange, curieusement absurde: une tête blonde et dure, aux

yeux dévorants, à la bouche large et presque obscène, à la barbe

pointue... Elle frissonna: il devait être beau et grand, très fort, cet

être qui allait l'aimer! Comme elle tremblerait dans ses bras! Mais elle

tremblait déjà, déjà possédée, déjà la proie du monstre amoureux qui la

guettait et la convoitait.

La fourrure lui glissa des épaules et aussitôt un violent baiser

stigmatisa sa chair nue,--oui, un baiser si violent et si ardent que la

marque lui en resterait, sans aucun doute, comme d'un fer rouge. Elle

voulut, geste de femme qu'on déshabille, relever son manteau et

s'envelopper d'une dernière pudeur, mais l'Etre s'y opposa et de ses

deux mains lui agrippa les deux bras. Cette violence ne déplut pas à la

vaincue: elle s'y attendait comme à un hommage; son dos et ses épaules

étaient faits pour être vus, et, recevoir obligeamment des baisers,

n'était-ce pas leur devoir en même temps que leur volupté?

Cependant l'attaque se précipitait et l'incube haletant soufflait à peu

près comme un soufflet de forge, ce qui la fit légèrement rire. «Que de

mal il se donne! songeait-elle. Il est bien malhabile... Je vais le

regarder, du coin de l'oeil...»

Comme elle tournait la tête, le masque de la bête s'avança et sa bouche

large et presque obscène s'écrasa sur ses lèvres.

Elle avait fermé les yeux, mais trop tard; elle avait vu le monstre face

à face, et non plus selon les complaisants reflets d'une glace identique

à son rêve; elle l'avait vu, non plus façonné par le désir, mais déformé

selon la réalité la plus étroite: il était si laid, avec sa face de bouc

cruel, si laid et si bestial et ivre d'une volonté si précise et si

basse,--qu'elle s'indigna et se redressa.

... Elle se vit nue dans la grande psyché, au fond de la chambre, toute

nue et toute seule dans la chambre morne.

Histoires magiques · 第 43 / 47 题