L'ILLUSTRATION
Prix du Numéro: 75 cent.
SAMEDI 11 AVRIL 1891
49e Année.--N° 2511.
[Illustration: LA LOY DE LYNCH AUX ÉTATS-UNIS.--Massacre de détenus
italiens dans la prison de la Nouvelle-Orléans.]
[Illustration: COURRIER DE PARIS]
Je suppose un étranger, un Anglais, Australien, ou Tonkinois, n'ayant
jamais vu Paris, et débarquant pour la première fois sur nos boulevards.
Il lit tout d'abord les affiches. L'affiche moderne c'est le programme
de la vie courante. Il déchiffre des inscriptions comme celles-ci:
--_Les écumeurs de la Presse!_
--_Les filouteries de... tel journal!_
--_Beware of pickpockets!_
--_Les Mystères de... telle rédaction!_
--Mon Dieu, se dit-il, en quel pays suis-je tombé, et quels sont ces
gens qui se disputent ainsi?
Et le premier passant qu'il interroge lui répond:
--Mais, monsieur, ce sont des journalistes qui font de la polémique!
Elle continue, cette polémique, sur les voitures-annonces que traînent
des coolies parisiens. Le pousse-pousse sert à ces batailles. La
provocation se fait ambulante, et de pacifiques _traîneurs_ promènent à
travers la ville les mêmes épithètes agressives:
--_Flibustiers!_
--_Maîtres-chanteurs!_
--_Professeurs d'escroquerie!_
L'algonquin, l'iroquois ou le tonkinois en question est un peu
abasourdi. Quoi! c'est là cet aimable Paris dont on lui avait parlé tout
là-bas? Il hoche la tête, regarde sa malle à peine défaite, la refait et
murmure à part soi:
--Bah! c'est partout la même chose. Je retourne chez les Hurons!
Donc, pendant que la presse prend envers elle-même des libertés qui
finiront par mettre sa liberté en péril, la vie continue et, par la vie,
il faut entendre la mort. Ce dernier mot est celui qui semblait le moins
fait de tous pour le robuste Normand disparu la semaine passée.
Pouyer-Quertier! Ou plutôt _Monsieur_ Pouyer-Quertier!
Toute une race, toute une classe! Le type du bourgeois puissant, du
grand bourgeois industriel français, et le type aussi du gars normand
solide et superbe. Des cheveux roux, de fortes mains, de larges épaules,
des favoris britanniques, un rire de buveur de cidre. On sait qu'il tint
tête à M. de Bismarck lors des conférences du traité de Francfort. Le
Teuton voulait stupéfier le Français. Il buvait, tout en causant, de
vastes chopes de bière.
--Moi, disait Pouyer-Quertier, j'aime bien la bière, mais il me faut de
l'eau-de-vie dedans!
Et, cette fois, M. de Bismarck admirait, ayant trouvé son maître. Le
sentimental Jules Favre ne devait savoir à quelle palabre se vouer,
entre ces deux mâles, ces deux forces, ces deux colosses.
Ce fut une sorte de roi en son pays que Pouyer-Quertier, mais le
contraire du paresseux roi d'Yvetot. Il brassa, mania, gagna et dépensa
des millions. On me dit que ses dernières années furent tristes. Il se
sentait comme détrôné. Qu'importe! Il devait savoir qu'il laisserait un
nom, un souvenir une figure! Son verre de franc Normand a humilié le
vidrecome germanique. C'est une mince revanche, mais c'est une revanche,
et ce bourgeois de Normandie fut un bon Français et fut un homme.
Mais que dit-on à Paris? On y hume déjà, malgré la pluie, les premières
odeurs du printemps. Les bourgeons se montrent, timides d'abord, puis
plus confiants. Et une même parole d'allégresse sort de la bouche des
pêcheurs des bords de la Seine:
--Enfin, nous aurons du poisson à prendre... dans deux ou trois ans!
M. Jousset de Bellesme a, en effet, obtenu gain de cause contre ce
conducteur des ponts-et-chaussées qui l'avait empêché, l'autre jour, de
jeter cinquante mille alevins dans la Seine. Le directeur de l'aquarium
du Trocadéro disait en vain:
--J'en ai le droit et je viens repeupler de poissons la Seine que
l'hiver a vidée!
L'homme des ponts-et-chaussées répliquait:
--Personne ne peut jeter quoi que ce soit dans le fleuve sans
l'au-to-ri-sa-tion de l'ad-mi-nis-tra-tion!
--Quoi! personne, même moi?
--Personne, même vous!
--Rien, même des poissons?
--Rien, même des poissons!
Et, pendant ce dialogue d'une chinoiserie spirituellement
administrative, les alevins s'ennuyaient dans leurs bocaux, s'ennuyaient
à périr--et périssaient.
Peut-être le conducteur des ponts-et-chaussées prenait-il le directeur
de l'aquarium pour un jeteur de sorts, absolument comme cette dame qui,
sur cette question même, après avoir lu dans son journal ce titre
d'article: le _ré-empoissonnement_ de la Seine, s'écriait:
--Comment! les misérables, ils ne trouvent pas que la Seine contient
assez de microbes: ils veulent encore la ré-empoisonner!
Quoi qu'il en soit, M. Jousset de Bellesme a eu sa revanche dimanche
dernier. Il a pu, cette fois, librement jeter ses alevins au cours du
fleuve. Quarante mille truites et dix mille saumons de Californie. Voilà
de l'espoir sur la planche pour les grands pêcheurs devant le Seigneur.
Les poissons, s'ils profitent bien, comme on dit dans les campagnes,
seront plus nombreux que les pêcheurs au filet ou à la ligne, ce qui
étonnera bien des gens, car on a calculé que sur les rives de la Seine
on rencontre en moyenne trois pêcheurs et demi pour un goujon. J'ignore
le statisticien qui a fait ce calcul, mais c'est là une des gaietés de
cette statistique qui, d'après Labiche, sait exactement combien il passe
par an de femmes veuves sur le Pont-Neuf.
*
* *
Le recensement de la population, auquel est en ce moment soumise la
France, nous donnera de ces surprises inattendues.
La statistique aura à enregistrer des professions paradoxales et des
religions inattendues. On me dit qu'il se trouve à Paris un nombre assez
considérable de bouddhistes et plusieurs industriels exerçant la
profession de noircisseurs de verres pour les jours d'éclipse. J'imagine
que, ce métier offrant quelque morte saison, les négociants en question
y ajoutent un autre, lequel, à mon avis, ne doit pas être très
catholique.
Deux métiers à la fois, ce n'est pas trop, et voici que M. Bodinier,
l'aimable M. Bodinier, pour l'appeler par son nom, a inventé d'exposer,
dans les galeries du Théâtre d'Application, les oeuvres des littérateurs
qui sont en même temps peintres ou sculpteurs, qui _binent_, en un mot.
(De _bis_, deux fois, le verbe est facile à expliquer). Ce sera curieux,
et cette exhibition, sans valoir celle des _Pastellistes_ qui vient de
s'ouvrir rue de Sèze, sera peut-être plus piquante.
Aux pastellistes on rencontre d'illustres connaissances, Besnard,
Gervex, Dagnan-Bouveret, Jean Béraud, Boldini, Doucet, la fine fleur des
manieurs du pinceau et des manieurs de pastel. Mais à la _Bodinière_,
comme disent les familiers, c'est Victor Hugo, c'est Théophile Gautier,
c'est Arsène Houssaye qu'on va regarder après les avoir lus: Hugo
dessinateur, Gautier peintre, Houssaye graveur, sans compter Jules de
Goncourt, Baudelaire et tant d'autres, car ils sont assez nombreux ceux
d'entre les littérateurs qui ont un joli brin de crayon au bout de leur
porte-plume. Victor Hugo, on le sait, eût été un illustrateur de premier
ordre s'il l'eût voulu--et il le voulait--comme il eût été un architecte
extraordinaire. Il a dessiné et fait exécuter des meubles, des poêles,
d'une sorte de japonisme étonnant. Madame Drouet possédait plusieurs de
ces meubles-là, de véritables pièces de musée.
Au jour de l'an, quand il était exilé, il envoyait, comme carte de
visite, un dessin à chacun de ses amis de France. Philippe Burty en
avait reçu plusieurs, comme on a pu le voir, l'autre jour, à sa vente.
Quant à Théophile Gautier, il avait été peintre, et c'est lui qui signa
la gravure du premier roman publié par Arsène Houssaye.
Dans ses _Confessions_, celui-ci donne plus d'un croquis de son ami et
il y a une étude féminine, une _Cidalise_ tout à fait charmante et d'un
pur dessin.
Donc, ce sera intéressant, cette exhibition de dessins de gens de
lettres, qui eût pu être complétée par une exposition de dessins de gens
de théâtre, car il y a des comédiens qui dessinent et sculptent aussi
fort bien. (Mélingue qui a signé des statues à la Madeleine, ce qui est
assez original, un acteur, un excommunié d'autrefois, travaillant à
orner le temple de Dieu; Geoffroy, qui est un peintre d'un vrai talent;
Mounet-Sully, peintre et sculpteur, etc.)
Mais une crainte me vient. Plusieurs critiques d'art, et des
_salonniers_, sur ma foi, semblent s'être décidés à envoyer de leurs
oeuvres au petit Salon de M. Bodinier. Que va-t-il arriver si les
peintres des Champs-Elysées et du Champ-de-Mars, les vrais peintres, se
mettent, eux aussi, à devenir _salonniers_ et à donner leur opinion sur
les paysages ou les natures mortes de ceux qui, jusqu'ici, étaient leurs
juges? C'est cela qui serait divertissant et Paris s'amuserait un peu si
Cabrion s'écriait:
--Ah! journalistes, vous devenez rapins! Eh bien! amusons-nous un peu!
les rapins deviennent journalistes!
Ce serait d'autant plus drôle qu'il est, je pense, plus facile de faire
du journalisme que de la peinture. Tout le monde ne manie pas encore la
palette, mais la majorité des Français fait de la copie. Et quelle
copie!
Il paraît, par exemple, que la Société des Gens de Lettres regorge de
gens qui se préoccupent fort peu des lettres pures. Pauvres lettres,
humanités d'autrefois, elles finiront par n'être plus que le luxe de
quelques mandarins! Toujours est-il que, pour sauver la situation, on a
fait appel à M. Zola, qui est un admirable écrivain, un puissant et
merveilleux créateur, mais qui a moins de goût pour ces pures lettres
que pour les manifestations de la nature vivante. On l'a élu président
de la Société, et cet intransigeant d'autrefois arrive à accepter et
même à rêver tout ce qu'il faisait profession de mépriser jadis: les
titres, les honneurs. Il y aurait à se demander pour quelles raisons les
hommes briguent tôt ou tard ces honneurs préalablement dédaignés, et,
lorsqu'ils ne les briguent pas ouvertement, les regrettent tout bas.
D'abord, par raison de sentiment. Pour faire plaisir à ceux qu'on aime.
Lorsque Edmond About tut décoré, il disait:
--Je me moque de ça pour moi, mais cela me fait plaisir pour ma mère!
Les femmes jouent un grand rôle dans ces raisons qu'on se donne à
soi-même pour obtenir ce qu'on croit mériter et ce qu'ont obtenu les
autres. Tout le monde connaît ce candidat à l'Institut qui dit:
--Ma femme tient tant à mon élection que, si je ne suis pas élu, elle en
mourra!
Enfin, c'est surtout à cause des autres qu'on veut ou avoir ce qu'ils
ont parce qu'ils l'ont ou l'avoir précisément parce qu'ils ne l'ont pas.
--X... est officier, je veux la rosette!
--Je veux la rosette, parce que X... n'est pas officier.
Ces deux raisons absolument contraires n'en font en réalité qu'une
seule. Elles ont pour motif le plaisir très naturel qu'on a à être
désagréable à un rival, voire même à un ami. Si tout le monde était
décoré, le premier soin de l'homme avide de distinctions serait de
solliciter l'autorisation de rendre le ruban à la Chancellerie.
--Mon Dieu, se dit-on, que je voudrais être mamamouchi, pour bien faire
enrager _un tel!_
Et voilà pourquoi, tôt ou tard, après avoir raillé les mamamouchis et
nié le _mamamouchisme_, on devient mamamouchi soi-même. Ce qui n'empêche
pas de regretter le temps où l'on rêvait d'être tout et où l'on se
moquait de n'être rien.
C'est le mot de ce je ne sais quel maréchal, à qui l'on disait:
--Maintenant, vous n'avez plus qu'à souhaiter d'être connétable!
Et qui répondait:
--Maintenant, je voudrais pouvoir être sous-lieutenant de hussards et
avoir vingt ans!
Je vous annonce, d'ailleurs, une nouvelle qui va sembler fantastique et
qui pourtant est vraie. Un médecin (ce n'est pas le docteur Koch) a
découvert le bacille de la ride. Plus de bacille de la ride, plus
déridés! Une jeunesse éternelle! La fontaine de Jouvence dans un flacon!
On vous inocule ce bacille, et vous voilà jeune pour toujours!
Si ce bruit n'est que le battement d'ailes d'un canard, j'irai le dire à
Rome. On me tiendra au courant de la découverte, et Rastignac en
avertira ses lecteurs--et ses lectrices.
Une jeunesse éternelle, mon Dieu! que ce serait long!
Rastignac.
LA LITTÉRATURE D'HIER
ET
LA LITTÉRATURE DE DEMAIN
Emotions contradictoires, engouements morts-nés, succès de vingt-quatre
heures, nouvelles lancées comme des bombes et dont rien ne subsiste le
lendemain; de tous ces éléments, qui s'écoulent perpétuellement comme un
fleuve, est faite la grande indifférence parisienne. En ce moment, on
parle de deux livres qui seront bien près d'être oubliés quand ceci
paraîtra. Cependant le hasard, qui les a fait naître presque
simultanément, appelle quelques réflexions sur cette coïncidence et sur
l'évolution littéraire qu'elle révèle.
L'_Argent_ de M. Zola, c'est la littérature d'hier; le _Jardin de
Bérénice_, de M. Maurice Barrés, c'est la littérature de demain.
Ce n'est pas le cas de répéter la formule de Victor Hugo: «ceci a tué
cela», oh! Dieu, non. M. Barrés n'aurait jamais eu la force de tuer M.
Zola. Seulement, le naturalisme meurt de sa mort naturelle, de ses
excès, si vous voulez, et le symbolisme hérite de lui, à peu près comme
le prince Victor hérite du prince Napoléon.
Les deux livres, ainsi placés côte à côte par la malice intelligente des
choses, représentent assez bien ces deux scènes: L'Indigestion, le
lendemain de l'Indigestion.
Il y a eu au moins un jour en votre vie, ne fût-ce que dans votre
enfance, où vous avez trop mangé et trop bu. Rappelez-vous vos
sensations, je n'insisterai pas.
Quand vous vous êtes éveillé, le lendemain, vous aviez la bouche
mauvaise, la tête vide, une inappétence qui allait jusqu'à la nausée. Il
vous semblait que vous ne mangeriez plus jamais de votre vie. Lorsqu'on
vous offrait un oeuf à la coque, c'était comme si on vous avait proposé
de dévorer un boeuf tout entier et tout cru, un mouton avec sa laine...
Une tasse de tilleul, à la bonne heure!... Tout vous faisait mal,
notamment la racine des cheveux et le jeu des paupières sur le globe des
yeux, et, vaguement, les objets ondulaient autour de vous, de façon à
vous rappeler la traversée de Douvres à Calais.
Voilà précisément l'impression que produisent les deux volumes et les
deux écoles!
*
* *
Sur M. Zola on a tout dit, en bien comme en mal. Le public s'en aperçoit
à la langueur des critiques, qui n'ont plus l'énergie nécessaire pour le
louer ou pour l'éreinter. On ne savait trop que dire de l'_Argent_,
mais, à Paris, on trouve vite un mot pour se tirer d'affaire. Dans la
même matinée, j'ai rencontré trois personnes qui m'ont dit: «l'_Argent_,
c'est une oeuvre puissante.» Puissante! c'est ce qu'on dit aussi des
vieilles concierges hydropiques qui ne peuvent plus se lever de leur
fauteuil.
La vérité est que ce roman--à part l'énorme anachronisme qui le gâte en
tant qu'étude historique--est très remarquable comme oeuvre de science
sociale, très inférieure comme oeuvre d'art. On ne peut trop admirer les
observations si variées, les énumérations si complètes, les
classifications si précises, à l'aide desquelles M. Zola a réuni ses
matériaux et préparé ses types; on ne saurait trop critiquer la
maladresse avec laquelle il a procédé lorsque le moment est venu de
bâtir avec ces matériaux, ou plutôt de refaire la vie après avoir
disséqué.
Mais enfin, dans ce livre, sauf érotisme précoce du petit Victor, tout
est logique, normal, naturel. Le cliquetis du métal monnayé a sa vertu
comme le chant du coq: il chasse les fantômes de l'imagination, il met
en fuite les fantaisies morbides et monstrueuses. A côté du réel, il y a
le rêve, les chimères, les audaces de la spéculation, qui ont presque
toujours, remarquez-le, pour point de départ ou pour point d'arrivée, un
progrès de l'esprit humain. En bas comme en haut, pièce de cent sous ou
million, sué goutte à goutte par le peuple ou enfanté par le génie d'un
Edison, l'argent est la grande force moderne et le principal serviteur
de l'idée. Bassesses et grandeurs, crimes et poésie de l'argent se
trouvent dans le roman de M. Zola, et c'est pourquoi on ne peut dire que
ce soit un livre manqué. Mais, manqué ou non, il ne passionnera
personne. Il est d'une digestion trop lourde pour la génération qui veut
jeûner et prendre du tilleul, et qui en est à adorer platoniquement les
courtisanes.
Le problème à résoudre, dans le _Jardin de Bérénice_, est celui-ci.
Étant donnés le catalogue du _Musée du roi René_ à Joigné en Provence,
les souvenirs combinés d'une élection boulangiste, d'une excursion à
Aigues-Mortes et dans sa banlieue, d'un accès de fièvre pendant les
intermittences duquel on a feuilleté des brochures sur le dessèchement
des marais et l'assainissement de la Camargue; étant donnés, d'autre
part, les évangiles, la collection des articles de M. Chincholle et les
livres de M. Renan; avec tous ces éléments, composer un traité de la
culture du moi et découvrir l'âme de l'univers.
Pour arriver à l'âme de l'univers, pour devenir «l'absolu conscient»,
par conséquent «pour devenir Dieu», Philippe, le héros du livre, prend
pour guide Bérénice, surnommée Petite-Secousse. Bérénice est censée la
fille du gardien du musée de Joigné. En réalité elle doit le jour à un
sénateur opportuniste, à moins que ce ne soit à une autre personne. Car
sa mère, comme dit avec délicatesse M. Barrés, «semble avoir été ce
qu'on appelle un peu légèrement une drôlesse.» L'éducation de l'enfant,
commencée par les tapisseries du roi René, s'achève dans les coulisses
de l'Eden. La petite danseuse grandit parmi les familiarités
demi-paternelles d'un certain nombre d'hommes âgés qui lui portent un
vif intérêt. Lorsque Philippe la retrouve, il remarque que «la puberté
avait feutré la brusquerie de sa dixième année.» Elle pleure un
gentilhomme nommé M. de Trause, qui a été son amant plusieurs années et
qui est mort en lui laissant la villa Rosemonde. C'est là qu'elle vit,
parmi les fièvres, à l'ombre des vieux remparts d'Aigues-Mortes,
partageant son affection entre un âne, quelques canards et son amie
Bougie-Rose, qui lui prodigue des consolations d'une nature toute
spéciale. A l'occasion, la pauvre enfant «adore un verre de bon vin
après les émotions.» Philippe en fait «sa madone»: le mot y est.
Peut-être eût-elle préféré être sa femme ou sa maîtresse. Enrichie par
un legs du sénateur opportuniste, elle épouse, sans enthousiasme, ce
brave Charles Martin, un positiviste naïf qui croit tout sauvé si l'on
dessèche les marais et si l'on empêche les candidats boulangistes de
passer. Bérénice meurt de ce mariage et de la fièvre.
Voilà, en quelques traits, l'histoire de Bérénice. Mais qu'est Bérénice
elle-même? L'auteur nous l'apprend. C'est «une petite bête au corps
tiède». Ailleurs, il nous dit qu'elle a «une nuque énergique de petite
bête»; et, peu après, qu'elle possède «des yeux de petit animal». Tantôt
nous lui voyons «un joli sourire d'animal reposé», tantôt «une tristesse
de petite bête malade». Moribonde, elle se couchera sur le côté «comme
une pauvre bête». Sa fin sera celle «d'un pauvre animal qui se met en
boule pour mourir».
Franchement, si l'on accuse M. Barrés d'avoir cherché la petite bête, ce
sera bien un peu de sa faute!
Mais pourquoi tant insister sur l'animalité de Bérénice? Pour nous faire
comprendre qu'elle vit tout proche des choses, «parallèlement à
l'univers». C'est ce qui explique qu'elle «projette de la végétation»;
qu'elle est «l'image des forces de la nature», puisqu'elle évoque par sa
beauté douloureuse la pensée des deux grandes fonctions de la vie, la
reproduction et la mort. «Dans ce raccourci de la vie d'une petite fille
sans moeurs, reconnais ton coeur et l'âme de l'univers.» Cette créature
inconsciente, imprégnée des traditions d'un passé lointain, puis jetée
en proie à la débauche moderne qui la souille sans la corrompre,
heureuse avec l'amant gentilhomme, morne et ennuyée avec le mari
bourgeois, c'est le peuple, c'est l'humanité elle-même à laquelle
suffisaient l'instinct et l'amour, que la science torture et tue.
«La preniez-vous quelquefois dans vos bras? Vulgaire imagination!» Elle
reste, jusqu'au bout, l'amie, le guide spirituel de Philippe, la
révélatrice de l'inconscient. Assis auprès d'elle, il goûte, «dans le
parfum léger de son corps de jeune femme, toute la saveur de la passion
et de la mort», et il s'en tient là.
Il entre dans ce roman une certaine proportion de christianisme; mais de
christianisme impur et malade. M. Barrés a pris la liberté, un peu trop
grande à mon avis, de suspendre au lit de sa courtisane un chapelet béni
par le pape. Profitant de son séjour à Aigues-Mortes, il se compare à
saint Louis, se trouve aussi pieux et plus intelligent. Pour moi, je le
comparerais plutôt à ces pèlerins du moyen-âge qui venaient de loin pour
adorer des reliques, mais qui s'oubliaient dans les cabarets mal famés à
l'ombre du sanctuaire.
_Le jardin de Bérénice_, soumis à l'analyse, contient aussi des «traces»
de Boulangisme. Si cette doctrine avait eu gain de cause, l'auteur nous
eût présenté, en Boulanger, une sorte de Jésus-Christ à cheval dont
Petite-Secousse eût été la Madeleine non repentante. Mais M. Barrés a
beau se plonger dans l'inconscient, il est très fin et il sait qu'il ne
faut pas s'obstiner à offrir au public un objet qui a cessé de plaire.
*
* *
Évidemment ce livre, qui mêle un relent de Baudelaire à un arrière-goût
de Boulanger, ce livre, d'une absurdité énorme et voulue, qu'il est
impossible de parodier si ce n'est en le citant, ce _Jardin de Bérénice_
si plein d'émanations fiévreuses qu'on est tenté de prescrire de la
quinine à ceux qui l'ont lu, n'est pas encore le chef-d'oeuvre que nous
supplions la jeune école de nous donner pour condenser ses doctrines et
prouver son droit à l'existence. Mais, tel qu'il est, il contient du
bon, du neuf et du vrai, il nous renseigne, avec une sorte de clarté,
sur les idées dont s'alimentera la littérature de demain.
En voici quelques-unes:
Dégoût du chic, de la facture, de la virtuosité d'autrefois; volonté de
trouver de la pensée à l'intérieur des mots et un sens sous chaque forme
littéraire. Révolte contre la science qui se croit omnipotente et
unipotente et qui n'est après tout qu'une servante-maîtresse.
Remise en honneur des instincts et de la vie affective. Tendresse pour
les simples, les primitifs, les consciences obscures. Extension de la
fraternité humaine à tout ce qui végète et vit; chaîne d'amour allant du
plus bas degré de l'être au plus élevé et remontant ainsi, d'un seul
élan de sympathie, la lente série des évolutions. En effet, quelle
existence peut-il donc mépriser, le grand parvenu de la Vie, celui qui a
pour ancêtre une larve hideuse et sans sexe, flottant dans les
profondeurs désertes de l'Océan?
Retour au divin par la religion de la souffrance. «Je souhaitais, dit
Philippe en parlant de Bérénice, qu'elle eût une infirmité physique.»
L'amour se sépare du désir, car «il n'a rien à voir avec les gestes
sensuels». Cet évanouissement passager du désir n'est qu'un effet de la
satiété; mais cette satiété dure assez pour donner naissance à tout un
ordre de sentiments qui lui survivra. On n'étonne plus les jeunes gens
en leur apprenant qu'il y a quelquefois plus de volupté à tenir la main
d'une femme qu'à la prendre brutalement dans ses bras. Et ce sentiment a
plus de force auprès d'une courtisane qu'auprès d'une vierge, parce que
c'est en lui-même et non dans son objet qu'il puise alors son
immatérielle pureté.
Il ne suffit pas d'aimer la souffrance, il faut aimer la mort, car c'est
le seul moyen de se réconcilier avec la vie, dont elle est véritablement
la fonction principale. Ici se présente le christianisme qui, seul, a su
jusqu'ici faire aimer la mort. L'humanité va-t-elle recommencer l'étape
déjà parcourue? Ce n'est pas le dogme qui embarrasse les amis de M.
Barrés: ils en font un mythe, et tout est dit. Mais s'emprisonner pour
de bon dans la plus étroite des règles morales!... Dilettantes ou
sectaires: telle est l'alternative devant laquelle ils hésitent et
hésiteront toujours.
Ce sont bien là, je crois, les idées éparses autour de nous, répandues
dans l'air. Vous en avez déjà rencontré quelques-unes chez
Sully-Prudhomme, chez Coppée, chez Ferdinand Fabre, chez Jules Lemaitre,
chez Maupassant. Elles seront définitivement mises en valeur par quelque
esprit vigoureux et simple qui voudra, avant tout, être compris et qui
exprimera avec les mots de tout le monde ce qu'il peut y avoir d'humain,
de généreux et de fécond dans ces idées.
Pour en revenir à M. Barrés, il ne possède aucun des dons du romancier;
il ne serait pas capable de raconter l'histoire du Petit-Poucet à une
petite fille de cinq ans. Il se peut que la métaphysique folâtre et la
politique de fantaisie, pour laquelle il y aura encore de beaux jours,
lui réservent des compensations. Deux chapitres de son livre, la lettre
à Lazare, et l'entrevue de M. Renan avec M. Chincholle, font voir qu'il
a beaucoup d'esprit et indiquent que sa vocation véritable est de se
moquer du monde.
Il a déjà commencé.
Augustin Filon.
L'OEUVRE DE LA CIVILISATION EN AFRIQUE
[Illustration: Cadavres de prisonniers exécutés après le combat de
Nioro.]
Des nouvelles douloureuses nous arrivent d'Afrique. Nous avons hésité à
les faire connaître: si nous nous y sommes décidés, c'est avec une
profonde tristesse et sans nous dissimuler à quels reproches nous
pouvions nous exposer.
Nous demandons pardon à nos lecteurs de leur mettre sous les yeux de
lugubres tableaux; s'ils se sentent, en les voyant, frissonner d'horreur
comme nous l'avons fait en lisant le courrier qui nous les apportait,
nous leur dirons: de malheureux nègres désarmés ont été massacrés par
centaines, des peuplades s'entretuent pour apporter des têtes coupées
aux conquérants en gage de soumission, et ces conquérants, ce sont des
Français; ces atrocités se commettent au nom de la civilisation; nous en
avons la preuve; faut-il les taire, ou bien l'humanité ne
commande-t-elle pas de les dénoncer?
La réponse ne nous paraît pas douteuse: nous croyons impossible qu'un
cri de réprobation ne mette pas un terme à de pareils excès, et ce sera
pour nous un honneur que de l'avoir provoqué.
L'_Illustration_ n'est pas un journal de parti: nous n'accusons personne
et nous n'incriminons ni nos fonctionnaires, ni nos braves soldats. Dans
les profondeurs mystérieuses de ce continent noir où tout conspire
contre l'Européen, le sens moral le plus solide doit s'altérer au
contact d'une barbarie sans nom. De récents exemples fourniraient une
réponse facile aux étrangers qui seraient tentés de rendre la France
responsable de cruautés commises à son insu. C'est précisément parce que
notre généreux pays marche à la tête de la civilisation, qu'il est
au-dessus de toute accusation de complicité, que nous nous sommes fait
un devoir patriotique de les publier.
Il n'est pas un de nos lecteurs qui ne soit au courant de la campagne
poursuivie depuis trois ans bientôt au Soudan français. Très
sommairement, nous allons faire la récapitulation des faits accomplis
qui ont amené les scènes reproduites par nos gravures.
En 1889, M. le commandant Archinard, commandant supérieur du Haut-Fleuve
et Soudan français, s'empare de Koundian, dernier _tata_ toucouleur sur
la route de nos postes de l'est et le rase.
En 1890, nos troupes marchent sur Segou-Sikoro, ancienne capitale
d'Ahmadou, autrement dit du royaume de Segou, placé sous notre
protectorat depuis 1887, s'en emparent et s'y établissent. De
Segou-Sikoro, le commandant de la colonne française, devenu
lieutenant-colonel Archinard, traverse le grand Bélédougou, pays des
Bambaras, entre dans le Kaarta, donne l'assaut à Ouossébougou,
forteresse toucouleure, la prend et redescend ensuite sur nos postes du
haut Sénégal.
Cette année, la campagne se continue d'un côté par la marche de nos
soldats sur Nioro, nouvelle capitale d'Ahmadou dans le Kaarta; et, de
l'autre, par l'entrée du colonel Doods dans le Fouta sénégalais.
Cette série de faits de guerre connus de nos lecteurs procède d'un plan
d'ensemble dont l'objet est d'anéantir la puissance d'Ahmadou et de
faire disparaître le foyer de fanatisme du Fouta, dont son chef, Abdoul
Boubakar, était l'âme.
Notre première gravure représente une des exécutions qui ont suivi la
prise de Nioro. Le poste de Bakel, sur la route stratégique de la
capitale toucouleure, n'avait à ce moment pour effectif de garnison que
10 Européens et 50 auxiliaires. On appréhendait que les bandes
d'Ahmadou, refoulées, dispersées, ne vinssent se rabattre sur Bakel pour
tenter de s'en emparer. C'est alors qu'on prit le parti de faire un
exemple, autant pour terroriser les fuyards d'Ahmadou que pour ôter aux
gens des villages autour de Bakel toute envie de leur donner
l'hospitalité.
Ces malheureux habitants des villages autour de Bakel qui, précédemment,
avaient laissé passer sans essayer de les arrêter tous ceux qui se
rendaient auprès d'Ahmadou, se virent donc, du jour au lendemain, dans
la nécessité de se faire exécuteurs pour n'être pas exécutés. Une
véritable chasse à l'homme s'organisa. Tout fuyard ennemi, peut-être ami
de la veille, fut fait prisonnier et tué. Les femmes et les enfants
furent retenus comme captifs. Une de nos gravures représente un de ces
exécuteurs d'occasion apportant à Bakel cinq têtes de prisonniers
capturés. Quant aux captifs, le désir d'en posséder est tel parmi les
populations noires que, pour encourager la chasse à l'homme dont nous
parlons, il avait été convenu qu'une part de prises reviendrait aux
chasseurs. Le zèle de ceux-ci en fut stimulé à ce point que la fraude
s'en mêla. Quelques traqueurs s'avisèrent d'emmener à leurs villages le
dessus du panier, autrement dit ce qu'il y avait de meilleur et de plus
solide parmi les prisonniers, et de n'envoyer dans nos postes que les
rebuts, soit des vieillards et des infirmes. Au su de cette fraude, le
commandant de Bakel menaça chaque village qui déroberait des captifs
d'une amende d'un boeuf pour chaque prisonnier dissimulé.
Nous avons omis de dire que le poste de Bakel contenait lui-même à ce
moment 600 prisonniers. Quand une corvée de 50 à 60 d'entre eux était
envoyée au dehors pour un travail à exécuter, c'était sous la conduite
d'auxiliaires indigènes à qui on laissait, d'ailleurs, entendre
formellement qu'ils seraient tous fusillés le soir même si un seul
prisonnier venait à s'échapper. «De cette façon, nous écrivent nos
correspondants, ils se surveillaient les uns les autres et tout allait
bien.»
Pourtant, ces exécutions n'étaient pas sans causer quelque inquiétude au
point de vue sanitaire. On jugea prudent de ne point faire d'inhumations
sur place, et les cadavres furent amarrés à des chaloupes qui les
descendirent sur le fleuve, à quelques kilomètres plus bas que Bakel.
C'est cette opération que représente notre double page.
Malgré nous, la pensée nous hante, au spectacle et au récit de ces
horreurs, que le moment est bien mal venu pour avoir à les signaler.
Hier, on s'exclamait contre Stanley et ses lieutenants dont la
désinvolture à faire bon marché des noirs excitait légitimement
l'indignation. L'éloquent appel de Mgr Lavigerie n'avait pas assez de
commentateurs élogieux dans les sphères officielles. La conférence
anti-esclavagiste de Bruxelles avait lieu comme une première formule de
régénération éloquente et magnifique. Des comités se constituaient,
alliés implicites de ces tentatives d'affranchissement, et il était bien
entendu que la France, initiatrice toujours incontestable et souvent
incontestée de cette grande idée du relèvement des races, payait
d'exemple au milieu des populations noires qui sont devenues les siennes
et qu'une longue expérience lui a appris à considérer comme des enfants
peu redoutables et toujours prêts à céder devant le prestige de la
douceur et de la force morale sans violence.
[Illustration: LE CAPITAINE MAHMADOU RACINE des tirailleurs sénégalais.]
Pourquoi les faits que nous exposons viennent-ils en contradiction avec
cette dernière pensée? La guerre explique bien des choses, dira-t-on.
Dans l'espèce, nous ne le croyons pas. Nous n'admettons pas qu'elle
justifie l'affolement qui va jusqu'à mettre aux mains de non
belligérants des armes pour tuer leurs frères; nous n'admettons pas
qu'elle justifie l'encouragement à l'esclavage, au meurtre et aux pires
passions. Devant de pareils faits, le mot civilisation devient la plus
sanglante des ironies. Et, d'ailleurs, le système contraire, celui de la
douceur, n'a-t-il pas des adeptes dans l'armée même? N'a-t-il pas été
pratiqué notamment par Brière de l'Isle au Tonkin, Faidherbe au Sénégal?
Nous ne sachions pas qu'ils aient eu à s'en repentir.
Une autre de nos gravures représente les principaux personnages
officiels de notre colonie sénégalaise, à bord de l'aviso la Cigale, qui
a transporté M. de Lamothe, gouverneur du Sénégal, lorsqu'il a récemment
remonté le fleuve pour aller visiter nos établissements, sur le théâtre
même des faits que nous venons de raconter.
Le capitaine Mahmadou-Racine, dont nous publions un portrait spécial, a
fait toute sa carrière aux tirailleurs sénégalais. Il est le seul
officier indigène qui soit décoré de la croix d'officier de la Légion
d'honneur. Il porte également la croix du Cambodge. On n'en est plus à
compter les services qu'il a rendus au Sénégal. Il a cinquante-deux ans.
C'est lui qui accompagna en France, en 1886, Karamoko, un des fils de
Samory.
[Illustration: Indigène venant d'apporter à Bakel des têtes de
prisonniers capturés parmi les fuyards des bandes d'Ahmadou.]
[Illustration: A BORD DE LA «CIGALE» Cap. Mahmadou. Cap. Kolle. Cap.
Auber. Dr Tautin. Colonel Archinard. M. de Lamothe, gouverneur du
Sénégal. Capitaine Roux. L'interprète Ousmann Mandao.]