M. Fernand Leroy, conseiller de préfecture de la Seine.

[Illustration: L'OEUVRE DE LA CIVILISATION EN AFRIQUE

APRÈS UNE EXÉCUTION.--Un convoi de cadavres sur le haut Sénégal.]

[Illustration: A travers la Cerdagne espagnole.]

INSTALLATION

D'UN «JUGE DES APPELLATIONS» A ANDORRE

De récents événements, bien modestes en apparence, mais ayant, au point

de vue français, une importance tout au moins platonique, ont attiré

l'attention du public sur le Val d'Andorre, ce coin de pays perdu dans

un repli des Pyrénées. Cette petite République est placée, comme on

sait, sous le protectorat de deux «Princes» co-suzerains: le

gouvernement français et l'évêque d'Urgel. Les Princes délèguent leurs

pouvoirs à deux viguiers, qui sont à cette heure MM. Romeu de Prades et

Palérola. Les fonctions des viguiers sont d'ordre politique et

judiciaire; ils jugent sans appel toutes les causes criminelles; ils

disposent de la force armée et peuvent prendre au besoin toutes les

mesures nécessaires pour le maintien de l'ordre public. La justice

civile est rendue par deux autres représentants des gouvernements

co-suzerains, les battles (baillis). Tandis que les viguiers résident

l'un en France, l'autre en Espagne, et ne font dans le Val d'Andorre que

de courtes apparitions, les battles sont pris parmi les indigènes de la

petite République. Ils ont, dans les cas d'urgence, et en l'absence des

viguiers, des attributions assez étendues.

Cependant, ils ne jugent des causes civiles qu'en premier ressort; les

causes jugées par eux peuvent être révisées. C'est ici qu'intervieut le

«Juge des Appellations», nommé à vie et a tour de rôle par l'un des

gouvernements co-suzerains. Ces importantes fonctions étaient remplies

depuis trente ans par un représentant de l'évêque d'Urgel; dorénavant

elles incomberont à un Français, M. Sicard, vice-président du conseil de

préfecture des Pyrénées-Orientales. Son installation officielle a eu

lieu la semaine dernière on grande pompe andorrane.

[Illustration: Paysan andorran.]

Une petite caravane, composée de MM. Sicard et Romeu, de M. Chomereau,

trésorier-général de Perpignan, de M. Cornély, du _Petit Journal_, et

enfin du représentant de l'_Illustration_, s'organise, le jeudi 12 mars,

dans la petite ville de Prades, au pied du Canigou. Deux bonnes

voitures, attelées chacune de trois chevaux ariégeois, nous attendent

devant la maison du viguier. Les valises s'empilent, solidement

attachées à l'arrière, les portières claquent, et, devant les curieux

assemblés, nous partons au trot de nos petits chevaux noirs dont les

sabots d'acier sonnent dur sur le terrain pierreux. Et ainsi durant

trois heures de montée, au trot toujours, les vaillantes bêtes nous

entraînent sans perdre haleine. C'est à peine si, à l'arrivée, on

surprend le battement de leurs flancs.

A midi nous atteignons Mont-Louis, à 1,600 mètres d'altitude. Triste

séjour en cette saison, que ce bourg isolé, avec ses ponts-levis, ses

rues montueuses et sa vie à demi-éteinte de forteresse en temps de paix.

Un picotin aux chevaux, un modeste déjeuner aux voyageurs, nous nous

mettons en route pour Bourg-Madame, à travers le Col de la Perche et ses

vastes solitudes.

[Illustration: Muletier de la province de Lérida.]

Tout à coup une vue immense, infinie, un paysage d'une étendue et d'une

ampleur magnifiques se déroule devant nous: c'est la Cerdagne française

descendant en pentes douces vers les Pyrénées espagnoles, qui

apparaissent à l'horizon baignées dans des flots de nuages. Rien ne

saurait donner une idée de la grandeur épique de ce tableau; on dirait

un champ de bataille idéal préparé pour quelque gigantesque rencontre,

paysage de Decamps dans sa bataille des Cimbres. La route descend

rapidement. A trois heures nous atteignons Bourg-Madame. Voici l'Espagne

à deux pas. Une rivière à franchir, et, à la place des «gabelles» bleu

clair, nous trouvons les «carabineros del Reino» bleu foncé et, à 10

minutes de la frontière, le bourg pittoresque de Puycerda. Rien de

suggestif comme le premier contact avec un pays nouveau. Les

particularités s'affirment et s'imposent. Le caractère essentiel des

types, des habitations, des coutumes, éclate avec une évidence que

l'habitude finit toujours par atténuer.

C'est à Puycerda que nous rencontrons nos premières impressions

espagnoles. Quand on lit sur les portes des enseignes comme celles-ci:

«Collegio de Escalopios», «Café de la Ygualdad»; qu'on voit passer dans

une rue boueuse des paysans hautains, couleur de bistre, coiffés de

rouge, les pieds enfoncés dans d'énormes étriers fermés, traversant au

pas rapide de leurs montures la ville déserte et silencieuse; qu'on a

pénétré dans une vieille église humide et sombre, où luisent sourdement

des fouillis de dorures et des statuettes bariolées; qu'en sortant on

rencontre un mendiant superbe drapé dans ses trous comme un sénateur

romain dans sa toge; il n'y a pas à en douter: c'est l'Espagne,

l'Espagne de Le Sage, de Goya, de Ribeira et de Doré.

[Illustration: Le Seo d'Urgel, résidence de l'évêque co-suzerain

d'Andorre.]

Une nuit à Bourg-Madame, et on route à travers le Cerdagne espagnole. Il

a neigé toute la nuit, il neige encore à gros flocons. Notre omnibus car

nous avons changé de véhicule descend rapidement la route de Barcelone,

puis brusquement s'engage, je ne dirai pas dans un chemin, il n'y en a

pas, mais dans une succession de pentes folles, de gués, de bosses et de

creux, tantôt labourant à pleines roues la terre argileuse, tantôt

ressautant sur des cailloux cachés sous la neige, et cela au galop

effréné des chevaux. Le fouet claque et l'allure redouble de «furia», et

les essieux, par miracle, résistent, et la voiture, projetée de ci, de

là, bondit et ne se renverse pas!

Il y a une sorte d'ivresse dans cet exercice, et puis, malgré tout... on

arrive. Car nous arrivons à Bellver.

Cela devient de plus en plus espagnol. Dans l'auberge, des muletiers

attablés boivent à la régalade. Dans la cour, des bêtes caparaçonnées

nous attendent. Une vraie pyramide s'édifie sur le mulet des bagages,

qui s'arc-boute sur ses longues jambes décharnées, puis, sous les ordres

du muletier-chef, la colonne s'organise à la file indienne, s'ébranle et

s'engage sous la neige fondante, et sous la pluie, dans les

interminables défilés de la vallée du Sègre, longeant l'abîme parfois,

ou descendant par de véritables escaliers de marbre au niveau de la

rivière. Sept heures durant, nous avons devant les yeux le même décor

grisâtre, le même tournant, la même colline déchiquetée fermant

l'horizon. C'est d'une monotonie désespérante. Il fait nuit noire quand

enfin nous entrons, au pas toujours cadencé de nos mules, dans la ville

épiscopale de La Seo de Urgel, vraie cité du moyen-âge, avec ses arcades

sombres, ses rues sales et noires, à peine éclairées de loin en loin par

quelque lanterne fumeuse. Le lendemain, présentations officielles à

l'évêque, visite à la cathédrale, études et croquis. Enfin, le 15,

départ pour Andorre par un temps resplendissant, en compagnie du viguier

épiscopal. Nous laissons derrière nous les grandes lignes des montagnes

lointaines et la citadelle d'Urgel, masse imposante aux larges assises.

Le paysage se resserre de plus en plus; nous entrons dans le coeur des

Pyrénées par d'interminables circuits. A droite, à gauche, les pentes

descendent, tantôt tourmentées, tantôt molles et arrondies. Peu de

végétation, sauf sur les bords immédiats de la rivière. Les monts sont

entièrement dénudés; on dirait une haute vallée des Alpes dévastée par

un incendie. Les ocres, les roux, dominent, coupés de ci de là par un

maigre bouquets de pins.

Tout à coup, dans l'uniformité des tons, une façade blanche apparaît

éblouissante la douane espagnole.

Dix minutes de halte sous la tonnelle défeuillée auprès des braves

«carabineros» et nous reprenons notre route, toujours la même, entre les

pentes resserrées. Enfin voici le clou de la journée. Un maigre ruisseau

traverse le sentier. C'est la frontière d'Andorre. Tout auprès une

délégation du conseil général, syndic en tête, nous attend, en grand

costume officiel, grave, immobile, sur deux rangs. M. Sicard et les deux

viguiers mettent pied à terre, franchissent le ruisseau et échangent

avec les «magnifiques conseillers» les saluts d'usage. Le moment est

solennel. Ce groupe rustique de notables (nous avons pris le croquis de

leur doyen, M. Jaume Bonfill), costumé à la mode d'autrefois, posté à la

porte de son territoire, apparaît comme une affirmation d'indépendance

et d'inviolabilité.

_(A suivre.)_

Eug. Burnand.

[Illustration: M. Jaume Bonfill, doyen des conseillers généraux

d'Andorre.]

[Illustration: INSTALLATION D'UN JUGE DES APPELLATIONS A

ANDORRE.--Réception à la frontière par une délégation du Conseil

général. Dessins d'après nature de notre envoyé spécial, M. Eugène

Burnand.]

[Partition musicale]

THEATRE DES FOLIES DRAMATIQUES

JUANITA

OPÉRETTE EN TROIS ACTES.

Paroles DE VANLOO & LETERRIER

Musique DE FRANÇOIS SUPPÉ.

L'Illustration, No. 2511, 11 Avril 1891 · 第 7 / 22 题