LE COUP DE GRÂCE.

Dès que Potard se vit assuré de la disparition de Jenny, il n'hésita pas

sur le parti qui lui restait à prendre. Remontant à la hâte dans son

cabriolet de voyage, il se fit conduire à la rue du Griffon, (l) où les

Beaupertuis et les Blainval avaient le siège de leur établissement, mit

pied à terre devant, leur porte, et pénétra avec vivacité dans le

magasin où les commis procédaient à l'emballage des étoffes. Sans

échanger avec eux la moindre parole, le vieux voyageur marcha vers le

cabinet du chef de la maison, comme un homme qui dédaigne de s'expliquer

avec les subalternes. Le père Beaupertuis était absent; Eustache se

trouvait seul dans le bureau.

[Note 1: C'est par erreur qu'on a mis _du Gaillon dans le premier

chapitre; il n'y a pas de rue du Caillon à Lyon.]

«Tiens! c'est encore ce cher troubadour! s'écria-t-il en reconnaissant

Potard et allant à sa rencontre. Comment la passons-nous, vieux?

Toujours frais, toujours vermeil, à ce que je vois!

--Pas de mots perdus, Eustache; j'ai à parler au patron,» dit Potard en

l'interrompant.

En même temps son oeil sondait tous les recoins du bureau, comme pour y

découvrir celui qu'il cherchait.

«Absent par congé, reprit Eustache; en course pour une affaire, vieux.

Tu ne l'as manqué que de cinq minutes! Mais si tu n'es pas pressé,

attends-le sur cette chaise. Il va revenir.

--J'aimerais mieux savoir où il est, répliqua Potard, dont la patience

était à bout; j'irais le rejoindre.

--Ah! pour ça, troubadour, tu m'en demandes plus que je n'en sais. Ce

sont les secrets du patron; il ne doit de comptes à personne. Mais

qu'as-tu donc, vieux? Tu frétilles comme un poisson. On dirait que tu as

des inquiétudes dans les jambes.

--Le chef tardera-t-il à rentrer? reprit Potard en insistant; j'ai

quelque chose de très-urgent à lui dire.

--Eh hum! sois calme, répondit Eustache; le père Beaupertuis ne

s'éclipse jamais pour longtemps; il sait ce que vaut l'oeil du maître.

Allons! voyons, assieds-toi, troubadour.»

Au lieu de se rendre à cette invitation, Potard continuait à arpenter le

bureau à grands pas et à jeter de temps en temps un regard impatient

vers le magasin, pour s'assurer si le chef de la maison n'arrivait pas.

Eustache suivait ses mouvements avec un air de défiance et de curiosité.

«Sur quelle herbe as-tu marché ce matin? lui disait-il. Comme te voilà

effarouché, troubadour! On t'a soufflé une commission majeure, à ce

qu'il paraît. Vrai, l'on dirait un lièvre qui a manqué son gîte. Voyons,

Potard, déboutonne-toi. Que risques-tu, vieux! Devant un camarade, un

ami?

--Un ami! s'écria le voyageur, comme s'il se fût réveillé à ce mot. Un

ami, toi! un ami!!! Il n'y a plus d'amis! ajouta-t-il avec douleur.

Entre anciens, c'était bon; les modernes ont supprimé cela. Toi, mon

ami? allons donc!

--Comme tu le prends! répondit Eustache un peu démonté par cette brusque

sortie. En voilà des bourrades! Tu tournes décidément à l'homme des

bois; tu deviens sauvage. Que t'ai-je fait, vieux?

--Ce que tu m'as fait, Eustache? Peu de chose; tu t'es joué de moi,

voilà tout. Quand je suis venu, il y a quelque temps, le demander où

était Édouard Beaupertuis, que m'as-tu répondu?

--La vérité, Potard, répliqua le commis, qui perdait de plus en plus

contenance. Je t'ai dit qu'il était en voyage; nous avions là des

lettres.

--Oui, des lettres, fabrication moderne, n'est-ce pas? dit amèrement le

voyageur. Et, à cette heure, où est-il, votre beau fils?

--Mais, toujours en voyage, vieux, répondit Eustache, dont l'attitude

était de plus en plus embarrassée. Mon Dieu, oui, en voyage, demande à

ces messieurs.

--Et il y a des lettres, reprit Potard, encore des lettres, en veux-tu,

en voilà? Toujours du même tonneau.

--Sans doute il doit y en avoir.

--Assez, Eustache, assez. Il ne faut pas traiter un ancien comme si ou

avait affaire à des recrues. Bon pour une fois, mon garçon. Comment,

toi, avec qui j'ai si longtemps battu l'estrade, poursuivit le voyageur

en s'animant; toi, qui es mon contemporain, qui sais ce que je vaux,

quel coeur il y a dans cette poitrine, toi, me tromper!

--Mon Diou, Potard...

--Pas de mauvaises défaites; je sais ce que je sais. Tu m'as trompé,

Eustache! et, pour qui? Pour un misérable, pour un Machiavel, qui

m'enlève ma tille!

--Ta fille, vieux, est-ce possible?

--Oui, Eustache, ma fille, mon enfant, mon seul amour. Elle court les

champs avec cet infâme.

--Dis-tu vrai, Potard?

--Vrai, comme j'existe! La foudre est tombée sur ma maison: je n'avais

qu'une joie au monde, et la voilà détruite. Autant vaudrait être cloué

entre quatre planches avec dix pieds de terre sur le corps. Si je vis,

c'est pour me venger.

--Écoute, vieux, dit le commis ému de cette confidence; j'ignorais tout

cela, foi de camarade. Je ne voyais là-dedans qu'une aventure de jeune

homme. Aussi, que ne parlais-tu plus tôt?

--Ce secret ne m'appartenait pas tout entier, Eustache.

--A la bonne heure; mais ce n'en est pas moins une fatalité, poursuivit

Eustache. Si je l'avais su! N'importe, ajouta-t-il, peut-être est-il

temps encore! Viens, Potard.»

En même temps le commis cherchait à entraîner son interlocuteur dans une

pièce plus éloignée, d'où le son de sa voix ne pût pas parvenu;

jusqu'aux oreilles des employés, lorsqu'en se retournant il aperçut son

patron qui venait d'entrer dans le magasin. Cette vue suffit pour opérer

un changement de scène. Par un mouvement machinal, et comme une personne

prise en faute, Eustache se remit à la besogne, et laissa Potard seul en

face du chef de la maison Beaupertuis, qui, le mesurant d'un regard

froid et soupçonneux, lui dit;

«Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur?»

Le père Beaupertuis possédait une de ces physionomies qui glacent et

intimident. C'était un petit, homme sec, jaune, au teint bilieux, d'une

santé grêle, mais soutenu par cet amour du gain qui donne du ressort aux

constitutions les plus chétives. Ses manières, ses paroles avaient

quelque chose de dur et, pour ainsi dire, de cassant; son commandement

affectait des formes impérieuses et militaires. Dans sa famille comme

dans son comptoir, il ne souffrait pas d'autre opinion, d'autre volonté

que la sienne. L'orgueil du parvenu se lisait sur ses traits; sa lèvre

était pincée, son oeil dédaigneux. Aussi, malgré son sang-froid habituel

et les griefs qui l'amenaient, Potard ne put-il se défendre d'un

sentiment de trouble à l'aspect de ce visage hautain, où l'égoïsme avait

marqué son empreinte.

«Monsieur, répondit-il, je voudrais avoir avec vous un entretien

particulier.

--Parlez, monsieur, dit le vieillard; il n'y a point ici d'oreilles

indiscrètes.

--Pourtant, monsieur...

--Parlez, vous dis-je, et soyez bref. Quand on est dans les affaires,

les moments sont comptés.»

Une explication en présence de tant de témoins embarrassait Potard.

Cependant, comme il y avait urgence, il n'hésita pas. Avec tous les

ménagements possibles, il déclara au chef de la maison Beaupertuis le

motif qui le conduisait auprès de lui, raconta brièvement la séduction

dont sa fille avait été la victime, et laissa entrevoir quelle

réparation il en attendait. Quoique le voyageur fit tout au monde pour

se contenir, on voyait, à mesure qu'il avançait dans son récit, se

réveiller en lui les bouillonnements tumultueux de sa colère. Sa voix,

d'abord sourde et étouffée, trouva par degrés un accent plus énergique,

son geste s'anima, ses joues se colorèrent, son oeil prit un éclat

menaçant et sombre. Cependant le calme ironique du vieillard ne se

démentait pas; il écoutait cette confidence comme si elle ne l'eut

touché que très-indirectement. Au lieu de se préoccuper de l'émotion

toujours croissante de son interlocuteur et de la fureur concentrée qui

éclatait dans ses gestes et dans ses paroles, il semblait porter son

attention ailleurs, et parcourait d'un air distrait quelques papiers

qu'il venait de prendre dans l'un de ses cartons. Ce dédain exaspéra

Potard; quand il vit que le chef de la maison Beaupertuis s'obstinait

dans ce manège, il s'arrêta brusquement, et se posant devant lui en

athlète et les bras croisés;

«Eh bien! monsieur, dit-il brusquement.

--Excusez-moi, mon garçon, répliqua froidement le vieillard; je tenais à

vérifier un fait qui vous concerne. C'est éclairci maintenant; vous êtes

décidément le numéro dix.

--Le numéro dix! Qu'entendez-vous par là, monsieur?

--J'entends, mon cher, ajouta l'industriel, que vous êtes le dixième

père, ou oncle, ou tuteur, qui vient ici me rabattre les oreilles des

fredaines de mon fils. Est-ce que cela me regarde? Il est majeur,

adressez-vous à lui.

--Monsieur....

--Trêve à ces balivernes, mon garçon; c'est du temps perdu. Je vous

répéterai le mot de cet ancien; Mon coq est lâché, gardez vos

poulettes.»

En prononçant ces mots, le chef de la maison Beaupertuis adressa à

Potard un salut qui équivalait à un congé, et lui tourna le dos, comme

un homme pressé de retourner à ses affaires. Notre héros écumait, un

tremblement nerveux parcourait tous ses membres, il sentait s'élever en

lui des transports de rage et avait toutes les peines du monde à se

contenir. Cependant il parvint à vaincre sa colère, et, rejoignant le

vieillard, il ajouta;

«Vous me renvoyez à votre fils, monsieur: soit; c'est avec lui que je

m'expliquerai. Veuillez seulement me dire où je pourrai le rencontrer.

--Eh! parbleu, mon camarade, répliqua le vieillard avec vivacité; ce ne

sont pas là mes affaires. Vous me brisez la tête, avec vos histoires de

péronnelles.

--Ah! c'est ainsi que vous prenez! s'écria le voyageur éclatant à la

fin; ah! vous croyez que je me laisserai traiter sous jambe, monsieur le

marquis de l'organsin et de la trame. Attendez, nous allons changer

d'antienne. Vous me direz où se cache votre fils, monsieur! vous me le

direz sur-le-champ, de votre plein gré, ou je vous ferai sortir les mots

de la gorge.»

A cette menace, le chef de la maison Beaupertuis comprit qu'il fallait

changer de tactique; il fit quelques pas vers le magasin et s'écria; à

toi, Joseph!»

Cet ordre amena sur-le-champ à ses côtés une espèce de colosse qui

remplissait dans la maison les fonctions de garçon de peine. C'était un

Alsacien, taillé en bloc de marbre et qui semblait avoir toutes les

qualités d'un homme d'exécution. L'industriel l'avait habitué à obéir en

aveugle et à deviner ses désirs. Sur un signe, cet Hercule venait de

comprendre ce que son maître voulait de lui; il tenait Potard en arrêt.

En même temps le bataillon entier des employés étain accouru, de sorte

que le père Beaupertuis se trouvait entouré d'une sorte de garde

prétorienne.

Quoique l'exaspération du voyageur fût au comble et qu'il en fût arrivé

au point où la prudence n'a plus d'empire, il était impossible qu'il ne

vit pas combien la partie devenait inégale. Désormais tout ceci ne

pouvait aboutir qu'à un esclandre sans résultat; il le comprit à temps

et s'épargna un échec inutile. Remettant brusquement son chapeau sur sa

tête et jetant à la ronde des regards de défi. «Dix contre un! c'est

trop, monsieur Beaupertuis, s'écria-t-il. Peste, quel état-major! Je

mets bas les armes, mais je saurai bien vous retrouver, monsieur.»

Ces mots dits, il se retira lentement et gagna l'escalier. Il venait

d'atteindre l'allée lorsque, dans là partie la plus obscure, il entendit

une voix qui l'appelait. C'était celle d'Eustache:

«Vieux, disait-il, écoute ici.»

Potard alla vers lui; le commis le prit par la main et ajouta avec une

émotion qu'il déguisait mal: «Deux mots seulement et ne me trahis pas.

Il y a complot entre le père et le fils; il s'entendent comme deux

larrons en foire. Et dire que je traîne le boulet dans cette baraque!

--Au fait, Eustache.

--Eh bien! mon pauvre troubadour, on te joue. Édouard Beaupertuis est

parti depuis ce matin pour l'Angleterre. C'était arrangé depuis

longtemps.

--Pour l'Angleterre!

--Oui, vieux, et là il s'embarquera sur le _Great-Western. On l'envoie

aux États-Unis pour les affaires de la maison. Les Américains sont de

mauvais payeurs, et ils nous doivent cent mille écus. Tu comprends!

--Dis-tu vrai, Eustache? N'est-ce pas encore un piège?

--Non, Potard; fie-toi à un ancien. Édouard est sur la route de Calais;

il n'a pas un instant à perdre, le paquebot part le 10.

--Le 10! Et nous sommes au 7! Et ma fille est avec lui! Dieu du ciel,

inspire-moi!»

Par un geste prompt comme la pensée, le voyageur repoussa vivement le

pauvre Eustache, qui s'apprêtait à lui répondre, et courut comme un fou

vers le cabriolet de voyage qui l'attendait toujours à la porte.

«En route, dit-il. Par le Bourbonnais, postillon. Cinq lieues à l'heure;

je paie comme un prince du sang.»

La voiture s'ébranla, et le malheureux père reprit sa course au clocher.

L'Illustration, No. 0067, 8 Juin 1844 · 第 6 / 12 题