AU ROY.

«Dans toute la France, et particulièrement à la cour, hommes et

femmes, sçavans et ignorans, sages et insensez, parlent de l'éducation

de Monseigneur le dauphin. Je ne m'en étonne pas, Sire, puisqu'on

n'est que trop porté à raisonner bien ou mal des choses dont on n'a

pas à rendre compte, il n'est pas surprenant que tout le monde

s'entretienne d'une chose qui intéresse tout le monde. Mais ce que

j'admire, c'est que les personnes, même les plus sages, parlent sur

cette matière sans connoissance de cause, et condamnent les parties

sans les entendre. On ne voudroit pas régler la plus petite affaire,

sans en avoir pris auparavant une exacte connoissance, et sans aucun

examen, on s'érige en juge, et on décide souverainement de la conduite

qu'on doit tenir dans l'affaire la plus importante du royaume.

«Mes censeurs condamnent presque toutes les manières dont on s'y prend

pour élever M. le dauphin, et disent avec confiance, comme s'ils y

avoient bien pensé, ce qu'il faudroit faire au lieu de ce qu'on fait.

Peuvent-ils donc croire ces gens si capables, que des personnes

choisies par le prince du monde le plus éclairé, et qui d'ailleurs ne

sont pas dépourvues tout à fait de lumières et d'intelligence, ne

voyent pas avec toute leur application, ce que voyent avec tant de

facilité, des gens qui ne sont aucunement engagez dans l'affaire dont

il s'agit, et qui n'y pensent que par hazard? Qu'ils ayent tant de

bonne opinion qu'il leur plaira de leur suffisance, mais qu'ils ne

croyent pas si légèrement, que les autres soient aveugles. Ils

devroient au moins suspendre leur jugement, et consulter sur une

matière de cette nature, ceux qui voyent les choses de plus près. Si

l'on observoit cette règle de la justice, on trouveroit que

non-seulement je vois ce que voyent les autres, mais que je vois

encore beaucoup au-delà. Ce qui ne vient point en moi d'une capacité

supérieure, mais seulement de ce que je pense sans cesse aux devoirs

de ma charge, et que les autres n'y réfléchissent pas même quand ils

en parlent. Le reproche le plus universel, est que l'on fait trop

étudier le dauphin; que son occupation ordinaire est une occupation

inutile; qu'il vaudroit mieux lui apprendre à vivre; que la science du

monde est la véritable science de ceux qui sont nez pour commander;

qu'enfin il est nécessaire qu'un prince soit honnête homme, mais qu'il

ne lui convient pas même d'être sçavant. Ces raisonnemens seroient

justes, si nous négligions ce qui doit être notre but principal, et ce

qui l'est, en effet, pour songer uniquement à ce qu'il y a de moins

essentiel.

«Mais si l'on étoit plus équitable et moins prévenu, on verroit que

les enfants, de quelque condition qu'ils soient, doivent être occupez,

et qu'ils ne le sçauroient être plus utilement qu'à l'étude; que le

sort des princes seroit bien malheureux, s'il falloit qu'ils se

distinguassent des particuliers par l'oisiveté et par l'ignorance; que

M. le dauphin donnant quelques heures à ses livres et le reste à la

cour, il apprend également les sciences par l'étude, et le monde par

l'usage, et qu'enfin rien ne peut tant l'aider à être honnête homme,

que le soin que l'on prend pour l'empêcher d'être ignorant.

«Le peu de temps même que M. le dauphin donne à l'étude, n'est pas

tout employé, comme on se l'imagine, à lui faire apprendre le latin et

à lui faire expliquer les anciens auteurs: on cherche et l'on trouve

dans ces momens consacrez à l'étude, l'occasion de l'instruire de

toutes les choses qui conviennent à sa naissance et à son âge, de ce

qu'il doit à Votre Majesté et à l'État, aux particuliers, à soi-même,

et surtout à Dieu. On essaye de lui inspirer à tout propos

l'honnêteté, la probité, la piété, l'amour des peuples, l'honneur, le

désir de la vraye gloire, et toutes les autres vertus nécessaires à un

grand prince, et dignes d'un fils de Votre Majesté. Quel autre moyen

pourroit être plus propre pour lui former ainsi l'esprit et le cœur?

Le divertissement est fait pour délasser l'esprit, et non pour le

perfectionner. Les dames, en l'entretenant, ne songeroient qu'à lui

plaire; les courtisans n'essayeroient qu'à le corrompre, en conversant

avec lui, par des basses complaisances, et par des flatteries

dangereuses. A quoi voudroit-on que M. le dauphin employât le temps

que nous lui faisons donner à l'étude? Seroit-ce aux affaires de

l'État? il n'est pas encore en âge de s'y appliquer beaucoup.

Seroit-ce à la lecture? N'est-ce pas étudier que de lire? Seroit-ce

aux exercices du corps? N'en fait-il pas autant qu'il est nécessaire?

Seroit-ce au jeu? Oseroit-on dire que ce fût là la meilleure

occupation? Le dessein de Votre Majesté est sans doute d'élever M. le

dauphin, de sorte qu'il soit capable de régner; qu'il connoisse

l'obligation où est un prince de s'appliquer au grand art de gouverner

les peuples, et qu'il apprenne qu'il est né pour l'action et pour le

travail, et non pour le plaisir, l'oisiveté et la mollesse. Pour

parvenir à ce but, il faut l'accoutumer de bonne heure aux exercices

de l'esprit et du corps, l'attacher fortement et assidûment à l'étude,

qui est la seule affaire proportionnée à son âge, et ne lui donner du

tems pour se divertir qu'après qu'il s'est exactement acquitté de ses

devoirs, et qu'autant qu'il est nécessaire pour délasser l'esprit,

fortifier le corps et entretenir la santé.

«On ne sauroit trop se représenter combien les divertissements

dissipent l'esprit des hommes les plus raisonnables et les plus

appliquez, à plus forte raison celui des enfans que l'âge, le peu

d'expérience, et souvent leur propre naturel rendent ennemis de toute

sorte d'application. Ils se font une manière de vie voluptueuse,

qu'ils veulent après continuer. A peine commencent-ils une partie de

plaisir qu'ils en proposent une autre, leur imagination est toujours

remplie de la vaine idée de quelque divertissement, ou présent ou à

venir. C'est là leur unique occupation, dont ils se font une telle

habitude, que tout ce qui n'a pas ce goût leur devient amer et

insupportable. Tous les momens qu'ils passent sans quelque amusement

frivole, leur paraissent longs et ennuyeux. Rappellez-les à des choses

sérieuses, ils ne peuvent se résoudre à y penser, ils tombent dans

l'abattement et dans la langueur; leur esprit s'égare de lui-même, et

se détourne tout d'un coup de ce qui est utile, vers ce qui est

agréable.

«Rien ne renverse tant l'ordre de la société que lorsqu'un prince, qui

en est le chef, ne s'occupe que du jeu et du divertissement. Il

néglige ceux qui peuvent lui inspirer la vertu, et n'aime que ceux qui

peuvent lui procurer des plaisirs; il se met au-dessus des règles et

des bienséances, il ne peut souffrir les compagnies et les

conversations les plus polies, et renonce à tous les devoirs publics

de civilité et d'honnêteté, qui obligent également tous les hommes, de

quelque qualité qu'ils puissent être.

«Mais ce qu'il y a de plus considérable, c'est que lorsqu'on élève les

princes avec trop d'indulgence, et dans des divertissemens continuels,

la coutume forme en eux une dangereuse habitude, qui devient ensuite

une espèce de nécessité. Quand les devoirs importans arrivent avec

l'âge; quand ils sont pressés par les affaires et les besoins de

l'État, ils n'ont plus la force de résister au penchant qu'ils ont

pour le repos; ils avoient cru qu'ils n'étoient nez que pour le

plaisir, et ils ont peine à se détromper; de sorte que souvent rebutez

du travail, auquel ils n'ont jamais été accoutumez, ils sacrifient à

leur nonchalance leurs intérêts même, et leur gloire. Contens dans

leur honteuse oisiveté, pourvû qu'on ne les fatigue point du récit

importun de ce qui se passe dans l'État.

«Je ne prétens pas cependant exclure de l'éducation d'un enfant tous

les divertissemens. Il est juste qu'on ménage un peu ces jeunes

esprits; il leur faut de l'occupation, mais ils ont aussi besoin de

relâche. Comme il y auroit aussi de la mollesse à les laisser endormir

dans l'oisiveté, de même il y auroit de la barbarie à les laisser

accabler par le poids d'un travail trop rude, ou trop assidu.

«On se trompe si l'on croit qu'il faille élever les enfans qui doivent

être un jour dans le grand monde, comme s'ils étoient déjà propres à y

jouer leur rôle. C'est un abus de s'imaginer qu'il faille leur donner

la liberté de tout dire et de tout faire comme à des personnes plus

mûres; et les mettre de toutes les parties; comme si ce qui fait

naître le goût du plaisir et du libertinage avoit besoin de

s'apprendre.

«Quand leur humeur et leur complexion les portent à la volupté, comme

d'ordinaire elles ne les y portent que trop, ils n'ont besoin ni

d'enseignemens ni de maîtres. Ainsi il est nécessaire de les occuper

dans leur première jeunesse à des choses, auxquelles ils ne

s'occuperoient pas dans un âge plus avancé.

«La principale est de leur apprendre avec soin tout ce qui peut les

rendre capables de s'instruire et de se servir de maître à eux-mêmes,

lorsqu'il ne leur conviendra plus d'en avoir; c'est de leur faire

aimer les livres, et de les accoutumer à l'entretien de ces docteurs

muets, dont les préceptes et les conseils ne sont suspects ni de

complaisance ni d'intérêt, qui blâment sans déguisement tout ce qui

est blâmable, et qui loüent sans flaterie tout ce qui est digne de

loüange; chose infiniment avantageuse, sur tout aux princes, à qui

l'on n'ose jamais dire la vérité.

«Pour détruire tout ce que je viens d'avancer, on dira peut-être,

Sire, qu'il ne faut que comparer la manière dont vous avez été élevé,

avec celle dont vous regnez. Mais que Votre Majesté ne prenne pas

exemple sur elle-même. Si après avoir été conduit avec trop

d'indulgence et nourri au milieu des plaisirs et des jeux, vous vous

êtes néanmoins trouvé le plus grand, le plus habile et le plus

vigilant roy du monde, le ciel ne fait pas tous les jours des

miracles.

«C'en est un, Sire, que le monde voit avec étonnement, que vous vous

soyez vous-même rendu capable de gouverner un grand État, de commander

de puissantes armées, de faire la félicité de vos peuples, et

d'abattre la fierté de vos ennemis, avec le seul secours de vos

réflexions, et par la force de votre excellent génie. Il est vrai que

Votre Majesté n'a eu besoin ni de maîtres ni de directeurs,

d'instructions ni de préceptes, et que Dieu lui a inspiré la science

des rois, comme il inspira aux premiers hommes les arts et les

connoissances nécessaires au genre humain. Mais, Sire, la capacité

parfaite ne descend pas toujours du père au fils, elle se donne aux

uns et se fait acheter aux autres; et les choses extraordinaires

n'arrivent pas ainsi coup sur coup.

«La destinée de monseigneur le dauphin n'est peut-être pas si heureuse

que la vôtre; il doit peut-être passer par le chemin des autres

hommes, acquérir par l'étude ce que vous ne devez qu'à vos propres

lumières, et se rendre grand par le travail, au lieu que vous l'êtes

devenu sans peine par la seule force de votre esprit.

«Qu'on ne dise pas non plus que monseigneur le dauphin n'est plus en

âge d'être contraint, et qu'il est temps de le laisser maître de ses

actions. C'est précisément à cet âge où les passions sont fortes, et

la raison foible, où l'on veut ardemment ce que l'on veut, et où l'on

ne veut ordinairement rien de bon; c'est alors qu'on a plus que jamais

besoin d'être gouverné, parce qu'on se laisse indiscrètement emporter

au mal, si l'on n'en est empêché par quelque obstacle plus puissant

que la raison.

«Cet obstacle est la seule autorité des personnes vigilantes, fermes,

résolues et inflexibles, comme sont les pères sages et éclairés, ou

ceux à qui ils ont remis le soin de l'éducation de leurs enfans. Plus

ils ont d'élévation au-dessus du commun par la fortune ou par la

naissance, et plus long-tems il est d'usage de les retenir sous la

dépendance de leurs gouverneurs; tout au plus on en change le nom,

mais sans rien diminuer de l'autorité, afin qu'ils puissent toujours

modérer avec discrétion la jeunesse de leurs élèves, et les garantir

par leurs soins de tomber dans les précipices, où la légèreté,

l'inexpérience et la présomption, qui n'accompagnent que trop

ordinairement cet âge, pourroient les entraîner.

«Monseigneur le dauphin a beaucoup d'esprit; M. de Condom, qui s'y

connoît mieux que moi, en assurera Votre Majesté. Il dit souvent des

choses de bon sens, et raille quelquefois agréablement; il n'a ni

malignité, ni haine, ni désir de vengeance. S'il donne quelque marque

de promptitude et de colère, c'est sans emportement et sans suite.

Quand il veut il entend, il comprend, il retient avec une merveilleuse

facilité, et c'est ce qui nous console; mais il ne le veut pas

toujours, et c'est ce qui nous afflige. Nous employons pour lui

inspirer l'amour des choses utiles, tous les ressorts que nous jugeons

propres à produire un effet si désirable; mais les distractions et les

langueurs d'esprit rendent quelquefois nos efforts inutiles, et les

empêchent de faire sur lui toute l'impression que nous souhaiterions.

«L'inapplication aux choses sérieuses, et l'attachement aux amusemens

frivoles, sont donc les seuls ennemis qui s'opposent à notre zèle;

mais si ces ennemis sont redoutables, je ne les tiens pas invincibles,

pourvû qu'on les attaque comme il faut. Pour avancer le progrès qu'on

désire en monseigneur le dauphin, rien ne lui seroit plus utile que

l'entretien de personnes agréables, gayes et de bonne humeur, et en

même temps sensées, raisonnables et vertueuses. Ce seroit à mon gré le

plus sûr moyen de lui former l'esprit et le jugement, de lui donner la

connoissance nécessaire des choses de ce monde, de lui inspirer des

sentimens dignes de sa naissance, et du rang qu'il doit tenir.

«Par cette conduite on l'accoutumeroit insensiblement à se plaire dans

la société des honnêtes gens, et l'on ne sçauroit dire combien dans

une pareille école, on peut s'instruire en peu de tems. Ce qui me

paroît de difficile, c'est de trouver des gens propres à ces

entretiens; mais enfin la chose n'est pas impossible, et les personnes

mêmes qui composent la maison de monseigneur le dauphin, se ralliant

auprès de lui dans ses heures de relâche, pourroient suffire à ce

dessein.

«Mais un moyen plus efficace encore, ce seroit, Sire, que Votre

Majesté voulût bien se résoudre à dérober de tems en tems une

demi-heure à ses autres affaires, faire venir M. le dauphin dans son

cabinet, avec M. de Condom, ou avec moi, et se rabaisser un peu à la

capacité des enfans pour l'entretenir. Vous lui feriez comprendre,

Sire, l'amitié et la tendresse dont votre cœur est rempli pour lui;

l'intention que vous avez de le rendre digne, par une bonne éducation,

de l'honneur qu'il a d'être votre fils: que s'il ne répondoit pas aux

soins de Votre Majesté et aux vœux de toute la France, il

s'exposeroit à perdre vos bonnes grâces, et à devenir le prince le

plus malheureux du monde, au lieu qu'il sera infailliblement le plus

heureux, s'il prend avec ardeur le dessein de remplir les vûes de

Votre Majesté.

«Vos remontrances et vos exhortations, Sire, seront sans doute d'un

grand poids, et nous serviront pour lui mettre incessamment et avec

succès ses devoirs devant les yeux. C'est un secret dont nous nous

sommes heureusement servis, toutes les fois qu'il a plû à Votre

Majesté de nous en fournir l'occasion; mais comme ç'a été rarement,

les suites n'en ont pas été longues.

«Si Dieu bénit ce moyen, et que monseigneur le dauphin en profite,

comme j'ai tout lieu de l'espérer, Votre Majesté pourroit lui

communiquer quelque affaire de moindre importance, lui faire connoître

au commencement ce qu'il y a faire ou à dire là-dessus, lui demander

même son avis, le corriger doucement s'il n'étoit pas bon, et le louer

s'il étoit raisonnable. De mon côté, j'essairois en particulier de lui

développer plus en détail les raisons de Votre Majesté. Si cela vous

donne d'abord quelque peine, Sire, j'ose vous promettre que vous en

recevrez à la fin une joie inconcevable, et que vous en recueillerez

des fruits si doux et si abondans, qu'ils seront infiniment au-dessus

du travail que Votre Majesté y aura employé.

«Pour mettre la dernière main à cet important ouvrage, je vous conjure

au nom de Dieu, Sire, et vous demande avec respect, de la part de

monseigneur le dauphin, que vous ayez la bonté de continuer les

excellens mémoires que la passion ardente que vous avez de le rendre

digne de Votre Majesté vous a fait commencer pour son instruction. Si

durant cette guerre, que vous seul soutenez contre tant de nations

réunies, vos occupations, aussi continuelles que glorieuses, ne vous

le permettent pas; nous espérons que la paix, quand vous l'aurez

rendue à l'Europe par l'humiliation de ceux qui l'ont troublée, vous

en donnera le loisir.

«Souffrez, Sire, qu'emporté par l'ardeur de mon zèle pour le service

de Monseigneur, et pour celui de Votre Majesté, j'ose vous remettre

ses intérêts et ceux de la France entière devant les yeux, pour vous

engager à achever un travail, qui, sans doute, n'aura rien de pareil

pour la beauté et la solidité, et à communiquer dès à présent ce qui

en est déjà fait à celui pour qui seul votre tendresse vous a porté à

le faire. Je puis vous assurer que rien n'est si capable de profiter à

Monseigneur, il puisera dans cette excellente source tous les

principes d'un sage et glorieux gouvernement, et il se sentira pressé

du noble désir de marcher sur les traces d'un héros, dans qui le ciel

a pris plaisir de rassembler toutes les vertus royales, pour en faire

l'objet de l'admiration de tout l'univers.

«J'ai reconnu, Sire, que rien ne fait tant d'impression sur

Monseigneur le dauphin que ce qui vient de vous, soit vos paroles,

soit vos lettres, soit vos exemples. La lecture souvent réitérée de

vos instructions, les graveroit bien avant dans son âme, et me

donneroit lieu de lui remontrer avec plus d'espérance, de le rendre

attentif et docile, tout ce que Votre Majesté veut qu'il fasse, et

tout ce qu'elle veut qu'il évite.

«Voilà, Sire, les réflexions que mon application à remplir exactement

les devoirs du plus important emploi de l'État, dont vous avez bien

voulu m'honorer, m'a fait faire sur l'éducation et sur la personne de

Monseigneur le dauphin. Mon zèle pour votre service, et la crainte que

la calomnie n'eût surpris l'équité de Votre Majesté et ne fût venue à

bout de lui rendre ma conduite suspecte, m'a porté à les lui

communiquer, persuadé qu'auprès d'un prince si éclairé, elles

serviroient également à me justifier sur le passé, et à m'assurer

l'approbation de Votre Majesté pour l'avenir. Si j'ai été par malheur

téméraire ou indiscret en quelque chose, mon ardente passion pour

votre gloire et pour l'utilité de Monseigneur le dauphin, me fera

pardonner ma faute par un aussi bon maître que vous; et si la longueur

de mon discours vous a ennuyé, j'espère que l'importance de la matière

me servira d'excuse. Je me flatte même que Votre Majesté ne trouvera

pas mauvais que je rapproche ici, en peu de mots, ce que j'ai eu

l'honneur de lui représenter plus au long.

«Il y a quatre choses à faire pour produire dans Monseigneur le

dauphin tout l'effet que Votre Majesté doit attendre de son éducation.

La première est de ne le point abandonner à l'oisiveté et aux

plaisirs, qui ne manqueroient pas d'amollir son cœur et d'énerver son

courage. La seconde est de lui faire continuer ses études, qui sont si

avancées, et qui ne lui serviront de rien s'il ne les achève. La

troisième est de l'obliger à s'entretenir ordinairement avec des gens

d'esprit et de vertu, qui puissent, par des conversations agréables et

utiles, l'instruire en le divertissant, et presque sans qu'il s'en

apperçoive. Et la quatrième, qui seroit sans doute plus efficace que

les trois autres ensemble, est que Votre Majesté lui fasse l'honneur

de l'entretenir elle-même avec familiarité, et de lui remontrer avec

douceur ses devoirs et ses défauts.

«Rien n'a tant de pouvoir sur l'esprit d'un fils bien né, que les avis

d'un père sage, habile et vertueux. La première de ces conditions se

trouvant en Monseigneur le dauphin, et toutes les autres en vous,

Sire, la peine que vous auriez prise seroit suivie de l'heureux succès

que toute la France souhaite avec Votre Majesté.»

Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV: Montausier, sa vie et son temps · 第 23 / 47 题