CHAPITRE PREMIER

Moi, descendant de Joël, le brenn de la tribu de Karnak; moi,

_Scanvoch_, redevenu libre par le courage de mon père _Ralf_ et

les vaillantes insurrections gauloises, armées de siècles en

siècle, j'écris ceci deux cent soixante-quatre ans après que mon

aïeule Geneviève, femme de Fergan, a vu mourir, en Judée, sur le

Calvaire, Jésus de Nazareth.

J'écris ceci cent trente-quatre ans après que _Gomer_, fils de

_Judicaël_ et petit-fils de Fergan, esclave comme son père et son

grand-père, écrivait à son fils _Médérik_ qu'il n'avait à ajouter

que le monotone récit de sa vie d'esclave à l'histoire de notre

famille.

Médérik, mon aïeul, n'a rien ajouté non plus à notre légende; son

fils _Justin_ y avait fait seulement tracer ces mots par une main

étrangère:

«Mon père Médérik est mort esclave, combattant, comme _Enfant du

Gui_, pour la liberté de la Gaule. Moi, son fils Justin, colon du

fisc, mais non plus esclave, j'ai fait consigner ceci sur les

parchemins de notre famille; je les transmettrai fidèlement à mon

fils _Aurel_, ainsi que la _faucille d'or, la clochette d'airain,

le morceau de collier de fer_ et _la petite croix d'argent_, que

j'ai pu conserver.»

Aurel, fils de Justin, colon comme son père, n'a pas été plus

lettré que lui; une main étrangère avait aussi tracé ces mots à la

suite de notre légende:

«Ralf, fils d'Aurel, le colon, s'est battu pour l'indépendance de

son pays; Ralf, devenu tout à fait libre par la force des armes

gauloises, a été aussi obligé de prier un ami de tracer ces mots

sur nos parchemins pour y constater la mort de son père Aurel. Mon

fils Scanvoch, plus heureux que moi, pourra, sans recourir à une

main étrangère, écrire dans nos récits de famille la date de ma

mort, à moi, Ralf, le premier homme de la descendance de Joël, le

brenn de la tribu Karnak, qui ait reconquis une entière liberté.»

Moi, donc, Scanvoch, fils d'Aurel, j'ai effacé de notre légende et

récit moi-même les lignes précédentes, jadis tracées par la main

d'autrui, qui mentionnaient la mort et les noms des nos aïeux,

Justin, Aurel, Ralf. Ces trois générations remontaient à Médérik,

fils de Gomer, lequel était fils de Judicaël et petit-fils de

Fergan, dont la femme Geneviève a vu mettre à mort, en Judée,

Jézus de Nazareth, il y a aujourd'hui deux cent soixante-quatre

ans.

Mon père Ralf m'a aussi remis nos saintes reliques à nous:

_La petite faucille d'or_ de notre aïeule Hêna, la vierge de

l'île de Sên;

_La clochette d'airain_ laissée par notre aïeul Guilhern, le

seul survivant des nôtres à la grande bataille de Vannes; jour

funeste, duquel a daté l'asservissement de la Gaule par César, il

y a aujourd'hui trois cent vingt ans;

_Le collier de fer_, signe de la cruelle servitude de notre

aïeul Sylvest;

_La petite croix d'argent_ que nous a léguée notre aïeule

Geneviève, témoin de la mort de Jésus de Nazareth.

Ces récits, ces reliques, je te les lèguerai après moi, mon petit

_Aëlguen_, fils de ma bien-aimée femme _Ellèn_, qui t'as mis au

monde il y a aujourd'hui quatre ans.

C'est ce beau jour, anniversaire de ta naissance, que je choisis,

comme un jour d'un heureux augure, mon enfant, afin de commencer,

pour toi et pour notre descendance, le récit de ma vie, selon le

dernier voeu de notre aïeul Joël, le brenn de la tribu Karnak.

Tu t'attristeras, mon enfant, quand tu verras par ces récits que,

depuis la mort de Joël jusqu'à celle de mon arrière-grand-père

Justin, sept générations, entends-tu? _sept générations!_... ont

été soumises à un horrible esclavage; mais ton coeur s'allégera

lorsque tu apprendras que mon bisaïeul et mon aïeul étaient,

d'esclaves, devenus colons attachés à la terre des Gaules,

condition encore servile, mais beaucoup supérieure à l'esclavage;

mon père à moi, redevenu libre grâce aux redoutables insurrections

des _Enfants du Gui_, m'a légué la liberté, ce bien le plus

précieux de tous; je te le lèguerai aussi.

Notre chère patrie a donc, à force de luttes, de persévérance

contre les Romains, successivement reconquis, au prix du sang de

ses enfants, presque toutes ses libertés. Un fragile et dernier

lien nous attache encore à Rome, aujourd'hui notre alliée,

autrefois notre impitoyable dominatrice; mais ce fragile et

dernier lien brisé, nous retrouverons notre indépendance absolue,

et nous reprendrons notre antique place à la tête des grandes

nations du monde.

Avant de te faire connaître certaines circonstances de ma vie, mon

enfant, je dois suppléer en quelques lignes au vide que laisse

dans l'histoire de notre famille l'abstention de ceux de nos aïeux

qui, par suite de leur manque d'instruction et du malheur des

temps, n'ont pu ajouter leurs récits à notre légende. Leur vie a

dû être celle de tous les Gaulois qui, malgré les chaînes de

l'esclavage, ont, pas à pas, siècle à siècle, conquis par la

révolte et la bataille l'affranchissement de notre pays.

Tu liras, dans les dernières lignes écrites par notre aïeul

Fergan, époux de Geneviève, que, malgré les serments des _Enfants

du Gui_ et de nombreux soulèvements, dont l'un, et des plus

redoutables, eut à sa tête Sacrovir, ce digne émule du _chef des

cent vallées_, la tyrannie de Rome, imposée depuis César à la

Gaule, durait toujours. En vain Jésus de Nazareth avait prophétisé

les temps où les fers des esclaves seraient brisés, les esclaves

traînaient toujours leurs chaînes ensanglantées; cependant notre

vieille race, affaiblie, mutilée, énervée ou corrompue par

l'esclavage, mais non soumise, ne laissait passer que peu d'années

sans essayer de briser son joug; les secrètes associations des

_Enfants du Gui_ couvraient le pays et donnaient d'intrépides

soldats à chacune de nos révoltes contre Rome.

Après la tentative héroïque de _Sacrovir_, dont tu liras la mort

sublime dans les récits de notre aïeul Fergan[1], le chétif et

timide esclave tisserand, d'autres insurrections éclatèrent sous

les empereurs romains Tibère et Claude; elles redoublèrent

d'énergie pendant les guerres civiles qui, sous le règne de

_Néron_, divisèrent l'Italie. Vers cette époque, l'un de nos

héros, VINDEX, aussi intrépide que le CHEF DES CENT VALLÉES ou que

Sacrovir, tint longtemps en échec les armées romaines. CIVILS,

autre patriote gaulois, s'appuyant sur les prophéties de VELLÉDA,

une de nos druidesses, femme virile et de haut conseil, digne de

la vaillance et de la sagesse de nos mères, souleva presque toute

la Gaule, et commença d'ébranler la puissance romaine. Plus tard,

enfin, sous le règne de l'empereur Vitellius, un pauvre esclave de

labour, comme l'avait été notre aïeul Guilhern, se donnant comme

Messie et libérateur de la Gaule, de même que Jésus de Nazareth

s'était donné comme Messie et libérateur de la Judée, poursuivit

avec une patriotique ardeur l'oeuvre d'affranchissement commencée

par le _chef des cent vallées_, et continuée par _Sacrovir,

Vindex, Civilis_ et tant d'autres héros. Cet esclave laboureur,

nommé MARIK, âgé de vingt-cinq ans à peine, robuste, intelligent,

d'une héroïque bravoure, était affilié aux _Enfants du Gui_; nos

vénérés druides, toujours persécutés, avaient parcouru la Gaule

pour exciter les tièdes, calmer les impatients et prévenir chacun

du terme fixé pour le soulèvement. Il éclate; _Marik_, à la tête

de dix mille esclaves, paysans comme lui, armés de fourches et de

faux, attaque, sous les murs de Lyon, les troupes romaines de

Vitellius. Cette première tentative avorte; les insurgés sont

presque entièrement détruits par l'armée romaine, trois fois

supérieure en nombre. Loin d'accabler les insurgés gaulois, cette

défaite les exalte; des populations entières se soulèvent à la

voix des druides prêchant la guerre sainte: les combattants

semblent sortir des entrailles de la terre; Marik se voit bientôt

à la tête d'une nombreuse armée. Doué par les dieux du génie

militaire, il discipline ses troupes, les encourage, leur inspire

une confiance aveugle, marche vers les bords du Rhin, où campait,

protégée par ses retranchements, la réserve de l'armée romaine,

l'attaque, la bat, et force des légions entières, qu'il fait

prisonnières, à changer leurs enseignes pour notre antique coq

gaulois. Ces légions romaines, devenues presque nos compatriotes

par leur long séjour dans notre pays, entraînées par l'ascendant

militaire de Marik, se joignent à lui, combattent les nouvelles

cohortes romaines venues d'Italie, les dispersent ou les

anéantissent. L'heure de la délivrance de la Gaule allait

sonner... Marik tombe entre les mains de l'immonde empereur

Vespasien, par une lâche trahison... Ce nouveau héros de la Gaule,

criblé de blessures, est livré aux animaux du cirque, comme notre

aïeul Sylvest.

La mort de ce martyr de la liberté exaspéra les populations; sur

tous les points de la Gaule, de nouvelles insurrections éclatent.

La parole de Jésus de Nazareth, proclamant_ l'esclave l'égal de

son maître_, commence à pénétrer dans notre pays, prêchée par des

apôtres voyageurs; la haine contre l'oppression étrangère

redouble: attaqués en Gaule de toutes parts, harcelés de l'autre

côté du Rhin par d'innombrables hordes de Franks, guerriers

barbares, venus du fond des forêts du Nord, en attendant le moment

de fondre à leur tour sur la Gaule, les Romains capitulent avec

nous; nous recueillons enfin le fruit de tant de sacrifices

héroïques! Le sang versé par nos pères depuis trois siècles a

fécondé notre affranchissement, car elles étaient prophétiques ces

paroles du chant du _Chef des cent vallées_:

_«Coule, coule, sang du captif!_

_Tombe, tombe, rosée sanglante!_

_Germe, grandis, moisson vengeresse!...»_

Oui, mon enfant, elles étaient prophétiques ces paroles; car c'est

en chantant ce refrain que nos pères ont combattu et vaincu

l'oppression étrangère. Enfin, Rome nous rend une partie de notre

indépendance; nous formons des légions gauloises, commandées par

nos officiers; nos provinces sont administrées par des gouverneurs

de notre choix. Rome se réserve seulement le droit de nommer un

_principat_ des Gaules, dont elle sera suzeraine; on accepte en

attendant mieux; ce mieux ne se fait pas attendre. Épouvantés par

nos continuelles révoltes, nos tyrans avaient peu à peu adouci les

rigueurs de notre esclavage; la terreur devait obtenir d'eux ce

qu'ils avaient impitoyablement refusé au bon droit, à la justice,

à la voix suppliante de l'humanité: il ne fut plus permis au

maître, comme du temps de notre aïeul Sylvest et de plusieurs de

ses descendants, de disposer de la vie des esclaves, comme on

dispose de la vie d'un animal. Plus tard, l'influence de la

terreur augmentant, le maître ne put infliger des châtiments

corporels à son esclave que par l'autorisation d'un magistrat.

Enfin, mon enfant, cette horrible loi romaine, qui, du temps de

notre aïeul Sylvest et des sept générations qui l'ont suivi,

déclarait les esclaves hors de l'humanité, disant dans son féroce

langage, _que l'esclave n'existe pas, qu'il _N'A PAS DE TÊTE (_non

caput habet_, selon le langage romain), cette horrible loi, grâce

à l'épouvante inspirée pas nos révoltes continuelles, s'était à ce

point modifiée, que le code Justinien proclamait ceci:

«La liberté est le droit naturel; c'est le droit des gens qui a

créé la servitude; il a créé aussi l'affranchissement, qui est le

retour à la liberté naturelle.»

Ainsi donc, mon enfant, grâce à nos insurrections sans nombre,

l'esclavage était remplacé par le _colonat_, sous le régime duquel

ont vécu notre bisaïeul Justin et notre aïeul Aurel; c'est-à-dire

qu'au lieu d'être forcés de cultiver, sous le fouet et au seul

profit des Romains, les terres dont ceux-ci nous avaient

dépouillés par la conquête, les _colons_ avaient une petite part

dans le produits de la terre qu'ils faisaient valoir. On ne

pouvait plus les vendre, comme des animaux de labour, eux et leurs

enfants; on ne pouvait plus les torturer ou les tuer; mais ils

étaient obligés, de père en fils, de rester, eux et leur famille,

attachés à la même propriété. Lorsqu'elle se vendait, ils

passaient au nouveau possesseur sous les mêmes conditions de

travail. Plus tard, la condition des colons s'améliora davantage

encore: ils jouirent de leurs droits de citoyens. Lorsque les

légions gauloises se formèrent, les soldats dont elles furent

composées redevinrent complètement libres. Mon père Ralf, fils de

colon, regagna ainsi sa liberté; et moi, fils de soldat, élevé

dans les camps, je suis né libre, et je te lèguerai cette liberté,

comme mon père me l'a léguée.

Lorsque tu liras ceci, mon enfant, après avoir eu connaissance des

souffrances de nos aïeux, esclaves pendant sept générations, tu

comprendras la sagesse des voeux de notre aïeul Joël, le brenn de

la tribu de Karnak; tu verras combien justement il espérait que

notre vieille race gauloise, en conservant pieusement le souvenir

de sa bravoure et de son indépendance d'autrefois, trouverait dans

son horreur de l'oppression romaine la force de la briser.

Aujourd'hui que j'écris ces lignes, j'ai trente-huit ans; mes

parents sont morts depuis longtemps: Ralf, mon père, premier

soldat d'une de nos légions gauloises, où il avait été enrôlé à

dix-huit ans dans le midi de la Gaule, est venu dans ce pays-ci,

près des bords du Rhin, avec l'armée; il a été de toutes batailles

contre les Franks, ces hordes féroces, qui, attirés par le beau

ciel et la fertilité de notre Gaule, sont campés de l'autre côté

du Rhin, toujours prêts à l'invasion.

Il y a près de quarante ans, on craignit en Bretagne une descente

des insulaires d'Angleterre: plusieurs légions, parmi lesquelles

se trouvait celle de mon père, furent envoyées dans ce pays.

Pendant plusieurs mois, il tint garnison dans la ville de Vannes,

non loin de Karnak, le berceau de notre famille. Ralf, s'étant

fait lire par un ami les récits de nos ancêtres, alla visiter avec

un pieux respect le champ de bataille de Vannes, les pierres

sacrées de Karnak, et les terres dont nous avions été, du temps de

César, dépouillés par la conquête. Ces terres étaient au pouvoir

d'une famille romaine; des colons, fils de Gaulois Bretons de

notre ancienne tribu, autrefois réduits à l'esclavage, exploitent

ces terres pour ceux-là dont les ancêtres les avaient dépossédés.

La fille de l'un de ces colons aima mon père et en fut aimée. Elle

se nommait Madelène; c'était une de ces viriles et fières

Gauloises, dont notre aïeule Margarid, femme de Joël, offrait le

modèle accompli. Elle suivit mon père lorsque sa légion quitta la

Bretagne pour revenir ici sur les bords du Rhin, où je suis né,

dans le camp fortifié de Mayence, ville militaire, occupée par nos

troupes. Le chef de la légion où servait mon père était fils d'un

laboureur; son courage lui avait valu ce commandement. Le

lendemain de ma naissance, la femme de ce chef mourait en mettant

au monde une fille... une fille... qui, peut-être, un jour, du

fond de sa modeste maison, règnera sur le monde, comme elle règne

aujourd'hui sur la Gaule; car, aujourd'hui, à l'heure où j'écris

ceci, VICTORIA, par la juste influence qu'elle exerce sur son fils

VICTORIN et sur notre armée, est de fait impératrice de la Gaule.

Victoria est ma soeur de lait; son père, devenu veuf, et

appréciant les mâles vertus de ma mère, la supplia de nourrir

cette enfant; aussi, elle et moi, avons-nous été élevés comme

frère et soeur: à cette fraternelle affection, nous n'avons jamais

failli... Victoria, dès ses premières années, était sérieuse et

douce, quoiqu'elle aimât le bruit des clairons et la vue des

armes. Elle devait être un jour belle, de cette auguste beauté,

mélange de calme, de grâce et de force, particulière à certaines

femmes de la Gaule. Tu verras des médailles frappées en son

honneur dans sa première jeunesse; elle est représentée en _Diane

chasseresse_, tenant un arc d'une main et de l'autre un flambeau.

Sur une dernière médaille, frappée il y a deux ans, Victoria est

figurée avec Victorin, son fils, sous les traits de _Minerve_

accompagnée de _Mars_ [2]. À l'âge de dix ans, elle fut envoyée par

son père dans un collège de druidesses. Celles-ci, délivrées de la

persécution romaine, par la renaissance de la liberté des Gaules,

élevaient des enfants comme par le passé.

Victoria resta chez ces femmes vénérées jusqu'à l'âge de quinze

ans; elle puisa dans leurs patriotiques et sévères enseignements

un ardent amour de la patrie et des connaissances sur toutes

choses: elle sortit de ce collège instruite des secrets du temps

d'autrefois, et possédant, dit-on, comme Velléda et d'autres

druidesses, la prévision de l'avenir. À cette époque, la virile et

fière beauté de Victoria était incomparable... Lorsqu'elle me

revit, elle fut heureuse et me le témoigna; son affection pour

moi, son frère de lait, loin de s'affaiblir pendant notre longue

séparation, avait augmenté.

Ici, mon enfant, je veux, je dois te faire un aveu, car tu ne

liras ceci que lorsque tu auras l'âge d'homme: dans cet aveu, tu

trouveras un bon exemple de courage et de renoncement.

Au retour de Victoria, si belle de sa beauté de quinze ans,

j'avais son âge; je devins, quoique à peine adolescent, follement

épris d'elle; je cachai soigneusement cet amour, autant par

timidité que par suite du respect que m'inspirait, malgré le

fraternel attachement dont elle me donnait chaque jour des

preuves, cette sérieuse jeune fille, qui rapportait du collège des

druidesses je ne sais quoi d'imposant, de pensif et de mystérieux.

Je subis alors une cruelle épreuve. À quinze ans et demi,

Victoria, ignorant mon amour (qu'elle doit toujours ignorer),

donna sa main à un jeune chef militaire... Je faillis mourir d'une

lente maladie, causée par un secret désespoir. Tant que dura pour

moi le danger, Victoria ne quitta pas mon chevet; une tendre soeur

ne m'eût pas comblé de soins plus dévoués, plus délicats... Elle

devint mère... et quoique mère, elle accompagnait à la guerre son

mari, qu'elle adorait. À force de raison, j'étais parvenu à

vaincre, sinon mon amour, du moins ce qu'il y avait de violent, de

douloureux, d'insensé dans cette passion; mais il me restait pour

ma soeur de lait un dévouement sans bornes; elle me demanda de

demeurer auprès d'elle et de son mari, comme l'un des cavaliers

qui servent ordinairement d'escorte aux chefs gaulois, et écrivent

ou portent leurs ordres militaires; j'acceptai. Ma soeur de lait

avait dix-huit ans à peine, lorsque, dans une grande bataille

contre les Franks, elle perdit le même jour son père et son

mari... Restée veuve avec son enfant, pour qui elle prévoyait de

glorieuses destinées, vaillamment réalisées aujourd'hui. Victoria

ne quitta pas le camp. Les soldats, habitués à la voir au milieu

d'eux, son fils dans ses bras, entre son père et son mari,

savaient que plus d'une fois ses avis, d'une sagesse profonde,

avaient, comme ceux de nos mères, prévalu dans les conseils des

chefs; ils regardaient enfin comme d'un bon augure pour les armes

gauloises la présence de cette jeune femme, élevée dans la science

mystérieuse des druidesses. Ils la supplièrent, après la mort de

son père et de son mari, de ne pas abandonner l'armée, lui

déclarant, dans leur naïve affection, que son fils Victorin serait

désormais le _fils des camps_, et elle la _mère des camps_.

Victoria, touchée de tant d'attachement, resta au milieu des

troupes, conservant sur les chefs son influence, les dirigeant

dans le gouvernement de la Gaule, s'occupant d'élever virilement

son fils, et vivant aussi simplement que la femme d'un officier.

Peu de temps après la mort de son mari, ma soeur de lait m'avait

déclaré qu'elle ne se remarierait jamais, voulant consacrer sa vie

toute entière à Victorin... Le dernier et fol espoir que j'avais,

malgré moi, conservé en la voyant veuve et libre, s'évanouit: la

raison me vint avec l'âge; oubliant mon malheureux amour, je ne

songeai plus qu'à me dévouer à Victoria et à son enfant. Simple

cavalier dans l'armée, je servais de secrétaire à ma soeur de

lait; souvent elle me confiait d'importants secrets d'État, et

parfois me chargeait de messages de confiance.

J'apprenais à Victorin à monter à cheval, à manier la lance et

l'épée; je le chéris bientôt comme mon fils: on ne pouvait voir un

plus aimable, un plus généreux naturel. Il grandit ainsi au milieu

des soldats, qui s'attachèrent à lui par les mille liens de

l'habitude et de l'affection. À quatorze ans, il fit ses premières

armes contre les Franks, devenus pour nous d'aussi dangereux

ennemis que l'avaient été les Romains... Je l'accompagnai: sa

mère, à cheval, entourée d'officiers, resta, en vraie Gauloise,

sur une colline d'où l'on découvrait le champ de bataille où

combattait son fils... Il se comporta bravement et fut blessé.

Ainsi habitué jeune à la vie de guerre, de grands talents

militaires se développèrent en lui: intrépide comme le plus brave

des soldats, habile et prudent comme un vieux capitaine, généreux

autant que sa bourse le lui permettait, gai, ouvert, avenant à

tous, il gagna de plus en plus l'attachement de l'armée. Les

éloges que lui donne un historien contemporain (Trébellius

Pollion) sont tellement magnifiques, qu'en faisant à l'exagération

une large part, Victorin resterait encore un homme très éminent,

qui partagea bientôt son adoration entre lui et sa mère... Vint

enfin le jour où la Gaule, déjà presque indépendante, voulut

partager avec Rome le gouvernement de notre pays; le pouvoir fut

alors divisé entre un chef gaulois et un chef romain: Rome choisit

_Posthumus_, et nos troupes acclamèrent d'une voix Victorin comme

chef de Gaule et général de l'armée. Peu de temps après, il épousa

une jeune fille dont il était aimé... Malheureusement elle mourut

après une année de mariage, lui laissant un fils. Victoria,

devenue aïeule, se voua à l'enfant de son fils comme elle s'était

vouée à celui-ci.

Ma première résolution avait été de ne jamais me marier; cependant

je fus à peu séduit par la grâce modeste et par les vertus de la

fille d'un centenier de notre armée; c'était ta mère Ellèn que

j'ai épousée il y a cinq ans, mon enfant.

Telle a été ma vie jusqu'à aujourd'hui, où je commence le récit

qui va suivre.

Ce que je vais raconter s'est passé il y a huit jours. Ainsi donc,

afin de préciser la date de ce récit pour notre descendance, il

est écrit dans la ville de Mayence, défendue par notre camp

fortifié des bords du Rhin, le cinquième jour du mois de juin,

ainsi que disent les Romains, la septième année du _principal_ de

Posthumus et de Victorin en Gaule, deux cent soixante-sept ans

après la mort de Jésus de Nazareth, crucifié à Jérusalem sous les

yeux de notre aïeule Geneviève.

Le camp gaulois, composé de tentes et de baraques légères, mais

solides, avait été massé autour de Mayence, qui le dominait.

Victoria logeait dans la ville; j'occupais une petite maison à peu

de distance de la sienne.

Le matin du jour dont je parle, je me suis éveillé à l'aube,

laissant ma bien-aimée femme Ellèn encore endormie. Je la

contemplai un instant: ses longs cheveux dénoués couvraient à demi

son sein; sa tête, d'une beauté si douce, reposait sur l'un de ses

bras replié, tandis qu'elle étendait l'autre sur ton berceau, mon

enfant, comme pour te protéger, même pendant son sommeil... J'ai,

d'un baiser, effleuré votre front à tous deux, de crainte de vous

réveiller; il m'en a coûté de ne pas vous embrasser tendrement, à

plusieurs reprises; je partais pour une expédition aventureuse; il

se pouvait que le baiser que j'osais à peine vous donner, chers

endormis, fût le dernier. Quittant la chambre où vous reposiez, je

suis allé m'armer, endosser ma cuirasse par-dessus ma saie,

prendre mon casque et mon épée; puis je suis sorti de notre

maison. Au seuil de notre porte j'ai rencontré _Sampso_, la soeur

de ma femme, et, comme elle, aussi douce que belle; son tablier

était rempli de fleurs humides de rosée, elle venait de les

cueillir dans notre petit jardin. À ma vue, elle sourit et rougit

de surprise.

-- Déjà levée, Sampso? lui dis-je. Je croyais, moi, être sur pied

le premier... Mais pourquoi ces fleurs?

-- N'y a-t-il pas aujourd'hui une année que je suis venue habiter

avec ma soeur Ellèn et avec vous... oublieux Scanvoch? me

répondit-elle avec un sourire affectueux. Je veux fêter ce jour,

selon notre vieille mode gauloise; j'ai été chercher ces fleurs

pour orner la porte de la maison, le berceau de votre cher petit

Aëlguen et la coiffure de sa mère... Mais vous-même, où allez-vous

si matin armé en guerre?

À la pensée de cette journée de fête, qui pouvait devenir une

journée de deuil pour ma famille, j'ai étouffé un soupir et

répondu à la soeur de ma femme en souriant aussi, afin de ne lui

donner aucun soupçon:

-- Victoria et son fils m'ont hier soir chargé de quelques ordres

militaires à porter au chef d'un détachement campé à deux lieues

d'ici; l'habitude militaire est d'être armé pour porter de pareils

messages.

-- Savez-vous, Scanvoch, que vous devez faire beaucoup de jaloux?

-- Parce que ma soeur de lait emploie mon épée de soldat pendant

la guerre et ma plume pendant la trêve?

-- Vous oubliez de dire que cette soeur de lait est _Victoria la

Grande_... et que Victorin, son fils, a presque pour vous le

respect qu'il aurait à l'égard du frère de sa mère... Il ne se

passe presque pas de jour sans que lui ou Victoria vienne vous

voir... Ce sont là des faveurs que beaucoup envient.

-- Ai-je jamais tiré parti de cette faveur, Sampso? Ne suis-je pas

resté simple cavalier; refusant toujours d'être officier;

demandant pour toute grâce de me battre à la guerre à côté de

Victorin?

-- À qui vous avez deux fois sauvé la vie, au moment où il allait

périr sous les coups de ces Franks si barbares!

-- J'ai fait mon devoir de soldat et de Gaulois... Ne dois-je pas

sacrifier ma vie à celle d'un homme si nécessaire à notre pays?

-- Scanvoch, je ne veux pas que nous nous querellions; vous savez

mon admiration pour Victoria, mais...

-- Mais je sais votre injustice à l'égard de son fils, lui dis-je

en souriant, inique et sévère Sampso.

-- Est-ce ma faute si le dérèglement des moeurs est à mes yeux

méprisable... honteux?

-- Certes, vous avez raison; cependant je ne peux m'empêcher

d'avoir un peu d'indulgence pour quelques faiblesses de Victorin.

Veuf à vingt ans, ne faut-il pas l'excuser s'il cède parfois à

l'entraînement de son âge? Tenez, chère et impitoyable Sampso, je

vous ai fait lire les récits de notre aïeule Geneviève; vous êtes

douce et bonne comme Jésus de Nazareth, imitez donc sa miséricorde

envers les pécheurs. Il a pardonné à Madeleine parce qu'elle avait

beaucoup aimé; pardonnez, au nom du même sentiment, à Victorin!

-- Rien de plus digne de pardon et de pitié que l'amour, lorsqu'il

est sincère; mais la débauche n'a rien de commun avec l'amour...

C'est comme si vous me disiez, Scanvoch, qu'il y a quelque

comparaison à faire entre ma soeur ou moi... et ces bohémiennes

hongroises arrivées depuis peu à Mayence...

-- Pour la beauté on pourrait vous les comparer, ainsi qu'à Ellèn,

car on les dit belles à ravir d'admiration... Mais là s'arrête la

comparaison, Sampso... J'ai peu de confiance dans la vertu de ces

vagabondes, si charmantes, si parées qu'elles soient, qui vont de

ville en ville chanter et danser pour divertir le public...

lorsqu'elles ne font pas un pire métier...

-- Et pourtant, je n'en doute pas, un jour ou l'autre, vous verrez

Victorin, lui un général d'armée! lui un des deux chefs de la

Gaule, accompagner à cheval de chariot où ces bohémiennes vont se

promener chaque soir sur les bords du Rhin... Et si je m'indigne

de ce que le fils de Victoria a servi d'escorte à de pareilles

créatures, alors vous me répondrez sans doute: Pardonnez à ce

pécheur, de même que Jésus a pardonné à Madeleine, la

pécheresse... Allez, Scanvoch, l'homme qui se complait dans

d'indignes amours est capable de...

Mais Sampso s'interrompit.

-- Achevez, lui dis-je, achevez, je vous prie.

-- Non, dit-elle après un moment de réflexion, le temps n'est pas

venu; je ne voudrais pas hasarder une parole légère.

-- Tenez, lui dis-je en souriant, je suis sûr qu'il s'agit de

quelqu'un de ces contes ridicules qui courent depuis quelque temps

dans l'armée au sujet de Victorin, sans qu'on sache la source de

ces méchantes menteries. Pouvez-vous, Sampso... vous... avec votre

saine raison, avec votre bon coeur, vous faire l'écho de pareilles

histoires?

-- Adieu, Scanvoch; je vous ai dit que je ne voulais pas me

quereller au sujet de votre héros; vous le défendez envers et

contre tous...

-- Que voulez-vous? c'est mon faible; j'aime sa mère comme ma

soeur... j'aime son fils comme s'il était le mien. Ne faites-vous

pas ainsi que moi, Sampso? Mon petit Aëlguen, le fils de votre

soeur, ne vous est-il pas aussi cher que vous le serait votre

enfant? Croyez-moi... lorsque Aëlguen aura vingt ans et que vous

l'entendrez accuser de quelque folie de jeunesse, vous le

défendrez, j'en suis sûr, encore plus chaudement que je ne défends

Victorin... D'ailleurs, ne commencez-vous pas dès à présent votre

rôle de défenseur? Oui, lorsque l'espiègle est coupable de quelque

grosse faute, n'est-ce pas sa tante Sampso qu'il va trouver pour

la prier de le faire pardonner? Vous l'aimez tant!

-- L'enfant de ma soeur n'est-il pas le mien!

-- Voilà donc pourquoi vous ne voulez pas vous marier?

-- Certainement mon frère, répondit-elle en rougissant avec une

sorte d'embarras.

Puis, après un moment de silence, elle reprit:

-- Vous serez, je l'espère, de retour ici vers le milieu du jour,

pour que notre petite fête soit complète?

-- Mon devoir accompli, je reviendrai. Au revoir, Sampso.

-- Au revoir, Scanvoch.

Et laissant la soeur de ma femme occupée à placer un bouquet dans

l'un des anneaux de la porte de notre maison, je m'éloignai en

réfléchissant à notre entretien.

Souvent je m'étais demandé pourquoi Sampso, plus âgée d'un an

qu'Ellèn, et aussi belle, aussi vertueuse qu'elle, avait

jusqu'alors repoussé plusieurs offres de mariage; parfois je

supposais qu'elle ressentait quelque amour caché; d'autres fois

qu'elle appartenait à une de ces affiliations chrétiennes qui

commençaient à se répandre, et dans lesquelles les femmes

faisaient voeu de chasteté comme plusieurs de nos druidesses. Un

moment aussi je me demandai la cause de la réticence de Sampso au

sujet de Victorin; puis j'oubliai ces pensées pour ne songer qu'à

l'expédition dont j'étais chargé. M'acheminant vers les avant-

postes du camp, je m'adressai à un officier, à qui je fis lire

quelques lignes écrites de la main de Victorin. Aussitôt

l'officier mit à sa disposition quatre soldats d'élite, excellents

rameurs choisis parmi ceux qui avaient l'habitude de manoeuvrer

les barques de la flottille militaire destinée à remonter ou à

descendre le Rhin pour défendre au besoin notre camp fortifié. Ces

quatre soldats, sur ma recommandation, ne prirent pas d'armes; moi

seul étais armé. En passant devant un bouquet de chênes, je leur

fis couper quelques branchages, destinés à être placés à la proue

du bateau qui devait nous transporter. Nous arrivons bientôt sur

la rive du fleuve; là étaient amarrées plusieurs barques réservées

au service de l'armée. Pendant que deux des soldats placent à

l'avant de l'embarcation les feuillages de chêne dont je les avais

munis, les deux autres examinent les rames d'un air exercé, afin

de s'assurer qu'elles sont en bon état; je me mets au gouvernail,

nous quittons le bord.

Les quatre soldats avaient ramé en silence pendant quelque temps,

lorsque le plus âgé des quatre, vétéran à moustaches grises, me

dit:

-- Il n'y a rien de tel qu'un _bardit_ gaulois pour faire passer

le temps et manoeuvrer les rames en cadence; on dirait qu'un vieux

refrain national répété en choeur rend les avirons moins pesants.

Peut-on chanter, ami Scanvoch?

-- Tu me connais?

-- Qui ne connaît dans l'armée le frère de lait de la _mère des

camps_?

-- Simple cavalier, je me croyais plus obscur.

-- Tu es resté simple cavalier malgré l'amitié de notre Victoria

pour toi; voilà pourquoi, Scanvoch, chacun te connaît et chacun

t'aime.

-- Vrai, tu me rends heureux en me disant cela. Comment te nommes-

tu?

-- Douarnek.

-- Tu es Breton?

-- Des environs de Vannes.

-- Ma famille aussi est originaire de ce pays.

-- Je m'en doutais, car l'on t'a donné un nom breton. Eh bien, ce

_bardit_, peut-on le chanter, ami Scanvoch? Notre officier nous a

donné l'ordre de t'obéir comme à lui; j'ignore où tu nous conduis,

mais un chant s'entend de loin, surtout lorsqu'il s'agit d'un

bardit national entonné en choeur par de vigoureux garçons à

larges poitrines... Ou peut-être ne faut-il pas attirer

l'attention sur notre barque?

-- Maintenant, tu peux chanter... Plus tard... non.

-- Alors, qu'allons-nous chanter, enfants? dit le vétéran en

continuant de ramer, ainsi que ses compagnons, et tournant

seulement la tête de leur côté; car, placé au premier banc, il me

faisait face. Voyons... choisissez...

-- Le bardit des _Marins_, dit un des soldats.

-- C'est bien long, mes enfants, reprit Douarnek.

-- Le bardit du _Chef des cent vallées_?

-- C'est bien beau, reprit Douarnek; mais c'est un chant

d'esclaves attendant leur délivrance, et par les os de nos pères?

nous sommes libres aujourd'hui dans la vieille Gaule!

-- Ami Douarnek, lui dis-je, c'est au refrain de ce chant

d'esclaves: _Coule, coule, sang du captif! Tombe, tombe, rosée

sanglante!_ que nos pères, les armes à la main, ont reconquis

cette liberté dont nous jouissons.

-- C'est vrai, Scanvoch... mais ce bardit est long, et tu nous as

prévenus que nous devions bientôt rester muets comme les poissons

du Rhin.

-- Douarnek, reprit un jeune soldat, si tu nous chantais le bardit

d'_Hêna_, la vierge de l'île de Sên...? Il me fait toujours venir

les larmes aux yeux; car c'est ma sainte, à moi, cette belle et

douce Hêna, qui vivait il y a des cents et des cents ans!

-- Oui, oui, reprirent les trois autres soldats, chante-nous le

bardit d'_Hêna_, Douarnek; ce bardit prophétise la victoire de la

Gaule... et la Gaule est victorieuse aujourd'hui.

Moi, entendant cela, je ne disais rien; mais j'étais ému, heureux,

et je l'avoue, fier, en songeant que le nom d'_Hêna_, morte depuis

plus de trois cents ans, était resté populaire en Gaule comme au

temps de mon aïeul Sylvest, et allait être chanté.

-- Va pour le bardit d'_Hêna_, reprit le vétéran, j'aime aussi

cette sainte et douce fille, qui offre son sang à Hésus pour la

délivrance de la Gaule; et toi, Scanvoch, le sais-tu, ce chant?

-- Oui... à peu près... je l'ai déjà entendu...

-- Tu le sauras toujours assez pour répéter le refrain avec nous.

Et Douarnek se mit à chanter, d'une voix pleine et sonore qui, au

loin, domina le bruit des grandes eaux du Rhin:

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.

«Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!

«Elle s'appelait Hêna! Hêna, la vierge de l'île de Sên.

*

«Bénis soient les dieux, ma douce fille, lui dit son père Joël, le

brenn de la tribu de Karnak, bénis soient les dieux, ma douce

fille, puisque te voilà ce soir dans notre maison pour fêter le

jour de ta naissance!

*

«Bénis soient les dieux, ma douce fille, lui dit sa mère Margarid,

bénie soit ta venue! Mais ta figure est triste?

*

«Ma figure est triste, ma bonne mère, ma figure est triste, mon

bon père, parce qu'Hêna, votre fille, vient vous dire adieu et au

revoir.

*

«Et où vas-tu, chère fille? Le voyage sera donc bien long? Où vas-

tu ainsi?

*

«Je vais dans ces mondes mystérieux que personne ne connaît et que

tous nous connaîtrons, où personne n'est allé et où tous nous

irons, pour revivre avec ceux que nous avons aimés.»

*

Et moi et les rameurs, nous avons repris en choeur:

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte...

«Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!

«Elle s'appelait Hêna! Hêna, la vierge de l'île de Sên.»

Douarnek continua son chant:

«Et entendant Hêna dire ces paroles-ci, bien tristement se

regardèrent et son père et sa mère, et tous ceux de sa famille, et

aussi les petits enfants, car Hêna avait un grand faible pour

l'enfance.

*

«-- Pourquoi donc, chère fille, pourquoi donc déjà quitter ce

monde, pour t'en aller ailleurs sans que l'ange de la Mort

t'appelle?

*

«-- Mon bon père, ma bonne mère, Hésus est irrité, l'étranger

menace notre Gaule bien-aimée. Le sang innocent d'une vierge,

offert par elle aux dieux, peut apaiser leur colère...

*

«Adieu donc et au revoir, mon bon père, ma bonne mère! Adieu et au

revoir, vous tous, mes parents et mes amis! Gardez ces colliers,

ces anneaux en souvenir de moi que je baise une dernière fois vos

têtes blondes, chers petits! Adieu et au revoir! Souvenez-vous

d'Hêna, votre amie; elle va vous attendre dans les mondes

inconnus.»

*

Et moi et les rameurs nous avons repris en choeur, au bruit

cadencé des rames:

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte!

«Elle a offert son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!

«Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sèn.»

*

Douarnek continua le bardit:

«Brillante est la lune, grand est le bûcher qui s'élève auprès des

pierres sacrées de Karnak; immense est la foule des tribus qui se

pressent autour du bûcher.

«La voilà! c'est elle! c'est Hêna!... Elle monte sur le bûcher, sa

harpe d'or à la main, et elle chante ainsi:

*

«-- Prends mon sang, ô Hésus! et délivre mon pays de l'étranger!

Prends mon sang, ô Hésus! pitié pour la Gaule! Victoire à nos

armes!

«Et il a coulé, le sang d'Hêna!

*

«Ô vierge sainte! il n'aura pas en vain coulé, ton sang innocent

et généreux! Courbée sous le joug, la Gaule un jour se relèvera

libre et fière, en criant comme toi: Victoire à nos armes!

victoire et liberté!»

Et Douarnek, ainsi que les trois soldats, répétèrent à voix plus

basse ce dernier refrain avec une sorte de pieuse admiration:

«Celle-là qui a ainsi offert son sang à Hésus pour la délivrance

de la Gaule!

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte!

«Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên!

*

Moi seul je n'ai pas répété avec les soldats le dernier refrain du

bardit, tant je me sentais ému.

Douarnek, remarquant mon émotion et mon silence, me dit d'un air

surpris:

-- Quoi! Scanvoch, voici maintenant que la voix te manque! Tu

restes muet pour achever un chant si glorieux?

-- Tu dis vrai, Douarnek; c'est parce que ce chant est glorieux

pour moi... que tu me vois ému.

-- Glorieux pour toi, ce bardit; je ne te comprends pas.

-- Hêna était fille d'un de mes aïeux!

-- Que dis-tu?

-- Hêna était fille de Joël, le brenn de la tribu de Karnak, mort,

ainsi que sa femme et presque toute sa famille, à la grande

bataille de Vannes, livrée sur terre et sur mer il y a plus de

trois siècles; moi, de père en fils, je descends de Joël.

Le chant d'_Hêna _était si connu en Gaule que je vis (pourquoi le

nier?) avec un doux orgueil les soldats me regarder presque avec

respect.

-- Sais-tu, Scanvoch, reprit Douarnek, sais-tu que des rois

seraient fiers de tes aïeux?

-- Le sang versé pour la patrie et la liberté, c'est notre

noblesse, à nous autres Gaulois, lui dis-je; voilà pourquoi nos

vieux bandits sont chez nous si populaires.

-- Quand on pense, reprit le plus jeune des soldats, qu'il y a

plus de trois cents ans qu'Hêna, cette douce et belle sainte, a

offert sa vie pour la délivrance du pays, et que son nom est venu

jusqu'à nous!

-- Quoique la voix de la jeune vierge ait mis plus de deux siècles

à monter jusqu'aux oreilles d'Hésus (c'est tout simple, il est

placé si haut), reprit Douarnek, cette voix est parvenue jusqu'à

lui, puisque nous pouvons dire aujourd'hui: Victoire à nos armes!

victoire et liberté!

Nous étions arrivés vers le milieu du Rhin, à l'endroit où ses

eaux sont très-rapides.

Douarnek me demanda en relevant ses rames:

-- Entrerons-nous dans le fort du courant? Ce serait une fatigue

inutile, si nous n'avions qu'à remonter ou à descendre le fleuve à

la distance où nous voici de la rive que nous venons de quitter.

-- Il faut traverser le Rhin dans toute sa largeur, ami Douarnek.

-- Le traverser?... s'écria le vétéran en me regardant d'un air

ébahi. Traverser le Rhin!... Et pourquoi faire?

-- Pour aborder à l'autre rive.

-- Y penses-tu, Scanvoch? L'armée de ces bandits franks, si on

peut honorer du nom d'armée ces hordes sauvages, n'est-elle pas

campée sur l'autre bord?

-- C'est au milieu de ces barbares que je me rends.

Pendant quelques instants, la manoeuvre des rames fut suspendue;

les soldats, interdits et muets, se regardèrent les uns les

autres, comme s'ils avaient peine à croire à ma résolution.

Douarnek rompit le premier le silence, et me dit avec son

insouciance de soldat:

-- C'est alors une espèce de sacrifice à Hésus que nous allons lui

offrir en livrant notre peau à ces écorcheurs? Si tel est l'ordre,

en avant! Allons, enfants, à nos rames!...

-- Oublies-tu, Douarnek, que, depuis huit jours, nous sommes en

trêve avec les Franks?

-- Il n'y a jamais trêve pour de pareils brigands!

-- Tu vois, j'ai fait, en signe de paix, garnir de feuillage

l'avant de notre bateau; je descendrai seul dans le camp ennemi,

une branche de chêne à la main...

-- Et ils te massacreront, malgré ta branche de chêne, comme ils

ont massacré d'autres envoyés en temps de trêve.

-- C'est possible, ami Douarnek; mais si le chef commande, le

soldat obéit. Victoria et son fils m'ont ordonné d'aller au camp

des Franks; j'y vais!

-- Ce n'est pas par peur, au moins, Scanvoch, que je te disais que

ces sauvages ne nous laisseraient pas nos têtes sur nos épaules...

et notre peau sur le corps... J'ai parlé par vieille habitude de

sincérité ... Allons, ferme, enfants! ferme à vos rames!... c'est

à un ordre de notre mère... de la _mère des camps_ que nous

obéissons... En avant! en avant!... dussions-nous être écorchés

vifs par ces barbares, divertissement qu'ils se donnent souvent

aux dépens de nos prisonniers.

-- On dit aussi, reprit le jeune soldat d'une voix moins assurée

que celle de Douarnek, on dit aussi que ces prêtresses d'enfer qui

suivent les bordes franques mettent parfois nos prisonniers

bouillir tout vivants dans de grandes chaudières d'airain, avec

certaines herbes magiques.

-- Eh! eh! reprit joyeusement Douarnek, celui de nous qui sera mis

ainsi à bouillir, mes enfants, aura du moins l'avantage de goûter

le premier de son propre bouillon... cela console... Allons,

enfants, ferme sur nos rames! nous obéissons à un ordre de la

_mère des camps_...

-- Oh! nous ramerions droit à un abîme si Victoria l'ordonnait!

-- Elle est bien nommée la mère des camps et des soldats; il faut

la voir après chaque bataille allant visiter les blessés!

-- Et leur disant de ces paroles qui font regretter aux valides de

n'avoir pas de blessures.

-- Et puis, si belle... si belle!...

-- Oh! quand elle passe dans le camp, montée sur son cheval blanc,

vêtue de sa longue robe noire, le front si fier sous son casque,

et pourtant l'oeil si doux, le sourire si maternel... c'est comme

une vision!

-- On assure que notre Victoria connaît aussi bien l'avenir que le

présent.

-- Il faut qu'elle ait un charme; car qui croirait jamais, à la

voir, qu'elle est mère d'un fils de vingt-deux ans?

-- Ah! si le fils avait tenu ce qu'il promettait!

-- On l'aimerait comme on l'aimait autrefois.

-- Oui, et c'est vraiment dommage, reprit Douarnek en secouant la

tête d'un air chagrin, après avoir ainsi laissé parler les autres

soldats; oui, c'est grand dommage! Ah! Victorin n'est plus cet

enfant des camps que nous autres vieux à moustaches grises, qui

l'avions vu naître et fait danser sur nos genoux, nous regardions,

il y a peu de temps encore, avec orgueil et amitié.

Ces paroles des soldats me frappèrent; non-seulement j'avais

souvent eu à défendre Victorin contre la sévère Sampso, mais je

m'étais aperçu dans l'armée d'une sourde hostilité contre le fils

de ma soeur de lait, lui jusqu'alors l'idole de nos soldats.

-- Qu'avez-vous donc à reprocher à Victorin? dis-je à Douarnek et

à ses compagnons. N'est-il pas brave... entre les plus braves? Ne

l'avez-vous pas vu à la guerre?

-- Oh! s'il s'agît de se battre... il se bat vaillamment... aussi

vaillamment que toi, Scanvoch, quand tu es à ses côtés, sur ton

grand cheval gris, songeant plus à défendre le fils de ta soeur de

lait qu'à te défendre toi-même... _Tes cicatrices le diraient si

elles pouvaient parler par la bouche de tes blessures_, selon

notre vieux proverbe gaulois.

-- Moi, je me bats en soldat; Victorin se bat en capitaine... Et

ce capitaine de vingt-deux ans n'a-t-il pas déjà gagné cinq

grandes batailles contre les Germains et les Franks?

-- Sa mère, notre Victoria, la bien nommée, a dû, par ses

conseils, aider à la victoire, car il confère avec elle de ses

plans de combat... mais, enfin, c'est vrai, Victorin est bon

capitaine.

-- Et sa bourse, tant qu'elle est pleine, n'est-elle pas ouverte à

tous? Connais-tu un invalide qui se soit en vain adressé à lui?

-- Victorin est généreux... c'est encore vrai...

-- N'est-il pas l'ami, le camarade du soldat? Est-il fier?

-- Non, il est bon compagnon et de joyeuse humeur; d'ailleurs,

pourquoi serait-il fier? Son père, sa victorieuse mère et lui ne

sont-ils pas, comme nous autres, gens de plèbe gauloise?

-- Ne sais-tu pas, Douarnek, que souvent les plus fiers sont ceux-

là qui sont partis de plus bas?

-- Victorin n'est point orgueilleux, c'est dit.

-- À la guerre, ne dort-il pas sans abri, la tête sur la selle de

son cheval, ainsi que nous autres cavaliers?

-- Élevé par une mère aussi virile que la sienne, il devait

devenir un rude soldat, il l'est devenu.

-- Ignores-tu qu'il montre dans le conseil une maturité que

beaucoup d'hommes de notre âge ne possèdent point? N'est-ce pas,

enfin, sa bravoure, sa bonté, sa raison, ses rares qualités de

soldat et de capitaine, qui l'ont fait acclamer par l'armée

général et l'un des deux chefs de la Gaule?

-- Oui, mais en le choisissant, nous savions, nous autres, que sa

mère Victoria, la belle et la grande, serait toujours près de lui,

le guidant, l'éclairant, tout en cousant ses toiles de lingerie,

la digue matrone, à côté du berceau de son petit-fils, selon son

habitude de bonne ménagère.

-- Personne mieux que moi ne sait combien sont sages et précieux

pour notre pays les conseils que Victoria donne à son fils. Mais

qu'y a-t-il de changé? N'est-elle pas là, veillant sur Victorin et

sur la Gaule, qu'elle aime d'un pareil et maternel amour?...

Voyons, Douarnek, réponds-moi avec ta franchise de soldat: d'où

vient cette hostilité, qui, je le crains, va toujours empirant

contre Victorin?

-- Écoute, Scanvoch; je suis, comme toi, un vieux et franc soldat,

car ta moustache, plus jeune que la mienne, commence à grisonner.

Tu veux la vérité? La voici. Nous savons tous que la vie des camps

ne rend pas les gens de guerre chastes et réservés comme des

jeunes filles élevées chez nos druidesses vénérées; nous savons

encore, parce que nous en avons bu souvent, oh! très-souvent, que

notre vin des Gaules nous met en humeur joyeuse ou tapageuse...

Nous savons enfin qu'en garnison le jeune et fringant soldat, qui

porte fièrement sur l'oreille une aigrette à son casque, en

caressant sa moustache blonde ou brune, ne garde pas longtemps

pour chers amis les pères qui ont de jolies filles ou les maris

qui ont de jolies femmes... Mais tu m'avoueras, Scanvoch, qu'un

soldat, qui d'habitude s'enivre comme une brute, et qui fait

lâchement violence aux femmes, mérite d'être régalé d'une centaine

de coups de ceinturon bien appliqués sur l'échine, et d'être

ensuite chassé honteusement du camp: est-ce vrai?

-- C'est vrai; mais pourquoi me dire ceci à propos de Victorin?

-- Écoute encore, ami Scanvoch, et réponds-moi. Si un obscur

soldat mérite ce châtiment pour sa honteuse conduite, que

mériterait un chef d'armée qui se dégraderait ainsi?...

-- Oserais-tu prétendre que Victorin ait jamais fait violence à

une femme et qu'il s'enivre chaque jour? m'écriai-je indigné. Je

dis que tu mens, ou que ceux qui t'ont rapporté cela ont menti...

Voilà donc ces bruits indignes qui circulent dans le camp sur

Victorin! Et vous êtes assez simples ou assez enclins à la

calomnie pour les croire?...

-- Le soldat n'est déjà pas si simple, ami Scanvoch; seulement il

n'ignore pas le vieux proverbe gaulois: _On n'attribue les brebis

perdues qu'aux possesseurs de troupeaux... _Ainsi, par exemple, tu

connais le capitaine Marion? tu sais? cet ancien ouvrier

forgeron?...

-- Oui, l'un des meilleurs officiers de l'armée...

-- Le fameux capitaine Marion, qui porte un boeuf sur ses épaules,

ajouta un des soldats, et qui peut abattre ce boeuf d'un seul coup

de poing, aussi pesant que la niasse de fer d'un boucher.

-- Et le capitaine Marion, ajouta un autre rameur, n'en est pas

moins bon compagnon, malgré sa force et sa gloire; car il a pour

ami de guerre, pour _saldune_, comme on disait au temps jadis, un

soldat, son ancien camarade de forge.

-- Je connais la bravoure, la modestie, la haute raison et

l'austérité du capitaine Marion, leur dis-je; mais à quel propos

le comparer à Victorin?...

-- Un mot encore, ami Scanvoch. As-tu vu, l'autre jour, entrer

dans Mayence ces deux bohémiennes traînées dans leur chariot par

des mules couvertes de grelots, et conduites par un négrillon?

-- Je n'ai pas vu ces femmes, mais j'ai entendu parler d'elles.

Mais, encore une fois, à quoi bon tout ceci à propos de Victorin?

-- Je t'ai rappelé le proverbe: _On n'attribue les brebis perdues

qu'aux possesseurs de troupeaux..._ parce que l'on aurait beau

attribuer au capitaine Marion des habitudes d'ivrognerie et de

violence envers les femmes, que, malgré sa simplesse, le soldat ne

croirait pas un mot de ces mensonges, n'est-ce pas? De même que,

si l'on attribuait quelque débauche à ces coureuses bohémiennes,

le soldat croirait à ces bruits?

-- Je te comprends, Douarnek, et comme toi je serai sincère...

Oui, Victorin aime la gaieté du vin, en compagnie de quelques

camarades de guerre... Oui, Victorin, resté veuf à vingt ans,

après quelques mois de mariage, a parfois cédé aux entraînements

de la jeunesse; sa mère a souvent regretté, ainsi que moi, qu'il

ne fût pas d'une sévérité de moeurs, d'ailleurs assez rare à son

âge... Mais, par le courroux des dieux! moi, qui n'ai pas quitté

Victorin depuis son enfance, je nie que l'ivresse soit chez lui

une habitude; je nie surtout qu'il ait jamais été assez lâche pour

violenter une femme!...

-- Ton bon coeur te fait défendre le fils de ta soeur de lait,

Scanvoch, quoique tu le saches coupable, à moins que tu nies ce

que tu ignores...

-- Qu'est-ce que j'ignore?

-- Une aventure que chacun sait dans le camp.

-- Quelle aventure? Dis-la...

-- Il y a quelque temps, Victorin et plusieurs officiers de

l'armée ont été boire et se divertir dans une des îles des bords

du Rhin où se trouve une taverne... Le soir venu, Victorin, ivre

comme d'habitude, a fait violence à l'hôtesse; celle-ci, dans son

désespoir, s'est jetée dans le fleuve... où elle s'est noyée...

-- Un soldat qui se conduirait ainsi sous un chef sévère, dit un

des rameurs, porterait sa tête sur le billot...

-- Et ce supplice, il l'aurait mérité, ajouta un autre rameur;

j'aimerais, comme un autre, à rire avec mon hôtesse; mais lui

faire violence, c'est une sauvagerie digne de ces écorcheurs

franks dont les prêtresses, cuisinières du diable, font bouillir

nos prisonniers dans leur chaudière.

J'étais resté si stupéfait de l'accusation portée contre Victorin,

que, pendant un moment, j'avais gardé le silence; mais je

m'écriai:

-- Mensonge!... mensonge aussi infâme que l'eût été une pareille

conduite! Qui ose accuser le fils de Victorin d'un tel crime?

-- Un homme bien informé, me répondit Douarnek.

-- Son nom? le nom de ce menteur?

-- Il s'appelle Morix; il était le secrétaire d'un parent de

Victoria, venu au camp il y a un mois.

-- Ce parent est Tétrik, gouverneur de Gascogne, dis-je stupéfait;

cet homme est la bonté, la loyauté mêmes, un des plus anciens, des

plus fidèles amis de Victoria.

-- Alors le témoignage de cet homme n'en est que plus certain.

-- Quoi! lui, Tétrik! il aurait affirmé ce que tu racontes?

-- Il en a fait part et l'a confirmé à son secrétaire, en

déplorant l'horrible dissolution des moeurs de Victorin.

-- Mensonge! Tétrik n'a que des paroles de tendresse et d'estime

pour le fils de Victoria.

-- Scanvoch, nous sommes tous deux Bretons; je sers dans l'armée

depuis vingt-cinq ans: demande à mes officiers si Douarnek est un

menteur.

-- Je te crois sincère, mais l'on t'a indignement abusé!

-- Morix, le secrétaire de Tétrik, a raconté l'aventure, non pas

seulement à moi, mais à bien d'autres soldats du camp, auxquels il

payait à boire... Cet homme a été cru sur parole, parce que plus

d'une fois, moi, comme beaucoup de mes compagnons, nous avons vu

Victorin et ses amis, échauffés par le vin, se livrer à de folles

prouesses.

-- L'ardeur du courage n'échauffe-t-elle pas les jeunes têtes

autant que le vin?

-- Écoute, Scanvoch, j'ai vu de mes yeux Victorin pousser son

cheval dans le Rhin, disant qu'il voulait le traverser, et il eût

été noyé si moi et un autre soldat, nous jetant dans une barque,

n'avions été le repêcher demi-ivre, tandis que le courant

entraînait son cheval... un superbe cheval noir, ma foi... Sais-tu

ce qu'alors Victorin nous a dit? «Il fallait me laisser boire,

puisque ce fleuve coule du vin blanc de Béziers.» Ce que je

raconte n'est pas un conte, Scanvoch; je l'ai vu de mes yeux, je

l'ai entendu de mes oreilles.

À cela, malgré mon attachement pour Victorin, je ne pus rien

répondre: je le savais incapable d'une lâcheté, d'une infamie;

mais aussi je le savais capable de dangereuses étourderies.

-- Quant à moi, reprit un autre soldat, j'ai souvent vu, étant de

faction près de la demeure de Victorin, séparée de celle de sa

mère par un jardin, des femmes voilées sortir à l'aube de son

logis; il en sortait de grandes, il en sortait de petites, il en

sortait de grosses, il en sortait de maigres, à moins que le

crépuscule ne me troublât la vue et que ce fût toujours la même

femme.

-- À cela, ta sincérité n'a rien à répondre, ami Scanvoch, me dit

Douarnek; -- car, en effet, je n'avais pu contredire cette autre

accusation. -- Ne t'étonne donc plus de notre croyance aux paroles

du secrétaire de Tétrik... Voyons, avoue-le, celui qui, dans son

ivresse, prend le Rhin pour un fleuve de vin de Béziers, celui de

chez qui sort à l'aube une pareille procession de femmes, ne peut-

il pas, dans son ivresse, vouloir faire violence à son hôtesse?

-- Non m'écriai-je, non! L'on peut avoir les défauts de son âge,

sans être pour cela un infâme!

-- Tiens, Scanvoch, tu es l'ami de notre mère à tous, de Victoria,

la belle et l'auguste; tu chéris Victoria comme son fils; dis-lui

ceci: Les soldats, même les plus grossiers, les plus dissolus,

n'aiment pas à retrouver leurs vices dans les chefs qu'ils ont

choisis; aussi, de jour en jour, l'affection de l'armée se retire

de Victorin pour se reporter tout entière sur Victoria.

-- Oui, lui dis-je en réfléchissant; et cela seulement, n'est-ce

pas? depuis que Tétrik, le gouverneur de Gascogne, parent et ami

de Victoria, a fait un dernier voyage au camp. Jusqu'alors on

avait aimé le jeune général, malgré les faiblesses de son âge.

-- C'est vrai; il était si bon, si brave, si avenant pour chacun!

Il était si beau à cheval! il avait une si fière tournure

militaire! Nous l'aimions comme notre enfant, ce jeune capitaine!

Nous l'avions vu naître et fait danser tout petit sur nos genoux

aux veillées du camp; plus tard, nous fermions les yeux sur ses

faiblesses, car les pères sont toujours indulgents; mais pour des

indignités, pas d'indulgence!

-- Et de ces indignités, repris-je de plus en plus frappé de cette

circonstance qui, rappelant à mon esprit certains souvenirs,

éveillait aussi en moi une vague défiance, et de ces indignités il

n'existe pas d'autre preuve que la parole du secrétaire de Tétrik?

-- Ce secrétaire nous a rapporté les paroles de son maître, rien

de plus...

Pendant cet entretien, auquel je prêtais une attention de plus en

plus vive, notre barque, conduite par les quatre vigoureux

rameurs, avait traversé le Rhin dans toute sa largeur; les soldats

tournaient le dos à la rive où nous allions aborder; moi, j'étais

tellement absorbé par ce que j'apprenais de la désaffection

croissante de l'armée à l'égard de Victorin, que je n'avais pas

songé à jeter les yeux sur le rivage, dont nous approchions de

plus en plus... Soudain j'entendis une foule de sifflements aigus

retentir autour de nous et je m'écriai:

-- Jetez-vous à plat sur les bancs!

Il était trop tard.; une volée de longues flèches criblait notre

bateau: l'un des rameurs fut tué, tandis que Douarnek, qui pour

ramer tournait le dos à l'avant de la barque, reçut un trait dans

l'épaule.

-- Voilà comme les Franks accueillent les parlementaires en temps

de trêve, dit le vétéran sans discontinuer de ramer et même sans

retourner la tète; c'est la première fois que je suis frappé par

derrière. Cette flèche dans le dos sied mal à un soldat; arrache-

la-moi vite, camarade, ajouta-t-il en s'adressant au rameur devant

lequel il était placé.

Mais Douarnek, malgré ses efforts, manoeuvrait sa rame avec moins

de vigueur; et quoique la plaie fût légère, son sang coulait avec

abondance.

-- Je te l'avais bien dit, Scanvoch, reprit-il, que tes branches

de paix nous seraient de mauvais remparts contre la traîtrise de

ces écorcheurs franks... Allons, enfants, ferme à nos rames,

puisque nous ne sommes plus que trois; car notre camarade, qui se

débat le nez sur son banc, ne peut plus compter pour un rameur!

Douarnek n'avait pas achevé ces paroles, que, m'élançant à l'avant

de la barque en passant par-dessus le corps du soldat qui rendait

le dernier soupir, je saisis une des branches de chêne et l'agitai

au-dessus de ma tête en signal de paix.

Une seconde volée de flèches, partie de derrière un escarpement de

la rive, répondit à mon signal: l'une m'effleura le bras, l'autre

s'émoussa sur mon casque de fer; mais aucun soldat ne fut atteint.

Nous étions alors à peu de distance du rivage; je me jetai à

l'eau; elle me montait jusqu'aux épaules, et je dis à Douarnek:

-- Fais force de rames pour te mettre hors de portée des flèches,

puis tu ancreras le bateau, et vous m'attendrez sans danger... Si

après le coucher du soleil je ne suis pas de retour, retourne au

camp, et dis à Victoria que j'ai été fait prisonnier ou massacré

par les Franks; elle prendra soin de ma femme Ellèn et de mon fils

Aëlguen...

-- Cela me fâche de te laisser aller seul parmi ces écorcheurs,

ami Scanvoch, dit Douarnek; mais nous faire tuer avec toi, c'est

t'ôter tout moyen de revenir à notre camp, si tu as le bonheur de

leur échapper... Bon courage, Scanvoch... À ce soir...

Et la barque s'éloigna rapidement pendant que je gagnais le

rivage.

L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps · 第 4 / 13 题