I.

_Anecdotes sur le duc de Montausier._

M. de Montausier, qui avoit été gouverneur du dauphin, et qui, tant

qu'il a vécu, le servit assidûment de premier gentilhomme de sa

chambre, ne lui dit jamais que Monsieur, parlant à lui, et ne se

contraignit pas de déclamer contre l'usage qui s'étoit introduit de

lui dire Monseigneur. Il demandoit plaisamment si ce prince étoit

devenu évêque. C'est que peu auparavant, dans une assemblée du clergé,

les évêques, pour tâcher à se faire dire et écrire monseigneur,

prirent délibération de se le dire et se l'écrire réciproquement les

uns les autres. Ils ne réussirent à cela qu'avec le clergé et le

séculier subalterne. Tout le monde se moqua fort d'eux, et on rioit de

ce qu'ils s'étoient monseigneurisés. (Saint-Simon.)

Louis XIV disoit à M. de Montausier qu'il venoit enfin d'abandonner à

la justice un assassin auquel il avoit fait grâce après son premier

crime, et qui avoit tué vingt hommes: «Non, sire, répondit M. de

Montausier, il n'en a tué qu'un et Votre Majesté en a tué

dix-neuf[158].»

[158] Cette anecdote est extraite d'un réquisitoire de l'avocat

général Séguier en réponse à un mémoire de Dupaty, dans le procès

de trois hommes, condamnés à la roue par arrêt du parlement du 20

octobre 1785. Celles qui suivent sont, pour la plupart, tirées de

l'histoire du père Petit.

M. de Montausier disoit à Corneille, après le mauvais succès de sa

tragédie de _Bérénice_: «Monsieur, j'ai vu le temps que je faisois

d'assez bons vers; depuis que je suis vieux je ne fais rien qui

vaille. Il faut laisser cela aux jeunes gens.»

Un jour que le curé de Rambouillet, homme simple et sans façon, lui

disoit en dînant avec lui des vérités assez désagréables, un de ses

valets de chambre lui témoigna qu'il s'étonnoit de ce qu'on lui parlât

avec tant de hardiesse: _Pourquoi ne le trouverois-je pas bon?_

répondit le duc, _on a droit d'être hardi quand on dit la vérité_.

Il dit à peu près la même chose lorsqu'on lui fit entendre que Molière

l'avoit pris pour modèle en faisant la fameuse comédie du

_Misanthrope_. On cherchoit à l'irriter contre l'auteur de cette

pièce, mais il répondit toujours: _Je n'ai garde de vouloir du mal à

Molière, il faut que l'original soit bon, puisque la copie est si

belle_.

_Le seul reproche que j'aye à lui faire, c'est qu'il na pas imité

parfaitement son modèle, je voudrois bien être comme son misanthrope,

c'est un honnête homme._

Il disoit en parlant des ambitieux: _Ce sont ou des glorieux qui se

démentent en faisant des bassesses, ou des mercenaires qui veulent

être payés_.

A la guerre, il réprima toujours avec sévérité l'ardeur du soldat pour

le pillage; il avoit des égards pour les ennemis, et disoit

ordinairement en ces sortes d'occasion: _Faisons-leur craindre notre

valeur, et non pas notre cupidité_.

Il avoit le cœur si bon et si tendre, malgré tout ce qu'on pouvoit

dire de sa dureté, que jamais il n'a pu se trouver à un conseil de

guerre, ni donner sa voix pour condamner à mort.

Il aimoit extrêmement les livres: c'étoit sa plus forte passion; mais

il semble qu'il n'en a jamais aimé aucun plus que celui des Évangiles:

il l'avoit lu cent treize fois.

Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV: Montausier, sa vie et son temps · 第 16 / 47 题