LES JASMINS JONQUILLES.

_A M. l'abbé Regnier._

_Madrigal._

Cinq ou six petits arbrisseaux,

Qui l'an prochain seront plus beaux,

Venons en corps demander place

Sur votre agréable terrasse.

Si des autres jasmins nous n'avons pas l'éclat,

Notre parfum du moins est bien plus délicat;

Et nos petites fleurs écloses

N'entêtent pas comme les roses.

Nous ne disputons rien au superbe oranger,

Sous son ombre humblement nous voulons nous ranger;

Mais sachez que Sapho nous aime

Avec une tendresse extrême;

Et que ce qui doit rendre un présent précieux,

Consiste à nous donner ce qu'on aime le mieux.

_Sur la mort d'Anne d'Autriche_[633].

_Janvier_ 1666.

[633] Voyez, sur les circonstances où ces vers furent composés,

la lettre à Boisot, du 22 mai 1693, p. 363. Mme de Motteville les

a insérés dans ses _Mémoires_, Paris 1855, t. IV, p. 451, les

faisant précéder du passage suivant: «Peu après la mort de la

reine mère, l'illustre Mlle de Scudéry fit ces vers à sa louange,

qui méritent d'être conservés à la postérité.»

Anne, dont les vertus, l'éclat et la grandeur

Ont rempli l'univers de leur vive splendeur,

Dans la nuit du tombeau conserve encor sa gloire,

Et la France à jamais aimera sa mémoire.

Elle sut mépriser les caprices du sort,

Regarder sans horreur les horreurs de la mort,

Affermir un grand trône et le quitter sans peine;

Et pour tout dire enfin, vivre et mourir en Reine.

_Sixain sur la conquête de la Franche-Comté._

Les héros de l'antiquité

N'étoient que des héros d'été:

Ils suivoient le printemps comme des hirondelles,

La Victoire en hiver pour eux n'avoit pas d'ailes;

Mais malgré les frimas, la neige et les glaçons,

Louis est un héros de toutes les saisons.

_Madrigal sur la Paix._

Jamais on n'avoit tant vanté

Ni campagne d'hiver, ni campagne d'été,

Quand Louis revenoit suivi de la Victoire.

Quelle est cette nouvelle gloire!

Sur ses propres exploits a-t-il pu renchérir,

Après tant de succès sur la terre et sur l'onde?

Oui, car donner la Paix au monde

C'est plus que de le conquérir.

_Autre._

Dès que tu fais un pas, l'Europe est en alarmes,

Et contre l'effet de tes armes

Rien ne pourroit la soutenir.

Mais dans un calme heureux tu gouvernes la terre;

Quand on peut lancer le tonnerre,

Il est beau de le retenir.

_A l'Illustre secrétaire des Dames, quel qu'il puisse être_[634].

[634] L'auteur de l'ode envoyée à Sapho, au nom des Dames, avec

une guirlande de lauriers d'or émaillés de vert, était Mlle de la

Vigne. Voyez la _Notice_, p. 102.

D'où viennent ces lauriers si verts, si précieux?

Sortent-ils de la terre ou tombent-ils des cieux?

Et d'où partent ces vers pleins d'esprit et de grâce,

Dont le tour délicat tous les autres efface?

Généreux inconnu, pourquoi vous cachez-vous?

Le plaisir d'obliger est un plaisir si doux!

Je vous cherche partout, et ne vous puis connoître;

Êtes-vous mon ami? Ne le pouvez-vous être?

Vous contenterez-vous de n'être qu'estimé?

En ne se nommant pas on ne peut être aimé.

Soyez du moins jaloux de votre propre ouvrage;

Nos plus rares esprits viennent lui rendre hommage.

Il n'a qu'un seul défaut qui se corrigera:

Mettez-y votre nom, et rien n'y manquera.

_Aux Demoiselles de Saint-Cyr._

Vous de qui l'innocence et la noble jeunesse

S'élève au pied du Trône à l'ombre d'un grand Roi,

Voulez-vous recueillir le fruit de sa largesse?

Du Roi de l'univers apprenez bien la loi.

De la nouvelle Esther[635] admirez la sagesse,

Sa rare piété, sa prudence et sa foi.

Ne demandez au ciel ni grandeur, ni richesse,

Dont le frivole éclat rend nos yeux éblouis;

Mais par des vœux ardents et remplis de tendresse,

Abrégeant vos souhaits, demandez-lui sans cesse,

Pour vous, pour nous, pour tous, qu'il conserve Louis.

[635] Mme de Maintenon.

_Sur la naissance du duc de Bourgogne (1682)._

Venez, heureux enfant, venez à la lumière:

Vous allez commencer une illustre carrière;

Et le soleil qui naît aux bords de l'Orient

N'a pas, à sa naissance, un éclat si riant.

Tout brille autour de vous; les jeux, les ris, la gloire,

Parent votre berceau comme un char de victoire.

Mais, ô royal enfant, quand on sort des héros

On ne vit pas longtems dans les bras du repos.

Hâtez-vous, que le corps, l'esprit et le courage

Forcent les lois du tems et les règles de l'âge.

Passez rapidement les frivoles plaisirs,

Et concevez bientôt d'héroïques désirs.

Vous pourrez surpasser tous les princes du monde,

De vos premiers exploits couvrir la terre et l'onde,

Digne de votre nom, être admiré de tous,

Et voir toujours Louis bien au-dessus de vous,

Éclairer tous vos pas, vous servir de modèle,

Être du roi des rois une image fidèle,

Le bonheur des François, l'âme de ses États,

Et l'exemple éternel de tous les Potentats.

_Pour Monseigneur le duc de Bourgogne, faisant l'exercice avec les

Mousquetaires devant le Roi._

Quel est ce petit mousquetaire

Si savant en l'art militaire,

Et plus encore en l'art de plaire?

L'énigme n'est pas mal aisé:

C'est l'Amour, sans autre mystère,

Qui pour divertir Mars, s'est ainsi déguisé.

_Sur ce que ce jeune Prince ne trouva pas bon qu'on l'eût comparé à

l'Amour._

Prince consolez-vous d'être un petit Amour,

Imitez bien Louis, vous serez Mars un jour.

_Portrait de Mme la duchesse de Bourgogne._

Avoir tous les appas de l'aimable jeunesse,

Joindre avec la beauté l'esprit et la sagesse,

Suivis d'un air charmant qu'on ne peut exprimer,

C'est ce qu'on trouve en la princesse,

Qu'on ne se lasse point de voir et d'admirer,

Et qui de tous les cœurs sait se faire adorer.

_La Fauvette à Sapho, en arrivant à son petit bois, suivant sa coutume,

le 15 d'avril._

Plus vite qu'une hirondelle,

Je viens avec les beaux jours,

Comme fauvette fidèle,

Avant le mois des amours.

*

* *

J'ai trouvé sur mon passage

Un spectacle fort nouveau,

Pour m'expliquer davantage,

C'est le Doge et son troupeau[636].

*

* *

Quoi, lui dis-je, entrer en France

Et vous montrer en ces lieux!

Oui, dit-il, par la clémence

Du plus grand des demi-dieux.

*

* *

Son cœur toujours magnanime

Ne pouvant se démentir,

Veut oublier notre crime,

Voyant notre repentir.

*

* *

Ah! m'écriai-je, ravie,

Ce héros par son grand cœur

Pardonne à qui s'humilie,

Et de lui-même est vainqueur.

*

* *

Dieux! quel bonheur est le vôtre,

D'aller recevoir sa loi;

Je n'en voudrois jamais d'autre,

Mais ce bien n'est pas pour moi.

*

* *

C'est assez que ma maîtresse

Souffre que ma foible voix,

Chante et rechante sans cesse

Qu'il est le phœnix des Rois.

*

* *

Allez, Doge, allez sans peine

Lui rendre grâce à genoux:

La République romaine

En eût fait autant que vous.

[636] Louis XIV ayant fait bombarder Gênes en 1684, à cause des

intelligences que cette ville entretenait avec l'Espagne, le doge

Francesco Maria Imperiali vint en France, accompagné de quatre

sénateurs, et fit à Versailles sa soumission au Roi, le 15 mai

1685.

_A M. de Coulanges, à Rome._

_Madrigal._

Quoi, cette muse si jolie

Qui sait badiner sagement

Et toujours agréablement,

Se taira-t-elle en Italie?

Je lui demande trait pour trait

Un bon et fidèle portrait

D'un Pape que tout le monde aime:

Je me connois bien en tableaux,

Cette muse en fait de fort beaux,

Sa manière n'est pas la même:

Jamais sur le Parnasse on ne vit rien de tel,

Elle est tantôt Callot et tantôt Raphaël.

_Réponse de M. de Coulanges._

Sapho, qui va trop loin se perd:

Je crains un labyrinthe,

Le chemin ne m'est point ouvert

Pour aller à Corinthe.

Vous demandez de ma façon

Le portrait du Saint-Père:

Pour chanter le grand Ottobon[637]

Il faudroit un Homère[638].

[637] Ottoboni, pape qui succéda à Innocent XI, sous le nom

d'Alexandre VIII.

[638] Ces deux pièces se trouvent dans le _Recueil des Œuvres

choisies_ de Coulanges, 1698, t. I, p. 256, ou t. II, p. 69.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 272 / 411 题