Assis derrière son bureau, dans son cabinet du ministère de l’Intérieur,
Georges Legranpan, président du conseil, morigénait M. Auguste
Mandrillat, président du syndicat du commerce républicain, Vénérable de
la loge: _le Ciment du Bloc_.
--Voyons, Mandrillat, disait-il, ne prenez pas cet air candide. Cela
peut réussir auprès des imbéciles à qui vous grattez hebdomadairement
dans la main ou vis-à-vis de vos actionnaires, un jour d’assemblée
générale. Mais entre nous cette comédie n’est pas de saison.
Humble d’apparence, furieux en-dessous, Mandrillat s’agita sur sa
chaise: «Je vous affirme, protesta-t-il, que je ne comprends pas du tout
vos reproches. Vous m’accusez de manœuvres sournoises contre le
gouvernement. Or, je n’ai rien de semblable sur la conscience. Au
contraire, j’étais venu vous rappeler que vous m’avez presque promis
d’assister au banquet que mon syndicat organise pour le mois prochain.
Je voulais vous demander d’en fixer la date... Vous savez qu’il est à
peu près convenu que vous prononcerez un discours afin de rassurer le
gros commerce qui s’inquiète des projets d’impôt sur le revenu dont
votre ministre des finances fait parade. Ainsi, loin de vous tirer
dessus, je vous épaule.
--Connu, connu, repartit Legranpan d’une voix sarcastique, on prodigue à
son compagnon des vieilles luttes, à son bon, à son cher ami
Legranpan--qui tient la queue de la poële où mijote le contribuable--les
assurances de dévouement, on lui entonne le grand solo du radicalisme
irréductible, on lui passe la main sur l’échine en lui contant des
douceurs. Et par derrière, on fait risette aux socialistes... C’est le
jeu classique, cela.
--Les socialistes?... Moi!...
Mandrillat semblait si totalement ahuri par ces accusations que le
ministre crut presque à sa sincérité. Mais il fallait plus que des
grimaces indignées et des points d’exclamation pour le persuader.
Dédaignant les finasseries, il avait pour méthode de se montrer brutal,
lorsqu’il soupçonnait l’un de ces traquenards dont les radicaux sèment
volontiers la route des chefs de leur bande qui ont réussi l’escalade du
pouvoir. Il avait, de la sorte, très souvent déconcerté par des charges
brusques, où il sabrait tout, les intrigues de pontifes-démocrates
autrement subtils que Mandrillat. Fixant donc sur celui-ci ses yeux qui
luisaient, aigus et noirs, dans sa face jaune aux pommettes mongoles, il
désigna de sa main sèche, un papier étalé devant lui.
--Eh bien, reprit-il, puisque vous persistez à faire l’innocent, je m’en
vais préciser. Voici un rapport de police qui relate, avec preuves à
l’appui, les fredaines les plus récentes d’un certain Charles
Mandrillat...
--Mon fils?... Je continue à ne pas comprendre.
--Soit; alors, écoutez. Ce jeune homme distribue de l’argent à divers
groupes anarchistes et antimilitaristes pour aider à leur propagande. Il
est à tu et à toi avec quelques-uns des agitateurs de la C. G. T. et il
lui arrive de les réunir _chez vous_. Sous un pseudonyme, il écrit des
articles plutôt astringents dans des journaux révolutionnaires, tels que
le _Chambardement social_. Il a protesté contre l’expulsion des
terroristes russes de la rue Saint-Jacques. Enfin, dans des réunions
publiques, il dévide des harangues où le régime et _myself_ sont traités
sans aucune aménité. De tout quoi je conclus: ou bien ce garçon est
d’accord avec vous pour jouer les énergumènes à travers le socialisme.
Ou bien vous ignorez, en effet, les facéties de mauvais goût auxquelles
il se livre. Dans la première hypothèse, je saisis votre calcul: il
s’agirait, n’est-ce pas, de vous ménager des amitiés utiles pour sauver
la doublure de votre gilet au cas où les socialistes réussiraient contre
nous le coup du Père François. Oui, mais c’est trop gros de ficelle,
cette roublardise. Il ne fallait pas choisir quelqu’un vous touchant de
si près. Que diable, vous devez tenir en main, dans votre entourage,
assez de jeunes gens souples et retors qui se chargeraient d’amadouer la
chèvre révolutionnaire avec quelques feuilles du chou radical. Il est
maladroit d’avoir poussé votre fils à cette arlequinade...
Noyé de stupeur, Mandrillat leva les mains en l’air puis en frappa ses
cuisses épaisses. Ses yeux globuleux semblaient près de jaillir des
orbites. Il allait beugler, mais Legranpan l’arrêta d’un geste net.
--Attendez; laissez-moi finir... Peut être, comme je vous ai refusé, ces
temps-ci, de caser quelques-uns de vos protégés par trop crétins,
avez-vous espéré qu’un peu de chantage à mon égard me ferait réfléchir.
Or, je vous en préviens, je n’admets pas qu’on m’allume sous le menton
la mèche d’une bombe à la dynamite quand on veut obtenir quelque faveur
de moi. Il était beaucoup plus simple de me dire que vous aviez envie de
fourrer votre fils--dont, soit dit en passant, vous ne m’avez jamais
parlé--dans l’administration. J’aurais avisé. Après tout, fût-il aussi
nul que les neveux et les filleuls dont les Sauriens et les Chaumières
du parti nous encombrent, ce ne serait qu’un âne de plus pour brouter le
budget; et la chose n’a pas d’importance. Allez-y carrément: s’il vous
est agréable que votre fils aille fainéanter dans une sous-préfecture ou
si vous désirez que je l’incruste, en qualité de bivalve, sur le banc
d’huîtres du Conseil d’État, je verrai à vous satisfaire... A condition
bien entendu, que vous cessiez immédiatement de le déguiser en Jérémie à
l’usage des _pôvres_ prolétaires.
Cette façon triviale de s’exprimer était habituelle à Legranpan
lorsqu’il ne pérorait pas en public. Que sa bile fût en mouvement ou
qu’il eût à se venger de quelque traîtrise, il cinglait sans mesure ses
familiers. Mandrillat avait subi bien d’autres algarades avec
indifférence; il était fait, de longue date, aux méchancetés du
ministre. Mais ces révélations le bouleversaient, car, très réellement,
il ignorait l’adhésion de son fils au socialisme militant.
S’étant un peu repris, il déclara:
--Je vous répète que je ne savais rien de ces monstruosités... Sinon,
j’y aurais mis bon ordre.
--Eh bien, prouvez-le. En attendant, n’est-ce pas, il ne faut pas
compter sur moi pour banqueter sous vos auspices. Je ne tiens pas à ce
que les papiers réactionnaires m’accusent une fois de plus de pactiser
avec la Sociale. Il est également tout à fait inutile qu’un Lasies
quelconque monte à la tribune, un jour où j’aurai été obligé de pincer
de la guitare patriotique, pour insinuer que: «M. le Président du
Conseil dit des choses louables, mais que ses amis les plus notoires
font charrier, par leur progéniture, le fumier où les libertaires se
proposent d’ensevelir le drapeau tricolore.» J’entends déjà les
variations sur ce thème et les huées de la droite. Pour me tirer de là,
je devrais jeter les socialistes par-dessus bord. C’est ce que je ne
veux pas faire. J’ai besoin d’eux, ne fut-ce que comme épouvantails à
bourgeois. Voilà mon gros. Maintenant, je me résume: un bouchon à
l’éloquence de Mandrillat fils ou je lâche Mandrillat père avec fracas.
Et il y aurait de la casse, car vous savez que j’ai en main de quoi vous
chagriner.
Cette menace sans fard, terrifia le Vénérable. Il avait à se reprocher
pas mal de tripotages politico-financiers qu’il désirait maintenir
soigneusement dans la pénombre. La bienveillance, plus ou moins occulte,
de Legranpan lui était essentielle. Il se leva et prit congé en
certifiant, avec force trémolos dans le gosier, qu’il appartenait corps
et âme au radicalisme et que jamais, au grand jamais, il ne lui était
venu à la pensée de trahir ce rempart de la république qu’on nomme
Legranpan.
--Bien, bien, c’est compris, sifflota Legranpan, d’une lèvre sceptique.
Je vous jugerai à l’œuvre.
Mandrillat sortit, presque titubant. Il était si troublé qu’il heurta
divers quémandeurs qui encombraient l’antichambre et qu’il négligea de
s’excuser.
Resté seul, le ministre haussa les épaules.
--Dire, murmura-t-il, que nous avons besoin de pareils nigauds pour
triturer la pâte bourgeoise.
L’amer dégoût que lui inspirait l’humanité, en général, et ses
coreligionnaires politiques, en particulier, lui contracta la face. Pour
se remettre, il reprit la rédaction d’une circulaire où les préfets
étaient invités à sévir contre les religieuses qui, expulsées de leur
couvent, auraient l’audace de se réunir, fût-ce dans une cave, afin de
commettre le crime de prier en commun.
--Nous verrons bien si ces péronnelles se décideront à me ficher la
paix, grognait-il en couvrant le papier administratif de sa petite
écriture pointue.