Pendant quatre dimanches Anie avait vu le baron à Biarritz, mais ses
sentiments n'avaient changé en rien; elle en était toujours à
l'indifférence, et quand sa mère, quand son père, l'interrogeaient, sa
réponse restait la même:
--Attendons.
--Qui te déplaît en lui?
--Rien.
--Alors?
--Pourquoi ne me demandes-tu pas ce qui me plaît en lui?
--Je te le demande.
--Et je te fais la même réponse: rien. Dans ces conditions je ne peux
dire que ce que je te dis: attendons.
Mme Barincq, qui désirait passionnément ce mariage, et trouvait toutes
les qualités au baron, s'exaspérait de ces réponses:
--Crois-tu que cette attente soit agréable pour ce pauvre garçon?
--Que veux-tu que j'y fasse? si elle lui est trop cruelle, qu'il se
retire.
--Au moins est-elle mortifiante pour lui; crois-tu qu'il n'a pas à
souffrir de ta réserve, quand ce ne serait que devant le capitaine?
--J'espère qu'il n'a pas pris le capitaine pour confident de ses
projets; s'il l'a fait, tant pis pour lui.
Accepterait-elle, refuserait-elle le baron? c'était ce que le père et la
mère se demandaient, et, comme ils désiraient autant l'un que l'autre ce
mariage, ils prenaient leurs dispositions pour le jour où ils auraient à
traiter les questions d'affaires et à fixer la dot.
Puisque le baron avait quarante mille francs de rente, ils voulaient que
leur fille en eût autant, c'était leur réponse à son désintéressement.
Mais, si ces quarante mille francs devaient leur être faciles à payer
annuellement, ce ne serait que quand les améliorations apportées à
l'exploitation du domaine produiraient ce qu'on attendait d'elles,
c'est-à-dire quand les terres défrichées seraient toutes transformées en
prairies, ce qui exigerait trois ans au moins. En attendant, où trouver
ces quarante mille francs?
C'était la question que Barincq étudiait assez souvent, en cherchant
quelles parties de son domaine il pourrait donner en garanties pour un
emprunt.
Un jour qu'il se livrait à cet examen dans son cabinet, qui avait été
celui de son frère, il tira les divers titres de propriété se rapportant
aux pièces de terre qu'il avait en vue, et se mit à les lire en notant
leurs contenances.
Pour cela, il avait ouvert tous les tiroirs de son bureau, voulant faire
un classement qui le satisfit mieux que celui adopté par son frère.
Comme il avait complètement tiré un de ces tiroirs, il aperçut une
feuille de papier timbré, qui avait dû glisser sous le tiroir. Il la
prit, et, comme au premier coup d'oeil il reconnut l'écriture de son
frère, il se mit à la lire.
«Je soussigné, Gaston-Félix-Emmanuel Barincq (de Saint-Christeau),
demeurant au château de Saint-Christeau, commune de Ourteau
(Basses-Pyrénées)--déclare, par mon présent testament et acte de
dernière volonté, donner et léguer, comme en effet je donne et lègue, à
M. Valentin Sixte, lieutenant de dragons, en ce moment en garnison à
Chambéry, la propriété de tous les biens, meubles et immeubles, que je
posséderai au jour de mon décès. A cet effet, j'institue mon dit
Valentin Sixte mon légataire à titre universel. Je veux et entends qu'en
cette qualité de légataire mon dit Valentin Sixte soit chargé de payer à
mon frère Charles-Louis Barincq, demeurant à Paris, s'il me survit, et à
sa fille Anie Barincq, une rente annuelle de six mille francs, ladite
rente incessible et insaisissable. Je nomme pour mon exécuteur
testamentaire la personne de Me Rébénacq, notaire à Ourteau, sans la
saisine légale, et j'espère qu'il voudra bien avoir la bonté de se
charger de cette mission. Tel est mon testament, dont je prescris
l'exécution comme étant l'ordonnance de ma dernière volonté.
«Fait à Ourteau le lundi onze novembre mil huit cent
quatre-vingt-quatre.
«Et après lecture j'ai signé
«Gaston Barincq.»
Il avait lu sans s'interrompre, sans respirer, courant de ligne en
ligne; mais dès les premières, au moment ou il commençait à comprendre,
il avait été obligé de poser sur son bureau la feuille de papier, tant
elle tremblait entre ses doigts. C'était un coup d'assommoir qui
l'écrasait.
Après quelques minutes de prostration, il recommença sa lecture,
lentement cette fois, mot à mot:
«Je donne et lègue à M. Valentin Sixte... la propriété de tous les
biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon décès».
Évidemment, ce testament était celui que son frère avait déposé au
notaire Rébénacq et ensuite repris; la date le disait sans contestation
possible.
Pas d'hésitation, pas de doute sur ce point: à un certain moment, celui
qu'indiquait la date de ce testament, son frère avait voulu que le
capitaine fût son légataire universel; et il avait donné un corps à sa
volonté, ce papier écrit de sa main.
Mais le voulait-il encore quelques mois plus tard? et le fait seul
d'avoir repris son testament au notaire n'indiquait-il pas un changement
de volonté?
Il avait un but en reprenant ce testament; lequel?
Le supprimer? Le modifier?
Chercher en dehors de ces deux hypothèses paraissait inutile, c'était à
l'une ou l'autre qu'on devait s'arrêter; mais laquelle avait la
vraisemblance pour elle, la raison, la justice et la réunion de diverses
conditions d'où pouvait jaillir un témoignage ou une preuve, il ne le
voyait pas en ce moment, troublé, bouleversé, jeté hors de soi, comme il
l'était.
Et machinalement, sans trop savoir ce qu'il faisait, il examinait le
testament, et le relisait par passages, au hasard, comme si son écriture
ou sa rédaction devait lui donner une indication qu'il pourrait suivre.
Mais aucune lumière ne se faisait dans son esprit, qui allait d'une idée
à une autre sans s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle là, et revenait
toujours au même point d'interrogation: pourquoi, après avoir confié son
testament à Rébénacq, son frère l'avait-il repris? et pourquoi, après
l'avoir repris, ne l'avait-il pas détruit ou modifié?
Le temps marcha, et la cloche du dîner vint le surprendre avant qu'il
eût trouvé une réponse aux questions qui se heurtaient dans sa tête.
Il fallait descendre, il se composa un maintien pour que ni sa femme ni
sa fille ne vissent son trouble, car, malgré son désarroi d'idées, il
avait très nettement conscience qu'il ne devait leur parler de rien
avant d'avoir une explication à leur donner.
Il remit donc le testament dans son tiroir, mais en le cachant entre les
feuillets d'un acte notarié, et il se rendit à la salle à manger, où sa
femme et sa fille l'attendaient, surprises de son retard: c'était, en
effet, l'habitude qu'il arrivât toujours le premier à table, autant
parce que, depuis son installation à Ourteau, il avait retrouvé son bel
appétit de la vingtième année, que parce que les heures des repas
étaient pour lui les plus agréables de la journée, celles de la causerie
et de l'épanchement dans l'intimité du bien-être.
--J'allais monter te chercher, dit Anie.
--Tu n'as pas faim aujourd'hui? demanda Mme Barincq.
--Pourquoi n'aurais-je pas faim?
--Ce serait la question que je t'adresserais.
Précisément parce qu'il voulait paraître à son aise et tel qu'il était
tous les jours, il trahit plusieurs fois son trouble et sa
préoccupation.
--Décidément tu as quelque chose, dit Mme Barincq.
--Où vois-tu cela?
--Est-ce vrai, Anie? demanda la mère en invoquant, comme toujours, le
témoignage de sa fille.
Au lieu de répondre, Anie montra d'un coup d'oeil les domestiques qui
servaient à table, et Mme Barincq comprit que si son mari avait vraiment
quelque chose comme elle croyait, il ne parlerait pas devant eux.
Mais, lorsqu'en quittant la table on alla s'asseoir dans le jardin sous
un berceau de rosiers, où tous les soirs on avait coutume de prendre le
frais en regardant le spectacle toujours nouveau du soleil couchant,
avec ses effets de lumière et d'ombres sur les sommets lointains, elle
revint à son idée.
--Parleras-tu, maintenant que personne n'est là pour nous entendre?
--Que veux-tu que je te dise?
--Ce qui te préoccupe et t'assombrit.
--Rien ne me préoccupe.
--Alors pourquoi n'es-tu pas aujourd'hui comme tous les jours?
--Il me semble que je suis comme tous les jours.
--Eh bien, il me semble le contraire; tu n'as pas mangé, et il y avait
des moments où tu regardais dans le vide d'une façon qui en disait long.
Quand, pendant vingt ans, on a vécu en face l'un de l'autre, on arrive à
sa connaître et les yeux apprennent à lire. En te regardant à table, ce
soir, je retrouvais en toi la même expression inquiète que tu avais si
souvent pendant les premières années de notre mariage, quand tu te
débattais contre Sauvai, sans savoir si le lendemain il ne
t'étranglerait pas tout à fait.
--T'imagines-tu que je vais penser à Sauval, maintenant?
--Non; mais il n'en est pas moins vrai que j'ai revu en toi,
aujourd'hui, l'expression angoissée que tu montrais quand tu te sentais
perdu et que tu essayais de me cacher tes craintes. Voilà pourquoi je te
demande ce que tu as.
Il ne pouvait pourtant pas répondre franchement.
--Si tu n'as pas mal vu, dit-il, c'est mon expression de physionomie qui
a été trompeuse.
[Illustration.]
--Puisque tu ne veux pas répondre, c'est moi qui vais te dire d'où vient
ton souci; nous verrons bien si tu te décideras à parler: tu es inquiet
parce que tu reconnais que tes transformations ne donnent pas ce que tu
attendais d'elles et que tu as peur de marcher à ta ruine. Il y a
longtemps que je m'en doute. Est-ce vrai?
--Ah! cela non, par exemple.
--Tu n'es pas en perte?
--Pas le moins du monde; les résultats que j'attendais sont dépassés, et
de beaucoup; ma comptabilité est là pour le prouver. Je ne suis qu'au
début, et pourtant je puis affirmer, preuves en main, que les chiffres
que je vous ai donnés, c'est-à-dire un produit de trois cent mille
francs par an, sera facilement atteint le jour où toutes les prairies
seront établies et en plein rapport. Ce que j'ai réalisé jusqu'à ce jour
le démontre sans doutes et sans contestations possibles par des chiffres
clairs comme le jour, non en théorie, mais en pratique. Pour cela il ne
faudrait que trois ans... si je les avais.
--Comment, si tu les avais! s'écria Mme Barincq.
Il voulut corriger, expliquer ce mot maladroit qui lui avait échappé.
--Qui est sûr du lendemain?
--Tu te crois malade? dit-elle. Qu'as-tu? De quoi souffres-tu? Pourquoi
n'as-tu pas appelé le médecin?
--Je ne souffre pas; je ne suis pas malade.
--Alors pourquoi t'inquiètes-tu? C'est la plus grave des maladies de
s'imaginer qu'on est malade quand on ne l'est pas. Comment! tu nous fais
habiter la campagne parce que tu dois y trouver la santé et le repos, y
vivre d'une vie raisonnable comme tu dis; et nous n'y sommes pas
installés que te voilà tourmenté, sombre, hors de toi, sous le coup de
soucis et de malaises que tu ne veux pas, que tu ne peux pas expliquer!
Depuis que nous sommes mariés tu m'as, pour notre malheur, habituée à
ces mines de désespéré; mais au moins je les comprenais et je
m'associais à toi, quand tu luttais contre Sauvai, quand tu peinais chez
Chaberton, je ne pouvais t'en vouloir de n'être pas gai; tu aurais eu le
droit, si je t'avais fait des reproches, de me parler de tes inquiétudes
du lendemain. Mais maintenant que tu reconnais toi-même que tes affaires
sont dans une voie superbe, quand nous sommes débarrassés de tous nos
tracas, de toutes nos humiliations, quand nous avons repris notre rang,
quand nous n'avons plus qu'à nous laisser vivre, quand le présent est
tranquille et l'avenir assuré, enfin quand nous n'avons qu'à jouir de la
fortune, je trouve absurde de s'attrister sans raison... parce qu'on
n'est pas sûr du lendemain. Mais qui peut en être sûr, si ce n'est nous?
Il n'y a qu'un moyen de le compromettre, celui que tu prends
précisément: te rendre malade. Que deviendrions-nous si tu nous
manquais? Que deviendraient tes affaires, tes transformations? Ce serait
la ruine. Et tu sais, je serais incapable de supporter ce dernier coup.
Je ne me fais pas d'illusions sur mon propre compte; je suis une femme
usée par les chagrins, les duretés de la vie, la révolte contre les
injustices du sort dont nous avons été si longtemps victimes. Je ne
supporterais pas de nouvelles secousses. Tant que ça ira bien, j'irai
moi-même. Le jour où ça ira mal, je ne résisterais pas à de nouvelles
luttes. Tâche donc de ne pas me tourmenter en te tourmentant toi-même,
alors surtout que tu n'as pas de raisons pour cela.
Ce qu'il avait dit il le répéta: il ne se croyait pas, il ne se sentait
pas malade, il avait la certitude de ne pas l'être. En tout cas,
était-il dans un état d'agitation désordonnée qui ne lui permit pas de
s'endormir.
Si sous le coup de la surprise il n'avait pas pu arrêter son parti à
l'égard de ce testament, il fallait qu'il le prît maintenant, et ne
restât pas indéfiniment dans une lâche et misérable indécision.
Plus d'un à sa place sans doute se serait débarrassé de ces hésitations
d'une façon aussi simple que radicale: on ne connaissait pas l'existence
de cet acte; pas un seul témoin n'avait assisté à sa découverte; tout le
monde maintenant était habitué à voir l'héritier naturel en possession
de cette fortune; une allumette, un peu de fumée, un petit tas de
cendres et tout était dit, personne ne saurait jamais que le capitaine
Sixte avait été le légataire de Gaston.
Personne, excepté celui qui aurait brûlé ce papier; et cela suffisait
pour qu'il n'admît ce moyen si simple que de la part d'une autre main
que la sienne.
Dans ses nombreux procès il avait vu son adversaire se servir, toutes
les fois que la chose était possible, d'armes déloyales, et ne le battre
que par l'emploi de la fraude, du mensonge, de faux, de pièces
falsifiées ou supprimées; jamais il n'avait consenti à le suivre sur ce
terrain, et s'il était ruiné, s'il perdait, son honneur était sauf; et
pendant vingt années ce témoignage que sa conscience lui rendait avait
été son soutien: mauvais commerçant, honnête homme.
Et l'honnête homme qu'il avait été, qu'il voulait toujours être, ne
pouvait brûler ce testament que s'il obtenait la preuve que son frère ne
l'avait repris à Rébénacq que parce qu'il n'était plus l'expression de
sa volonté.
Qui dit testament dit acte de dernière volonté; cela est si vrai que les
deux mots sont synonymes dans la langue courante; incontestablement à un
moment donné Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire
universel; mais le voulait-il encore quelque temps avant de mourir?
Toute la question était là; s'il le voulait, ce testament était bien
l'acte de sa dernière volonté et alors on devait l'exécuter; si au
contraire il ne le voulait plus, ce testament n'était pas cet acte
suprême, et, conséquemment, il n'avait d'autre valeur que celle d'un
brouillon, d'un chiffon de papier qu'on jette au panier où il doit
rester lettre morte sans qu'un hasard puisse lui rendre la vie.
On aurait découvert ce testament dans les papiers de Gaston à
l'inventaire, sans qu'il eût jamais quitté le tiroir dans lequel il
aurait été enfermé au moment même de sa confection, que la question
d'intention ne se serait pas présentée à l'esprit: on trouvait un
testament et les présomptions étaient qu'il exprimait la volonté du
testateur, aussi bien à la date du 11 novembre 1884 qu'au moment même de
la mort, puisqu'aucun autre testament ne modifiait on ne détruisait
celui-là: le 11 novembre Gaston avait voulu que le capitaine héritât de
sa fortune, et il le voulait encore en mourant.
Mais ce n'était pas du tout de cette façon que les choses s'étaient
passées, et, la situation étant toute différente, les présomptions
basées sur ce raisonnement ne lui étaient nullement applicables.
Ce testament fait à cette date du onze novembre, alors que Gaston avait,
il fallait l'admettre, de bonnes raisons pour préférer à sa famille un
étranger et le choisir comme légataire universel, avait été déposé chez
Rébénacq où il était resté plusieurs années; puis, un jour, ce dépôt
avait été repris pour de bonnes raisons aussi, sans aucun doute, car on
ne retire pas son testament à un notaire en qui l'on a confiance--et
Gaston avait pleine confiance en Rébénacq--pour rien ou pour le plaisir
de le relire.
S'il était logique de supposer que les bonnes raisons qui avaient dicté
le choix du onze novembre s'appuyaient sur la conviction où se trouvait
Gaston à ce moment que le capitaine était son fils, n'était-il pas tout
aussi logique d'admettre que celles, non moins bonnes, qui, plusieurs
années après, avaient fait reprendre ce testament reposaient sur des
doutes graves relatifs à cette paternité?
Dans la lucidité de l'insomnie, tout ce que lui avait dit Rébénacq le
jour de l'enterrement et, plus tard, toutes les paroles qui s'étaient
échangées pendant l'inventaire entre le notaire, le juge de paix et le
greffier, lui revinrent avec netteté et précision pour prouver
l'existence de ces doutes et démontrer que le testament avait été repris
pour être détruit.
N'étaient-ils pas significatifs, ces chagrins qui avaient attristé les
dernières années de Gaston? et son inquiétude, sa méfiance, constatées
par Rébénacq, ne l'étaient-elles pas aussi? pour le notaire il n'y avait
pas eu hésitation: chagrins et inquiétudes qui, selon ses expressions
mêmes, «avaient empoisonné la fin de sa vie», provenaient des doutes qui
portaient sur la question de savoir s'il était ou n'était pas le père du
capitaine. Si pour presque tout le monde sa paternité était certaine,
pour lui elle ne l'était pas, puisque ses doutes l'avaient empêché de
reconnaître celui qu'on lui donnait pour fils et que lui-même
n'acceptait pas comme tel.
_(A suivre.)_
Hector Malot.
[Illustration.]