«Et pourquoi une, se disait-il, quand il y a les autres? Quel
commandement primitif me destina celle-ci, au lieu de celle-là? Je ne
serai pas l'esclave d'une chair unique; je veux que mon désir divague,
je veux le lâcher vers les inconnues par des routes inconnues...»
Son imagination malade souffrait très réellement de la multiplicité des
femmes et parfois une fièvre d'érotisme cérébral le surexcitait à crier,
tout à fait hors de propos: «Il y en a trop! Il y en a trop!»
Il aurait voulu résumer sur des lèvres élues toute l'essence du Féminin
et la boire d'un baiser,--et l'accomplissement de son désir néronien eût
tué le Désir aussi sûrement qu'on tue les roses en coupant le rosier et
qu'on tue les sourires en tranchant la tête.
Aspirer d'une seule prise d'haleine le dernier souffle de l'Amour, le
dernier parfum de la Vie et toute sa fécondité, maîtriser la dernière
volonté de l'âme et sa dernière volupté!
Ces crises de déraison le prostraient; puis il riait de sa fantaisie
pour ne pas avoir peur de sa folie: le dévergondage s'apaisait alors en
d'innocents rêves; il jugeait son amie décidément adorable, la seule,
celle qui vaut toutes les autres, et il la louait de confirmer si
absolument, par un sourire indécis, le néant mystérieux et délicieux de
ses paroles:
«Ta magnifique inintelligence, lui disait-il, te rapproche de l'Infini;
tu fraternises avec l'Absolu, et le rien qui se meurt dans tes yeux,
pareil à la lumière d'une étoile abolie, me prouve qu'on peut à la fois
être et ne pas être...
Et le Néant m'a fait une âme comme lui.
«... Mais comprends ce que cela signifie: qu'en n'étant rien, tu es
tout,--et toutes.»
Volontiers, la pauvre amie l'eût jeté à la porte, mais elle le
craignait, et il profitait de sa peur pour lui égrener le chapelet des
fugitives.
C'était la forme seconde de sa folie.
Il disait:
«Ah! toutes celles qui sont en toi, je vais te les réciter. Je les ai
vues, je les ai prises, je les ai mises en toi: ce sont les femmes de la
rue, les femmes qui passent, les inconnues qui s'en vont, on ne sait où
elles vont, qui s'en vont par des chemins inconnus. Elles sont en toi,
mais tu n'en sais rien, et moi, le sais-je--puisque si je te touche
elles se libèrent de toi et s'en retournent vers leurs mystères. Celles
qui sont en toi vraiment n'y sont pas: c'est rêver qu'on rêve--et je
n'ai dit cela, ma chère, que par politesse, pour soustraire tout
prétexte à ta légitime jalousie.
«Franchement, tu es trop minuscule pour contenir tant de rêves et tant
de désirs. Celles que j'aime sont innombrables; je vais te les réciter:
«Une avait la démarche sûre et nerveuse d'une chasseresse, et quelles
jambes fines et droites! Et juste ce qu'il faut de chair pour l'harmonie
de la forme, la souplesse d'une branche de frêne. Quand elle défaille,
les jours d'amour, au pied des vieux chênes consolateurs, dans les
lointaines forêts dont le soleil a peur, je ne suis pas là, je ne serai
jamais là... Ah! je meurs de désir!
«Une autre avait de si jolis cheveux couleur d'aurore et son ventre (je
le veux) était aussi blanc qu'un tapis d'asphodèles... Celle-là non
plus, jamais!
«Des yeux verts, oui, celle que je vois maintenant a des yeux verts, des
yeux de succube, des yeux de fantôme, des yeux de nuit d'orage... Et je
ne les verrai jamais s'ouvrir et fulminer dans l'ombre!
«Les autres?... Il y en a trop! il y en a trop! Les emmitouflées de
l'hiver qui ressemblent, avec leurs fourrures, à de soyeuses chèvres de
Mingrélie, ces inquiétantes bêtes qui fascinent les hommes!... Les
presque dévêtues de l'été! une agrafe, un bouton,--et la chair tiède
palpite, odorante!... Il y en a trop! il y en a trop!... Oh! ce féminin
obscur qui passe et qui s'en va, et qu'on ne touchera jamais,--et qui
s'évanouirait, si on le touchait; car son charme est d'être inconnu et
intouchable,--et si on les tenait dans ses bras, celles-là, on ne les
aimerait plus, on penserait aux autres, encore aux autres, aux
fugitives, toujours, toujours aux autres!»
Pendant que l'amie pleurait, triste et fâchée, il continuait:
«Et quand mon rêve se réaliserait, et quand je les aurais eues toutes et
même les autres, ou bien si j'avais bu sur les lèvres de l'Unique tout
le féminin, tout l'amour et toute la vie,--il resterait encore les
Impérissables. Il resterait Hélène, il resterait Salomé, il resterait
Madeleine, il resterait Ophélie--et toutes celles que les poètes ont
faites éternelles!»
Alors l'amie pleurante et fâchée riait à son tour,--et l'amant de
l'infini, le fastueux buveur d'âmes, pacifiait ses délires grandioses,
écroulé sur la chair compatissante d'une toute petite femme sans beauté.