--Tu t’emmitoufles dans des paletots rembourrés d’ouate. Moi je grelotte
sous des haillons troués.
Alors Jourry, soupçonneux comme un Jacobin de la bonne époque, brailla:
--Tu n’es qu’un agent provocateur!
Chériat verdit sous l’outrage et leva la main pour frapper. Mais, se
maîtrisant soudain, il se contenta de désigner son corps réduit à l’état
de squelette et de dire d’un ton d’ironie amère:
--Oui, n’est-ce pas, ce sont les subventions de la Préfecture qui
m’arrondissent la panse?
Un peu honteux de leur égoïsme, les autres blâmèrent Jourry qui, sentant
lui-même qu’il était allé trop loin, s’excusa d’une phrase bourrue.
Charles, qui n’avait pris aucune part à la querelle et gardait
l’attitude lointaine d’un homme hanté d’une idée fixe, intervint:
--Que décidez-vous? demanda-t-il comme s’il se réveillait d’un songe.
Ils se regardèrent embarrassés, cherchant des mots lapidaires pour se
ménager une sortie sans conclure. Vidés par deux heures de diatribes
incohérentes, ils ne purent rien trouver.
Enfin Greive:--J’étudierai la question.
Et Sucre:--Je verrai.
Et Jourry:--Je réfléchirai.
--Allez au diable, leur jeta Chériat entre deux quintes d’une toux
convulsive qui, depuis quelques minutes, lui déchirait la poitrine. Il
porta son mouchoir à sa bouche puis le montra teint de rouge.
Ils n’allèrent pas au diable, _puisqu’ils y étaient déjà_, mais ils
prirent congé à la hâte tant le spectacle de ce malheureux, pareil à un
reproche vivant leur était indigeste.
En tête-à-tête avec Chériat et sans écouter les injures que celui-ci
prodiguait aux fuyards, Charles alla vers une console encombrée de
bibelots. Il y choisit une sphère en bronze de la grosseur d’une orange,
puis revint à la cheminée où Chériat suffoquant s’adossait. Il la fit
sauter deux ou trois fois dans sa main comme si c’eût été une balle
d’enfant.
Cet étrange joujou intrigua le réfractaire:
--Qu’est-ce que c’est que ça? demanda-t-il.
--Une bombe, répondit tranquillement Charles.
Puis comme l’autre qui parlait volontiers d’engins explosifs, mais qui
n’en avait jamais vu, écarquillait les yeux, il remit l’objet en place
et dit, sans paraître remarquer la surprise de son ami:
--Sortons; je t’emmène dîner chez Foyot.
Chériat montra ses guenilles d’un geste qui signifiait qu’elles feraient
tache dans ce temple de la cuisine bourgeoise.
Mais Charles lui prit le bras et l’entraîna dans l’escalier:
--Peuh! nous prendrons un cabinet, déclara-t-il.
Et tout en descendant les marches il fredonnait, d’un gosier railleur,
le refrain de la chanson que le rhapsode Paul Paulette composa sur l’air
de cette romance illustre, _le Temps des Cerises_:
Quand nous en serons au temps d’Anarchie,
La joie et l’amour empliront les cœurs...