LE SUAIRE

_A Alfred Valette._

La mer montait, royale et dominatrice; les mouettes jouaient sur la

fragilité des vagues.

Longer la ligne de boue vomie par les flots lourds, lentement marcher,

humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque épave n'allait

point surgir, atome rapporté par le flux d'entre les illusions couchées

au fond des abîmes...

(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux

contemplatifs de lui.)

... Et parmi les lointains embrunis, voici le sexe à la porte d'argent,

les seins en pomme d'orange des décevantes sirènes: leurs cheveux sont

pareils aux flexueux fucus qui pendent aux roches comme des

chevelures,--comme de vraies chevelures; leurs dents ont la dureté

blanche des coquilles nacrées et leurs yeux le bleu vif des mouvantes

anémones...

«Ah! que vos cheveux humides circonviennent mes genoux, que la nacre de

vos dents morde à même mon ventre, que le bleu froid de vos yeux

d'anémone transfixe mon coeur!...»

(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux

contemplatifs de lui.)

Au milieu des varechs noirs, l'inattendue blancheur d'un manteau gisait.

Tombé de quelles épaules?

Des cheveux blonds s'exaltaient dans la luminosité des vagues.

Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait en silence; les sables,

au loin déserts, perpétuaient vers l'horizon leurs tièdes solitudes.

* * * * *

Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: une robe claquait au

vent; des grains de sable volaient, sonnaient sur la soie tendue d'une

ombrelle.

* * * * *

--«Il est joli, joli, n'est-ce pas? disait-elle. Et doux, tout en duvet

de cygne voyageur, si doux, si doux!...»

Elle parlait avec un perceptible accent, d'une voix glauque, la main

appuyée sur l'étroite épaule d'un petit homme dont la maigre blancheur

kaoline avait l'ingénuité sinistre d'une tête de porcelaine.

--«N'est-ce pas, Ted?

--«Oh! oui, soeur Sarah»;--et l'articulation de Ted décelait un Anglais.

Anglaise tout entière, Sarah, d'âme et de sang, d'âme apparue sous la

brume soyeuse de ses yeux pâles,--de sang par l'immatérielle

transparence de la peau,--et de cheveux: ses cheveux blonds souriaient

enflammés dans les plis du manteau blanc.

Une Illusion se dressa debout d'entre ses soeurs endormies.

--«Pourquoi j'ai fermé les yeux? Mais, je craignais plus une déception,

répondait Aubert, que je ne souhaitais une aventure...»

Sarah fut étonnée d'une si grave candeur. On ne l'avait pas sans doute

habituée à cette pure franchise des âmes simples. Etonnée, presque

divinement: d'invisibles rets s'abattirent sur ses reins, maniés par

l'oiseleur éternel. Elle eut soudain, au fond de ses yeux d'anémone et

sous l'orgueil de son front blanc et dans la froideur de son sein

calme,--soudain l'envie d'être baisée par ces lèvres: oh! oui, oh!

oui.--Et elle rougit.

Sa robe claquait au vent.

--«Je crois, reprit-elle orgueilleusement, que je ne suis pas une

déception,--et je ne suis pas une aventure.

--«Vos yeux sont pleins de délicieux maléfices.

--«Mes yeux? Ah! ne les regardez pas! Ils sont tristes comme la

lointaine île du Nord où je suis née. Ils m'en rappellent le ciel, la

terre,--et la mer! Ils sont tristes, avec peut-être quelques reflets de

lune, avec peut-être un rayon perdu de soleil pâle... Et mon âme est

telle, sans doute, elle est la soeur de mes yeux, la soeur de cette

nature obscure et dure: un désert y épand des sables... J'ai peur

d'avoir une âme obscure et dure. J'ai peur que, sous l'ombre hyaline qui

les voile, il n'y ait rien,--rien dans mes yeux, rien dans mon âme!...»

L'illusion vacillait comme une flamme au souffle du sommeil.

--«Vous le savez, et si vous ne le savez pas, qui vous le dira ce qu'il

y a derrière le voile? O Aventure!--O, malgré vous, Aventure!--qui vous

le dira!... Je ne suis qu'un voyageur matinal qui se mire, en passant,

dans les eaux violettes du golfe encore endormi. Le train m'emporte et

me voilà dans une plaine toute bleue, et me voilà sous une futaie triste

de sa verdure blême. Si c'est moi qui reste et si c'est vous qui

marchez, qu'importe, puisque l'un de nous certainement s'éloigne de

l'autre, d'un pas, à chacune des secondes que marquent les diastoles de

nos coeurs. Déjà peut-être, vous songez aux rencontres futures, vous

vous demandez quels seront vos lendemains et les jours qui suivront vos

lendemains. Une longue perspective de joies (les plus voisines sont

encore indécises) s'en va devant vos regards jeunes: je suis la minute

présente, et le présent n'existe pas pour une âme inquiète. Telle est la

vôtre, et, si vous aviez pénétré davantage en moi, vos paupières se

seraient closes sur la vision fastidieuse déjà... J'ai donné à votre

actuel ennui le plaisir de la surprise, vous m'en saurez gré, peut-être,

jusqu'à l'heure des prochaines distractions...»

L'illusion retomba, vaincue par le sommeil.

La robe de Sarah claquait au vent, pendant qu'elle répliqua:

--«Non, non, je ne m'ennuie pas: j'ai un but précis, c'est de vivre,--et

pour ce que vous appelez les rencontres futures, les amours, n'est-ce

pas? les joies complémentaires... mais je m'y plongerai, comme en cette

mer, quand il me plaira... Il est choisi, celui qui doit, parmi les

écueils, nager côte à côte avec moi: il n'attend que l'heure de ma

volonté,--et je ne suis pas une Aventure...»

Elle regardait Aubert qui, très simplement, répondit:

--«Adieu donc, puisqu'il est trop tard, puisque l'Illusion a refermé les

yeux parmi ses soeurs endormies.

--«A demain», dit Sarah.

Elle siffla. Ted obéit.

--«Regardez-le ramasser ses coquillages. Il s'amuse si naïvement: c'est

un passionné. Pauvre Ted! Pauvre savant! Pauvre poète! Pauvre belle âme!

Il est tout cela, Ted, et il n'est rien...»

Avec une grande pitié, elle considérait l'homoncule en porcelaine dont

les cheveux jaunes pendaient, comme d'un vase de Chine un bouquet de

ravenelles flétries.

Les sables, au loin déserts, perpétuaient à l'horizon leurs tièdes

solitudes.

* * * * *

La volonté de Sarah, impérieusement insinuée, s'accomplissait, et les

mouettes jouaient, lumineuses, sur la fragilité des vagues.

* * * * *

La robe de Sarah claquait au vent.

Un blanc papillon des sables vint se poser sur sa main: elle le prit par

les ailes et lentement le déchira en deux. Aubert la fixait avec

horreur. Elle, le meurtre accompli, secoua ses cheveux enflammés, dans

une joie tranquille, puis, comme exécutant un rite, ouvrit les bras vers

une adoration imaginaire et, gracieusement, avec une idéale tendresse,

les ramena, souriante, sur sa poitrine.

Alors, mue par une incroyable hardiesse, en une stupéfiante sécurité,

elle dit, tremblante de colère attendrie:

--«Pourquoi ne m'aimes-tu pas?»

Aubert tremblait, aussi, mais tel que sous la domination d'un animal

fascinateur. Ce frêle serpent aux yeux d'anémone l'attirait sûrement

dans l'orbe de ses replis: d'insensibles mouvements l'avaient rapproché

de Sarah, au point qu'il sentait la caresse de ses cheveux traîtres et

la tiédeur des souffles évaporés de son corsage... Leurs bouches se

joignirent: Sarah mordait,--car elle était de ces femmes qui ne sentent

la chair que sous la dent,--la nacre de ses dents mordait...

Et parmi les prochains désirs, voici le sexe à la porte d'or...

Maîtresse d'elle-même, Sarah se roidit comme un rêve, illusoire et

hautaine:

--«Aubert, je me donne à toi, et n'oublie pas que tu m'appartiens. Je

pars, c'est fini pour cette année. Je pars, mais écoute-moi, je

reviendrai.»

Les sables, au loin déserts, perpétuaient leurs tièdes solitudes.

* * * * *

Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: nulle robe ne

claquait au vent. Au milieu des varechs noirs, un rêve gisait, un rêve

blanc comme la mort d'une mouette.

* * * * *

Les mouettes jouent et ne jouent plus. Les paquebots voltent, les fumées

virevoltent, les briques tremblotent. Les ponts se dressent comme des

potences: les mouettes jouent et ne jouent plus, les mouettes

mélancoliques du Zuiderzée.

Là-bas, dans les sables déserts, nulle robe ne claque au vent.

Les cygnons prennent d'assaut la galère, leur mère. Les pignons

tremblotent, les feuilles virevoltent autour des capes mortes. Les

cygnes s'en vont, lents comme des galères assoupies, les cygnes

mélancoliques de Bruges.

Là-bas, vers les horizons, vastes, nulle robe ne claque au vent.

Les pierrots gringottent dans les arbres tout nus. Sous le ciel en

révolte, les pierres tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hésitants

que des coeurs dans la brume de l'oubli, les fanaux des bateaux

mélancoliques,--sur la Seine.

Oh! les froides solitudes de là-bas, où nulle robe ne claque au vent!

* * * * *

Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes.

Au milieu des varechs noirs, un rêve jouait, un rêve blanc comme le

réveil d'une mouette,--mais nulle robe ne claquait au vent.

* * * * *

Ted s'amusait déjà aux galets et aux coquillages,--les cheveux blonds de

Sarah souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.

--«Tu vois, j'ai tenu parole. Et toi aussi, tu es fidèle.

--«Oui, répondit Aubert, mais que s'est-il passé?

--«Rien que de fatal, puisque je t'aimais. Ce qui s'est passé fut écrit

dans ce sable et dans ma chair, dans mes mains et dans mes yeux, le jour

où tu jouais à cache-cache avec moi, le jour où ton hypocrite sommeil

exaspérait ma curiosité...»

La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.

--«Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dictée, me l'a écrit, tu es mariée.

Quel est ton nom?

--«Mon nom est Veuve.

--«Tu me fais peur.

--«Il ne m'a pas touchée, reprit fièrement Sarah. C'était un mûr jeune

homme,--oh! si las, si las!--qui complétait son écurie par un cheval de

luxe... Il ne m'a touchée que du bout des doigts... Tu souris?... Il fut

dédaigneux, c'est vrai. Sans cela je lui aurais peut-être pardonné.

--«Et tu n'as point pardonné?

--«Non.

--«Tu es impitoyable.

--«La pitié est vaine, répondit Sarah, plus vaine encore que la vie...

Mais, je fus, et voilà tout, la jument de l'Apocalypse, celle qui porte

la mort,--sans le savoir.

--«Sans le savoir? répéta Aubert.

--«Tiens, écoute, je vais te dire la vérité.

--«Non, je ne veux pas.

--«Il le faut, reprit Sarah. Ce mariage, je devais le subir, quand je te

rencontrai. Je n'avais pas protesté avant. Après, je me tus

encore:--tout cela, par piété filiale. Maintenant comprends-tu? je

t'aimais, je te voulais,--alors, j'ai agi selon mon désir...»

La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.

Ils se regardèrent, les yeux chargés d'une énervante inquiétude. Aubert,

d'une voix cruellement ironique, demanda:

--«Comment t'y es-tu prise?

--«Je l'ai abreuvé de sarcasmes.

--«Empoisonnés?

--«A la dose nécessaire.

--«Parlons clairement, reprit Aubert. Tu l'as tué.

--«Oui, pour toi. Me veux-tu?»

Sans répondre, il se mit à marcher le long du flot mouvant...

... Lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si

quelque pavée n'allait point surgir, atome rapporté par le flux d'entre

les illusions couchées au fond des abîmes...

... Sarah le suivait, relevant du bout de son ombrelle les chevelures

des algues mortes.

Ils allèrent longtemps, toujours muets. La mer se retirait apaisée,--et

la robe de Sarah claquait au vent.

Aubert, tout à coup, s'arrêta, tournant la tête. Elle était tout près de

lui et le grand manteau blanc, le manteau de plumes de cygne, flottait

comme une voiture autour de ses frissonnantes épaules--... tout en duvet

de cygne voyageur, si doux, si doux!... Il l'arracha violemment et le

jeta dans la mer, disant:

--«Que la mer l'emporte!... Ah! il est trop tard!... Que ne l'a-t-elle

emporté la première fois!»

Sarah croisa les bras sur son coeur effaré, mais Aubert lui prit la main

et elle lut dans ses yeux le pardon du crime...--Après tout, n'est-ce

pas, pourquoi ne pas en profiter?...

Alors, elle s'attendrit, elle eut froid, elle se sentait l'âme glacée.

Un ressac nerveux la coucha sur Aubert: il ne la repoussa pas.

La mer épandait à leurs pieds le râle de son flot mourant.

Cependant, elle se taisait, malade. Son coeur se souleva pour un

vomissement, et dans sa bouche amère, où les dents sonnaient tel qu'un

chapelet de perles aux mains d'un enfant, sa langue paralysée se

durcissait, alourdie par le poison.

Pas à pas, ils suivaient le reflux. Aubert avait les yeux sur l'épave

que la mer roulait et déroulait au roulis de ses vagues peureuses.

Ils allaient, et la robe de Sarah claquait au vent.

Ils allaient toujours: déjà les premiers rochers émergeaient, éternels

naufragés, au-dessus de l'eau glauque:--le manteau blanc disparut,

circonvenu par les cheveux noirs des algues mortes.

--«C'est fini, dit Aubert, retournons.»

Mais il ne faisait aucun mouvement, et tous deux, devant la mer fuyante,

en écoutant le râle du flot mourant, songeaient. Maintenant, la joue

contre sa joue et son bras sur son cou posé comme un joug, Sarah

renaissait. Elle était sûre de lui, sûre de sa résignation, sûre d'un

amour singulièrement consolidé par la muette complicité de ces chères

lèvres où se pressaient--encore un peu honteuses,--des paroles de désir!

Les chères lèvres, elle les atteignit, enfin...

Sa robe claquait au vent.

--«J'en ai pour la vie, cria-t-elle.

--«N'oublie pas, dit Aubert, qu'elle m'appartient, ta vie?

--«Et la tienne est à moi, mon cher coeur.»

Une vague insolite vint mourir à leurs pieds.

--«La mer le refuse, cria Sarah, la mer le refuse, moi, je le veux.»

D'un air de triomphe et secouant au vent sa crinière enflammée, elle se

jeta vers l'épave, la tordit ruisselante, la mit sur son bras, disant

ingénûment:

--«Ce sera le suaire du survivant.»

La robe de Sarah claquait au vent.

Histoires magiques · 第 31 / 47 题