«Si quand le pape et les évêques demeurent dans les bornes
ecclésiastiques, et ne se mêlent que des choses qui regardent la foi
et la religion, il n'a pas pour eux un très-profond respect et une
obéissance filiale; mais si dans les affaires de religion ils veulent
mêler de la politique humaine, et se conduire par ses règles,
changeant leur crosse en sceptre et leur tiare en casque, il ne les
considère pas comme des personnes séculières, et le pape comme un
prince temporel, et s'il n'agit pas contre eux comme avec tous les
autres hommes?»
* * * * *
«Dès le samedi matin, quatrième jour de mon commencement de travail,
c'est-à-dire le 18e février, ayant résolu de partir immédiatement
après dîner pour retourner à Paris, et assister le lendemain aux
exercices ordinaires de Charenton, je me rendis dans la chambre de M.
le duc de Montausier, à qui je fis voir les titres que j'avois mis à
la tête de tous ses papiers, et lui dis l'usage que j'en prétendois
faire, et quel étoit, en un mot, le plan que je m'étois formé dans
l'esprit. Il entra d'abord dans toutes mes vues, et je vis bien
que ce projet ne lui déplaisoit pas. «Voilà encore plus que je
n'espérois, me dit-il, et j'ai grande impatience de voir tout cela
exécuté.--Désormais, Monseigneur, lui dis-je, je crois vous le pouvoir
promettre; car de la manière que je l'ai déjà dans la tête, je vois
bien que s'il plaît à Dieu j'en viendrai à bout. Je pars après dîner,
si vous m'en donnez la permission, et lundi je mettrai les fers au feu
pour ne discontinuer plus, les dimanches exceptés, car j'espère d'être
ici dès dix heures du matin.» M. de Montausier parut surpris et me
demanda si, ne pouvant lui donner que les cinq ou six semaines dont
nous étions convenus, je ne voulois pas, au moins, les lui donner
entières, et si je me faisois un si grand scrupule de manquer ce peu
de dimanches? «Monseigneur, lui dis-je, vous savez que Dieu a bien
voulu nous abandonner six jours des sept que chaque semaine contient,
mais qu'il s'est réservé le septième, afin que nous le lui
consacrions. Vous y obéissez tout le premier, Monseigneur, avec
beaucoup d'exactitude; trouvez bon que j'en use de même.» Il ne
résista pas, et me recommanda seulement de ne pas manquer du moins à
revenir. Je le fis, et un exprès m'ayant été dépêché sept semaines
après, savoir le mercredi 11e avril, par M. le marquis de Ruvigny,
pour me rendre auprès de lui et de monsieur l'envoyé extraordinaire
Savile[166] (dont le dernier avoit reçu du roi son maître l'ordre de
mon installation), je fis voir ma dépêche à M. de Montausier, mais en
lui déclarant que j'avois résolu de prier M. de Ruvigny de m'obtenir
un délai de quinze jours, jusqu'à ce que j'eusse achevé ce qui me
restoit à faire à Saint-Germain. «Ne faites point cela, me dit
obligeamment M. de Montausier; jusqu'ici je n'avois point laissé
sortir ma cassette d'auprès de moi, et c'est pour cela que je vous
avois demandé de venir demeurer ici. Mais je me fie entièrement en
vous; emportez-la, mais gardez-la, je vous en prie, le moins que vous
pourrez.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[166] Il eut peu de mois après le brevet d'ambassadeur, et était
frère du marquis d'Halifax (_George Savile_). Il mourut à Paris
en octobre ou novembre 1687, universellement regretté. (_Note de
l'auteur._)
«Je reviens à M. le duc de Montausier, pour dire comment je sortis
d'affaires avec lui. Dès que je fus de retour à Paris (ce qui fut le
11e avril), je repris l'ouvrage auquel je n'avois pas encore mis la
dernière main, et dressai une grande table de trois pieds de haut sur
deux de large, où je rangeai les cinq colonnes mentionnées ci-dessus.
Au bout de chacune desquelles se voyoit le renvoi à tous mes six ou
sept mille petits papiers numérotés comme j'ai dit, ce qui fut fait en
deux ou trois jours, au bout desquels, savoir, le samedi 15e avril,
j'entrai à l'Académie, de quoi j'avertis aussitôt M. de Montausier
(savoir, le mercredi 19), lui témoignant que j'avois encore pour trois
ou quatre jours besoin de sa cassette avant que de la lui renvoyer,
sur quoi il me répondit ceci:
Ce 21 avril 1679, à Saint-Germain.
«Puisque vous avez encore besoin du reste de cette semaine pour revoir
mes petits papiers que vous avez, employez-y ce temps-là, et après
que vous aurez fait, rapportez-les-moi vous-même; car par d'autres
voies, quand même ce seroit par l'hôtel de Rambouillet, ils pourroient
s'égarer, et vous comprendrez que je veux éviter bien cela. Je vous
prie donc d'y mettre la dernière main, et de me les apporter dès que
vous pourrez. Vous me ferez plaisir, et de croire que j'ai beaucoup de
considération pour vous.
«MONTAUSIER.»
«Tout mon ouvrage étant prêt, et moi disposé à le rapporter à
Saint-Germain, selon le désir de M. de Montausier, je fus bien aise
d'aller la veille tout au soir.... rendre une visite à M. Claude,
faisant porter chez lui ma table pour lui en demander son avis. J'y
trouvai ma femme avec M. Tessereau, selon l'ordinaire de nos veillées,
car nous étions tous fort voisins. Je lus à M. Claude, après lui en
avoir fait un grand éloge, les neuf morceaux de M. de Montausier qu'on
a vu ci-dessus, et lui montrai ensuite ma table avec l'entière
distribution de tous mes petits papiers numérotés comme j'ai dit. Il
goûta fort le tout, et dit quelque chose en particulier à ma femme,
pendant que je continuois quelque discours à M. Tessereau sur un
éclaircissement qu'il m'avoit demandé; je ne sus donc rien, pour
l'heure, de ce que M. Claude et ma femme s'étoient dit; mais au sortir
de notre veillée, comme je reconduisois ma femme jusque chez nous,
accompagné de M. Tessereau: «Savez-vous bien, nous dit-elle, quel
jugement M. Claude m'a témoigné faire de ce que vous lui avez montré?»
Cela me fit un peu de peur, et sur ce qui lui en parut:
«Rassurez-vous, me dit-elle en continuant, voici ce qu'il m'en a dit:
Je trouve très-beau, aussi bien que fait votre mari, les préceptes de
M. de Montausier, mais j'aimerois cent fois mieux être auteur de la
table qui nous a été montrée. On trouvera fort aisément cent beaux
esprits capables de dresser des préceptes aussi judicieux et aussi
délicatement tournés que ceux qui sont dans les petits papiers que
nous avons vus, mais entre ces cent beaux esprits à peine en
trouvera-t-on deux capables de faire la table où ils sont si
artistement rangés. Votre mari montre par là qu'il a un esprit de
plan, et il n'y a rien de plus difficile à trouver qu'un esprit
capable de bien faire un plan.»
«Le lundi, 24 avril, j'allai trouver à Saint-Germain M. le duc de
Montausier, à qui je fis rapporter sa cassette, et lui montrai ma
table. Il m'en parut agréablement surpris et étant en peine si mon
dessein étoit de lui laisser cette pièce si enjolivée de divers traits
faits à plaisir, et dont l'écriture étoit fort peinte: «Mais, me
dit-il, est-ce pour moi cela?--Si vous ne le trouvez pas indigne de
vous, Monseigneur, lui dis-je; vous pouvez bien juger que je ne puis
pas avoir d'autre dessein que de vous le laisser; aussi bien
_Tua sunt hæc opera tanta_;
et sans les excellentes matières que vous m'avez fournies, je n'aurois
pas pu faire la pièce que vous voyez et qui a le bonheur de ne vous
pas déplaire.--Vous faites bien de l'honneur, reprit M. de Montausier,
à ce que vous appelez mes matières, et je ne fais que rendre justice à
la forme que vous leur avez donnée.» Il me mena dîner avec lui, et
s'étant un peu arrêté dans son cabinet avec son secrétaire, il rentra
bientôt dans sa chambre où je l'attendois pour prendre congé de lui.
Il me renouvela encore ses remercîmens, qu'il accompagna d'une tendre
embrassade, et me reconduisant jusqu'à son anti-chambre: «Mon
secrétaire, me dit-il en me quittant, vous dira encore deux mots de ma
part dans ce passage.» Effectivement le sieur.... comme voulant aussi
me dire adieu, me mit en main un morceau de papier assez gros, qu'il
me dit avoir ordre de me donner, et j'y trouvai 39 louis d'or, sur
l'imparité desquels je ne pus m'empêcher de faire quelque réflexion
suspecte. Je ne m'explique point autrement ici sur la matière; mais on
ne me mettra jamais dans l'esprit qu'une personne comme M. le duc de
Montausier, voulant faire une reconnoissance dans toutes les formes,
se soit fixé à 39 louis d'or; le droit du jeu, tout au moins, seroit
de dire qu'il y avoit eu ordre pour 40. Mais je suis persuadé que
comme du vu et du su de M. de Montausier, j'avois employé cinquante
jours entiers à mon ouvrage, son dessein n'avoit pas été autre que de
me compter mes journées sur le pied d'un louis d'or chacune.»