Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.

V

Anie, qui tous les matins donnait régulièrement quelques heures à la

peinture, travaillait volontiers dans l'après-midi avec son père, et

c'était pour elle un plaisir de faner les foins qu'on fauchait dans les

prairies et dans les îles du Gave: sa fourche à la main, elle épandait

son andain sans rester en arrière; et le soir venu, quand on chargeait

l'herbe séchée sur les chars, elle apportait bravement son tas aussi

lourd que celui des autres faneuses.

Ces goûts champêtres fâchaient sa mère, qui les trouvait peu compatibles

avec la dignité d'une châtelaine, comme elle trouvait le soleil malsain

et dangereux; n'est-ce pas lui qui est le père de tous nos maux, des

insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur? Pour se

préserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de précautions,

mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'eût voulu, à sa fille, qui

n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les

gants montant jusqu'au coude, que pour les abandonner à la première

occasion.

Par contre, ces goûts et cette liberté d'allure faisaient la joie de son

père qui dès sa première enfance avait passionnément aimé le travail des

champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs pour

tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de

toucher à une faulx, conduisant les boeufs, montant les chevaux,

ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel

délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée,

misérable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphère

parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées,

ses bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que

fermait au loin l'horizon changeant de la montagne, dont il avait si

longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir.

Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la

surveillance de la traite des vaches dans les étables; puis, tout son

personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux, et s'en allait

inspecter les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en

prairies les vignes épuisées et les touyas. Cette course était longue,

non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins

accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour

causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs,

ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait, les

écoutait: étaient-ils satisfaits de leur récolte? Et des discussions

s'engageaient sur les modes de culture employés par eux, ainsi que sur

ceux qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres;

ne se fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au

contraire avec patience et douceur, par des raisonnements à leur portée,

de les amener à comprendre ses explications.

Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des

grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais,

tantôt dans un îlot, en train d'enlever une étude d'après nature, ce

qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté le

château, ils ne s'étaient pas vus encore de la journée; arrivé près

d'elle, il descendait de cheval; elle, de son côté, quittait son pliant

pour venir à lui, et ils s'embrassaient:

--Tu as bien dormi?

--Et toi, mon enfant?

Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait

son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la

vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car

il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette

chose devînt admirable à ses yeux. S'il avait été habitué à un dessin

plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se

disait qu'à son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement

dans le train; il n'avait jamais été qu'un pauvre diable de manoeuvre,

et elle était une artiste; dans ces conditions, comment n'eût-il pas

repoussé les objections qui se présentaient à son esprit?

--Certainement tu as raison, disait-il en manière de conclusion,

l'impression donnée est bien celle que tu as voulu rendre.

Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on

avait battu en son absence, ou celle des cochons, qu'on ne faisait pas

sortir de la porcherie, ou qu'on n'emballait pas en voiture, sans qu'il

y eût de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait

pour les toucher.

C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait,

si l'envie l'en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie.

Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans

plus craindre le soleil qu'une ondée, affable avec les ouvriers, bonne

avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous!

Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient tous

deux à l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie, et mangeaient en

bavardant la collation qu'on leur apportait du château: un morceau de

pain avec un fruit, ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de

vin blanc du pays et d'eau fraîche.

C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en

avait tant de bons, celui de l'intimité, des tête-à-tête, où tout peut

se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée.

On causait à bâtons rompus du présent, du passé, et aussi quelquefois de

l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du passé, en gens heureux

qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se

réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour.

On s'examinait aussi: le père en se demandant si, comme le disait sa

femme, il n'imposait pas à Anie une fatigue dangereuse pour sa beauté,

sinon pour sa santé; la fille, en suivant sur le visage de son père et

dans son attitude les changements qui s'étaient produits en lui depuis

leur installation à Ourteau, et qui se manifestaient par son air de

vigueur et de bien-être, comme aussi par la sérénité de son regard. Et

souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait près de lui, était pour

le complimenter:

--Tu sais que tu rajeunis?

--Comme toi tu embellis. Mais n'en doit-il pas être ainsi pour nous?

Quand, pendant de longues années, on a vécu d'une façon absurde qui

semble savamment combinée pour dévorer la vie au tirage forcé, n'est-il

pas logique que, le jour où l'on se conforme aux lois de la nature,

l'organisme qui n'a pas éprouvé de trop graves avaries se repose tout

seul et reprenne son fonctionnement régulier? Voilà pourquoi je suis si

heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces

fatigues qui ont manqué à ta première jeunesse; sois certaine que la

médecine fera un grand pas le jour où elle ordonnera les bains de soleil

et défendra les rideaux et les ombrelles.

--Ils m'amusent, ces exercices.

--N'est-ce pas?

--Il me semble que ça se voit.

--Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose?

--Je m'y suis si bien et si vite habituée que je n'en vois pas d'autre

qu'on puisse prendre quand on a la liberté de son choix.

Quelle différence entre aujourd'hui et il y a quelques mois!

--C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demandé

si les pauvres êtres très courageux, mais très malheureux, qui

acceptaient cette misère, étaient vraiment les mêmes que ceux qui

habitent ce château?

--Ne pense plus au passé.

--Pourquoi donc? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour

apprécier la douceur de l'heure présente? Ce n'est pas seulement quand

je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant

les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé,

m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie

heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée; c'est encore quand dans la

tranquillité et l'isolement du matin je travaille à une étude, et que je

compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois, et

surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes,

les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier; si je t'avais

conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de

désespoir, comme tu aurais été malheureux!

--Pauvre chérie!

--Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que

l'heure des plaintes est passée; mais simplement pour que tu comprennes

le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à

l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme

pour moi; pour l'atelier Julian comme pour les bureaux de l'_Office

cosmopolitain_, où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et

l'arrogance de M. Chaberton. Hein! si nous étions rejetés, toi dans ton

bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier?

--Veux-tu bien te taire!

--Pourquoi? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne

peuvent pas nous atteindre. Et nous pouvons nous moquer de celle-là, je

pense.

--Assurément.

--Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends

d'eux...

--Ils le rendront, et au-delà de ce que j'ai annoncé; l'expérience de ce

que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années.

--Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à

craindre de la fortune; et j'espère bien que si je me marie...

--Comment! si tu te maries!

--J'espère bien que si je me marie, tu prendras des précautions telles

que je ne puisse jamais retomber dans la misère.

--Sois tranquille.

--Je le suis; et c'est pour cela précisément que je ris de catastrophes

qui sont purement romanesques: malheureux, on aime les romans gais qui

finissent bien; heureux, les romans tristes.

L'Illustration, No. 2511, 11 Avril 1891 · 第 19 / 22 题