AVANT-PROPOS.

Au moment de présenter au public une nouvelle étude sur le XVIIe

siècle, j'éprouve le besoin d'expliquer mon dessein, et de justifier

ce qui dans le titre même de cet ouvrage pourrait paraître ambitieux

ou inexact. Il semble exorbitant sans doute, de faire d'un personnage

qui ne s'appelait ni Richelieu ni Louis XIV le point central où

viennent converger les événements d'une époque immortelle, et

cependant, plus j'ai étudié la vie du duc de Montausier, plus elle

m'est apparue comme une magnifique synthèse du grand siècle pris dans

son ensemble, et considéré sous ses aspects les plus saillants: _la

guerre de Trente ans, la Fronde, l'épanouissement littéraire et la

persécution religieuse_.

Soldat à dix-huit ans, maréchal de camp dix ans plus tard, Montausier

prit part à tous les combats qui ont signalé cette époque agitée de

notre histoire depuis le siége de Casal jusqu'à la conquête de la

Franche-Comté et, mérite plus rare, resta toujours fidèle à son prince

au sein des tempêtes civiles, alors peut-être qu'il eût dépendu de lui

seul de transformer la vieille monarchie française en république

aristocratique[1].

[1] En 1652, avant la bataille de Montançais.

Si maintenant, quittant le champ de bataille, bruyant théâtre où par

sa valeur indomptable il étonnait des juges tels que Rantzau, Weymar,

Bussy, Turenne et Condé, nous suivons le duc dans sa studieuse

retraite de l'Angoumois ou dans le salon bleu de l'hôtel de

Rambouillet, le spectacle change sans devenir moins curieux ou moins

intéressant. Montausier se présente aux regards de la postérité

escorté de ces écrivains célèbres qui furent ses protégés ou ses amis:

Balzac, Chapelain, Conrart, Gombauld, Ménage, Godeau, au milieu

desquels ressort la physionomie sympathique de Madelaine de Scudéry.

Poëte lui-même à ses heures, et trop modeste pour livrer à la

publicité des œuvres indignes de voir le jour, il n'use de sa

qualité d'homme de lettres que pour traiter ses confrères sur le pied

de l'égalité, sauf à leur prouver en secret par une assistance

délicate et généreuse, la distance immense qu'établissait entre eux

l'inégalité de la fortune plus encore que celle du rang.

Lorsqu'on arrive enfin à ces jours néfastes où l'on vit le souverain

refuser à une partie de son peuple la liberté de la pensée et celle de

la prière, c'est encore chez le vieux Montausier, converti pourtant

depuis près d'un demi-siècle, qu'il faut aller chercher un reste de

tolérance pour ces huguenots persécutés[2], que la force contraignait

d'aller apporter à l'étranger un riche contingent de cœurs intrépides

et d'intelligences supérieures, dont le noble héritage s'est perpétué

sans interruption parmi les descendants des bannis de 1685.

[2] Voir à l'Appendice, no VIII, un extrait des Mémoires de Jean

Rou.

En la considérant à ces divers points de vue, il était possible de

trouver dans la vie de Montausier un sujet d'études intéressantes et

neuves, car le seul côté de ce caractère qui ait été convenablement

apprécié, c'est celui que rappelle un type bien connu du théâtre de

Goldoni: _le Bourru bienfaisant_. Cet homme dont les mœurs austères

et la rude franchise contrastaient vivement avec la duplicité et les

basses inclinations des courtisans du grand roi; cet homme que Molière

dans _le Misanthrope_ a peint au naturel et qui se reconnaissait avec

plaisir sous le masque d'Alceste, cet homme, dis-je, sut en effet se

faire une place à part au sein d'un monde corrompu, et digne gendre

d'Arthénice, parvint à élever entre lui et ses contemporains comme une

barrière toute hérissée de vertu, et qui, après deux cents ans, semble

encore tenir en respect les innombrables érudits qu'on a vus de nos

jours tirer de l'oubli les personnages les plus effacés, pour ne pas

dire les moins estimables du siècle de Louis XIV.

Montausier jusqu'ici n'a donc été l'objet que d'éloges déclamatoires

tels que ceux de Lacretelle et de Garat, que l'Académie française

couronnait vers la fin du règne de Louis XVI, et le sujet de deux

biographies fort courtes: celle du Père Petit, qui est assez répandue,

et celle de Puget de Saint-Pierre, laquelle imprimée à Genève en 1784,

est devenue presque introuvable[3]. C'est en conséquence l'œuvre du

Père Nicolas Petit qui seule est en possession d'être citée et

consultée, et c'est sur elle uniquement que porteront les quelques

observations que j'ai à présenter sur les travaux de mes devanciers.

[3] Je puis assurer du moins que dans aucune des bibliothèques de

Paris il ne m'a été possible d'obtenir communication de cet

ouvrage, qui, du reste, paraît n'être qu'un insignifiant abrégé.

Cette biographie ou plutôt ce panégyrique, qui ne fut publié qu'en

1729, paraît avoir été composé de 1690 à 1695[4], c'est-à-dire peu de

temps après la mort du duc de Montausier et sur les mémoires que la

duchesse d'Uzès, sa fille, avait confiés à l'estimable jésuite. C'est

à cette circonstance que l'œuvre du Père Petit doit une partie de son

mérite, mais aussi la plus grande partie de ses défauts, vu l'intérêt

immense que la famille d'Uzès avait à altérer ou du moins à dissimuler

la vérité au sujet de certains faits fâcheux, tels que les

brouilleries de Montausier et de son gendre et l'imprudente conduite

de Julie d'Angennes lorsqu'elle eut accepté la délicate succession de

Mme de Navailles. Les mémoires que la duchesse d'Uzès avait fournis

au panégyriste de sa famille étaient d'ailleurs, ainsi qu'il l'avoue

lui-même, «peu exacts pour les circonstances et les dates,» et si,

comme il l'assure, il a cherché à y mettre de l'ordre en les

confrontant avec d'autres témoignages dignes de foi, il faut convenir

qu'il n'a pas été heureux dans cette tentative, bien différent en cela

d'un autre membre de la compagnie de Jésus, le Père Griffet, dont les

ouvrages sont enfin sortis de l'oubli où durant un demi-siècle ils

avaient été injustement ensevelis. Il est pourtant une circonstance

qui doit, aux yeux de la postérité, atténuer les torts du Père Petit,

c'est la difficulté pour ne pas dire l'impossibilité absolue qu'il y

avait pour lui de recourir à des documents fidèles en dehors de ceux

qui lui étaient offerts. En 1692, il ne pouvait évidemment puiser à

aucune de ces sources abondantes qui aujourd'hui sont à la disposition

de tous: les Mémoires de Mademoiselle, ceux de Saint-Simon et les

précieuses _Historiettes_ de Tallemant des Réaux ne furent publiés que

beaucoup plus tard, et le cadre de son récit lui eût sans doute

interdit de les mettre à contribution s'il avait pu les connaître. Il

faut prendre son livre pour ce qu'il est en réalité. En dépit de

dénégations qui en 1729 pouvaient encore paraître spécieuses, mais

qui en 1860 ne sauraient faire illusion à personne, _la vie du

duc de Montausier_ n'est qu'un long éloge entremêlé çà et là

d'indispensables aveux, guère moins inexact que les mémoires de Mme

d'Uzès pour tout ce qui concerne l'histoire générale et la vie

publique de l'illustre _Misanthrope_, mais qui sur sa vie privée, son

éducation et ses derniers moments, abonde en détails intéressants que

l'on chercherait vainement ailleurs. Ainsi qu'on pourra s'en

apercevoir en lisant cette biographie, j'ai puisé largement dans

l'ouvrage de mon prédécesseur de sainte mémoire, et chaque fois que

j'ai pu le faire sans m'écarter de l'exactitude historique, je me suis

fait un vrai plaisir de reproduire des fragments restés agréables

malgré leur longueur, et dont la forme naïve ne rappelle en rien _le

style jésuite_ si antipathique à Mme de Sévigné. En plus d'un point

malheureusement, j'ai dû m'éloigner d'un guide infidèle par trop de

charité, et tenter seul la solution de certaines questions graves, que

le Père Petit écarte souvent au moyen de longues réticences ou dont il

atténue l'importance par d'adroits artifices de langage. Il m'a fallu

en outre rassembler des faits en assez grand nombre pour tenir lieu

des considérations édifiantes, mais un peu banales qui occupent la

moitié de l'ancienne _Vie de Montausier_, et devant lesquelles

reculeraient certainement les sceptiques lecteurs du XIXe siècle.

[4] C'est ce que donne à entendre une note marginale du Père

Petit, qui, racontant les derniers moments du duc de Montausier,

auxquels assistait son petit-fils, le comte de Crussol, dit de ce

dernier: _qu'il est le duc d'Uzès d'à présent_. Or ce jeune homme

fut tué à Nerwinde, ce qui permet de conjecturer, avec assez de

vraisemblance, que la _Vie de Montausier_ fut composée entre les

années 1690 et 1693. Je dois ajouter pourtant que cette

supposition est en contradiction flagrante avec la dédicace du

Père Petit, où il parle de la duchesse d'Uzès comme d'une

personne morte depuis longtemps, bien qu'elle eût vécu jusqu'en

1695.

Recherches et rectifications m'ont été facilitées par le concours de

personnes distinguées, que je prie d'en recevoir ici mes remercîments.

Leurs conseils et leurs encouragements m'ont guidé et soutenu dans

l'accomplissement d'une tâche peut-être au-dessus de mes forces, mais

où à défaut de talent, j'ai apporté la consciencieuse ardeur que

réclamait une noble cause, celle d'un homme illustre dont la mémoire a

été en butte à des calomnies séculaires, et attend encore cet arrêt

équitable que la postérité ne refuse jamais à ceux qui ont honoré leur

temps et leur pays.

Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV: Montausier, sa vie et son temps · 第 3 / 47 题