ANNE-GENEVIÈVE DE BOURBON.

_P. S._ J'ai mandé mes sentiments sur _Alaric_ à M. Chapelain; il vous

les auroit dit sans doute, s'il ne s'étoit pas imaginé que vous les

devinez aisément, et que vous êtes fort persuadé que les gens qui n'ont

pas tout à fait méchant goût ne peuvent qu'admirer ce qui part de votre

esprit. Je vous prie que Mlle de Scudéry sache par votre moyen que je

conserve pour elle toute l'estime qu'elle mérite.

[626] Il s'agit de son portrait enrichi de diamants qu'elle lui

avait envoyé.--Voyez la _Notice_, page 45.

CHOIX

DE

POÉSIES

[Illustration: deco]

CHOIX

DE

POÉSIES.

_Impromptu fait au donjon de Vincennes en visitant la chambre où le

prince de Condé avoit été prisonnier._

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier

Arrosa d'une main qui gagna des batailles,

Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles,

Et ne t'étonne pas si Mars est jardinier[627].

[627] Voyez la lettre à Godeau, du mois d'octobre 1650, p. 226.

_Stances sur la Paix_[628]

Taisez-vous, trop aigres trompettes

Qui chassiez au printemps tous les braves du Cours,

Laissez entendre les musettes,

Voici le règne des Amours.

La paix s'en va bientôt rétablir son empire

Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.

[628] Ces stances inédites, dont nous possédons une copie de la

main de Conrart avec la désignation de Mlle de Scudéry pour

auteur, se rapportent évidemment à la fin de la guerre de la

Fronde.

*

* *

Vous qui faisiez les insensibles

Et qui par vanité pensiez l'être toujours,

Vous ne serez plus invincibles,

Voici le règne des Amours.

La paix s'en va bientôt rétablir son empire

Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.

*

* *

Vous, belles, qui par mille charmes

Êtes avec raison l'ornement de nos jours,

Que vous ferez verser de larmes!

Voici le règne des Amours.

La paix s'en va bientôt rétablir son empire

Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.

_A M. Conrart, sur un cachet qu'il donna à l'auteur_[629].

[629] Voy. la _Notice_, pages 69 et 100.

Pour mériter un cachet si joli,

Si bien gravé, si brillant, si poli,

Il faudroit avoir, ce me semble,

Quelque joli secret ensemble;

Car enfin les jolis cachets,

Demandent de jolis billets.

Mais, comme je n'en sais point faire,

Que je n'ai rien qu'il faille taire,

Ni qui mérite aucun mystère,

Il faut vous dire seulement

Que vous donnez si galamment

Qu'on ne peut se défendre

De vous donner son cœur, ou de le laisser prendre.

_Billet en vers à M. de Charleval_[630].

[630] Mss de la Bibliothèque nationale. Fonds français, 22 557,

p. 91.

Qu'une louange délicate

Nous touche, nous plaise et nous flatte,

N'en doutez point.

Mais, pour bien goûter cette gloire,

Il faut, Damon, la pouvoir croire,

C'est là le point.

Voilà, Monsieur, par où je me sauve du danger où vos ingénieuses louanges

m'ont exposée. Si je pouvois me laisser persuader, j'aurois trop de

vanité.

Mon cœur que la raison éclaire

Méprise de l'encens vulgaire,

N'en doutez point.

Mais rejeter par modestie

Le plus pur encens d'Arabie,

C'est là le point.

_Requête ou Placet des Amans contre les Filous_[631].

[631] Pour cette pièce et les suivantes, voy. la _Notice_, pages

102, 103, etc.

Prince, le plus aimable, et le plus grand des Rois,

Nous venons implorer le secours de vos lois:

Tout l'état amoureux vous adresse ses plaintes;

Vous seul pouvez calmer nos soucis et nos craintes,

Vous seul pouvez nous faire un sort qui soit plus doux,

L'amour même ne peut nous rendre heureux sans vous.

La nuit, si favorable aux flammes amoureuses,

A beau nous préparer les faveurs précieuses,

Sans respecter ce Dieu, les voleurs indiscrets

Troublent impunément ces mystères secrets;

Chaque jour leur audace éclate davantage,

On ne va plus la nuit sans souffrir quelque outrage;

On trompe d'un jaloux les regards curieux,

Mais d'un filou caché l'on ne fuit point les yeux.

Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte,

On ne peut se glisser par une fausse porte,

Et seul au rendez-vous si l'on veut se trouver,

On est déshabillé devant que d'arriver.

La nuit dont le retour ramène les délices,

Ces paisibles moments à l'amour si propices,

Destinés seulement à de tendres plaisirs,

Ne sont plus employés qu'à de fâcheux soupirs.

Les maris rassurés, les mères sans alarmes

Dans un si grand désordre ont su trouver des charmes.

La nuit n'est plus à craindre à leur esprit jaloux,

Ils dorment en repos sur la foi des filous.

Ils aiment le plaisir qui nous tient en contrainte

Et la frayeur publique a dissipé leur crainte.

O vous qui dans la paix faites couler nos jours,

Conservez dans la nuit le repos des amours;

Que du guet surveillant la nombreuse cohorte

Nous serve à l'avenir d'une fidèle escorte,

Qu'ils sauvent des voleurs tous les amans heureux,

Et souffrent seulement les larcins amoureux:

Qu'ils nous ôtent la crainte, et qu'en toute assurance

Nous goûtions les plaisirs de l'ombre et du silence.

En faveur de l'amour finissez notre ennui,

Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de lui:

Ce Dieu, dont le pouvoir domine tous les autres,

En vous donnant ses lois semble avoir pris les vôtres;

Il garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux,

Il commande partout et n'obéit qu'à vous,

Il sépare de vous l'éclat de la couronne,

Et fait qu'on aime en vous votre seule personne.

Plaisir que rarement les Rois peuvent goûter,

Et duquel toutefois vous ne pouvez douter.

Ainsi puisse le ciel, pour vous faire justice,

Au moindre de vos vœux être toujours propice,

Épargner vos souhaits, prévenir vos désirs,

Et remplir votre cœur de joie et de plaisirs!

Mais comme il n'en est pas hors l'amoureux empire,

Et qu'un roi ne peut être heureux s'il ne soupire,

Puissiez-vous, de l'amour secrètement charmé,

Toujours fort amoureux, être toujours aimé,

Et sans vous désirer de nouvelles conquêtes,

Puissiez-vous demeurer en l'état où vous êtes!

_Réponse des Filous à la Requête des Amans._

Prince, dont le seul nom fait trembler tous les Rois,

Suspendez un moment la rigueur de vos lois;

Souffrez que les voleurs vous demandent justice

Contre de faux amans tout remplis d'artifice:

Si l'on les croit, ils sont de nous fort mal-traités,

Nous nous opposons seuls à leurs félicités,

Nous troublons leurs plaisirs, les nuits les plus obscures

N'ont plus pour leur amour de douces aventures.

Où sont-ils les amans que nous avons volés?

Commandez qu'on les nomme et qu'ils soient enrôlés.

Hélas! depuis dix ans que nous courons sans cesse,

Nous n'avons pu trouver ni galant, ni maîtresse,

Et pour notre malheur nous n'avons jamais pris

Ni portraits précieux, ni bracelets de prix:

En vain sans respecter plumes, soutane et crosses,

Nous avons arrêté et chaises et carrosses;

Nous ne trouvons jamais où s'adressent nos pas,

Que plaideurs, que joueurs, que chercheurs de repas,

Que courtisans chagrins, que chercheurs de fortune,

Dont la foule, grand Roi, souvent vous importune;

Mais de tendres amans, vrais esclaves d'amour,

On en trouve la nuit aussi peu que le jour.

C'étoit au temps jadis que les amans fidèles

Pour tromper les Argus montoient par les échelles,

Qu'on les voloit sans peine au premier point du jour,

Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour.

Sous votre grand aïeul, d'amoureuse mémoire,

Les filous nos ayeux, célèbres dans l'histoire,

Ne passoient pas de nuits sans prendre à des amans

Des portraits enrichis d'or et de diamans,

Et chacun, sans placet, sans tant de doléance,

Rachetoit son portrait et payoit le silence.

C'est ainsi qu'on aimoit en ce siècle si doux,

Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous;

Mais aujourd'hui qu'Amour daigne suivre la mode,

Que le moindre respect passe pour incommode,

Nous trouvons tout au plus quelques pauvres coquets

Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets;

Ils courent nuit et jour, se tourmentant sans cesse,

Sans jamais enrichir ni voleurs ni maîtresse.

Qu'ils marchent hardiment, ils font peu de jaloux

Et n'ont à redouter ni martyrs ni filous.

Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte

Sans besoin de la nuit ni de la fausse porte;

Mais la licence règne avecque tant d'excès,

Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets;

Ne les écoutez pas, ils sont pleins d'artifice,

Prononcez cet arrêt tout rempli de justice:

_Un amant qui craint les voleurs

Ne mérite pas de faveurs._

_Vers envoyés à Mlle de Scudéry, pour accompagner une corbeille

pleine de bijoux dont les Filous lui faisoient présent pour ses

étrennes._

Ces hommes redoutés que l'on nomme Filous,

Dont vous avez pris la défense,

Sont de leur gloire trop jaloux

Pour demeurer dans le silence:

Ils parlent, mais bien faiblement,

N'ayant aujourd'hui la puissance

De marquer leur reconnoissance

Que par des souhaits seulement.

*

* *

Si la fortune favorable

Jetoit un doux regard sur eux,

Et que, devenant plus traitable,

Elle favorisât leurs vœux,

Quand du butin ils feroient leur partage,

Le plus riche seroit pour vous faire un hommage.

*

* *

Tous les jours, en faisant leurs courses,

Ils rapportent assez de bourses,

Dont l'espoir les va devançant;

Car pipés de leur bonne mine,

Quand au fond on les examine,

On n'y rencontre que du vent.

*

* *

Telle est celle que dans ce jour

Nous vous présentons pour étrenne.

Nous en avons fait choix sur plus d'une douzaine,

Prises en ville, ou dans la cour,

Car la nuit nous ne savons pas

Où le hasard guide nos pas.

*

* *

Nous prîmes la même journée

Le bracelet plein de petits bijoux,

Qu'une dame peu fortunée,

Venoit de recevoir avec un billet doux.

La belle, croyant nous toucher,

Nous en conta toute l'histoire,

Que sans peine elle nous fit croire,

Mais nos cœurs furent de rocher.

*

* *

Si nous vous sommes nécessaires,

Sans vous faire tant de discours,

Nous quitterons en tout temps nos affaires,

Pour vous offrir notre secours;

Dans le besoin sonnez fort votre cloche,

Soudain le _Balafré_, la _Roche_,

_Bras-de-fer_ et _Roland-sans-Peur_,

Vous serviront avec ardeur,

Car ce sont des gens sans reproche.

_Réponse de Mlle de Scudéry à une jeune demoiselle qu'elle soupçonne lui

avoir fait cette galanterie._

Votre injustice est sans égale,

De faire parler des filous,

Lorsque d'une main libérale

Vous donnez d'aimables bijoux.

*

* *

Croyez-moi, charmante Célie,

Vous ne sauriez vous déguiser

Et votre Muse est trop polie,

En vain elle veut m'abuser.

*

* *

Je connois sa délicatesse,

Son air charmant et ses appas,

Et je ne sais quelle tendresse

Que les autres Muses n'ont pas.

*

* *

En vain le _Balafré_, la _Roche_

Entreprendroient de me duper,

Et je vous fais un doux reproche

De me vouloir toujours tromper.

*

* *

Vous savez pourtant trop bien feindre

Et mon cœur vous feroit pitié,

S'il commençoit un jour à craindre

D'être surpris en amitié.

*

* *

Reprenez-vous, chère Célie,

Et promettez-vous désormais,

Que soit sérieux, soit folie,

Vous ne me tromperez jamais.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 267 / 411 题