[586] Il a certainement existé entre la reine Christine et Mlle
de Scudéry un commerce de lettres assez étendu. Outre celle-ci
que nous empruntons à l'ouvrage d'Arckenholtz: _Mémoires
concernant Christine_, t. I, p. 272, et celle que nous avons
tirée du Cabinet de M. Cousin, voici l'analyse d'une autre lettre
sans date que Mlle de Scudéry adressait à la reine de Suède:
«Les louanges que Sa Majesté lui donne sont plutôt l'offre de sa
bonté que de sa justice. Elle a fait l'usage qu'elle devait des
choses nobles et délicates que la Reine a bien voulu lui marquer
sur le grand établissement de Saint-Cyr. Sa Majesté serait
contente si elle savait le plaisir qu'elle a donné à Mme de
Maintenon sans en avoir le dessein. «Au reste, Madame, j'avance
hardiment, pour répondre à la fin de la lettre de Votre Majesté,
qu'il n'y aura jamais d'oubli pour Elle, et que sa gloire durera
autant que l'univers.»
(_Catalogue Succi_, 7 avril 1863, no 993).
Rome, 30 septembre 1687.
Je ne comprends pas, Mademoiselle de Scudéry, comment une personne qui a
écrit comme vous sur _la Tyrannie de l'usage_, ignore celui qu'on a
établi à Rome. Vous avez mal adressé votre ami. Ne savez-vous pas qu'il
seroit plus facile à vos François de voir la grande Sultane que moi,
quoique personne ne soit ni amoureux ni jaloux de moi, et que je sois,
Dieu merci, en mon entière liberté? Il y a ici une espèce de passion qui
n'a pas de nom, qu'on substitue à l'amour et à la jalousie qui règnent à
Constantinople, et l'on s'y venge sur votre nation des chagrins bien ou
mal fondés qu'on prétend avoir reçus de moi. Je suppose toutefois que cet
usage finira, et si jamais cela arrive, je ferai voir à votre ami que
tous les honnêtes gens sont bien reçus chez moi, mais surtout ceux qui
sont de votre connoissance.
Je suis toutefois très-résolue de ne rien contribuer à ce changement, et
la conduite de ma vie passée doit persuader aux gens que je me passe sans
peine de tout. Cela n'empêche pas que vos reproches sur mon portrait ne
me soient agréables. Vous avez raison, et je vous promets de réparer ma
faute d'une manière qui ne vous déplaira pas. En attendant, en voici un
qui ne vous coûtera rien. Sachez donc que depuis le temps que vous m'avez
vue, je ne suis nullement embellie. J'ai conservé toutes mes bonnes et
mauvaises qualités aussi entières et vives qu'elles ont jamais été. Je
suis encore, malgré la flatterie, aussi mal satisfaite de ma personne que
je la fus jamais. Je n'envie ni la fortune, ni les vastes États, ni les
trésors à ceux qui les possèdent, mais je voudrois bien m'élever par le
mérite et la vertu au-dessus de tous les mortels, et c'est là ce qui me
rend mal satisfaite de moi. Au reste, je suis en parfaite santé qui me
durera autant qu'il plaira à Dieu. J'ai naturellement une fort grande
aversion pour la vieillesse, et je ne sais comment je pourrai m'y
accoutumer. Si on m'eût donné le choix d'elle et de la mort, je crois que
j'aurois choisi sans hésiter la dernière. Toutefois, puisqu'on ne nous
consulte pas, je me suis accoutumée à vivre avec plaisir. Aussi la mort
qui s'approche et qui ne manque jamais à son moment, ne m'inquiète pas;
je l'attends sans la désirer et sans la craindre.
Mais il est temps de vous parler de vos ouvrages, qui sont agréables,
utiles et savants. Vous mettez si bien en œuvre les belles choses, que
vous me charmez. Vous divertissez et instruisez toujours sans ennuyer
jamais. Je vous remercie du soin que vous avez pris de me les envoyer.
Que je vous dois d'agréables moments, et comment vous les payer?
Cependant, vous qui écrivez si bien, pourquoi avez-vous laissé mourir M.
le Prince, sans faire quelque chose pour lui en vers ou en prose? Quelle
perte pour la France! et quelle perte pour le siècle dont ce grand homme
étoit un des plus dignes ornements! Pour moi je l'ai regretté autant
qu'aucun des siens, et je vous condamne à faire quelque chose de digne
d'un Héros d'un mérite aussi distingué et aussi extraordinaire. Il me
semble que c'est un des plus grands plaisirs de la vie que de bien louer
ce qui mérite de l'être. Vous qui avez des talents faits exprès, ne
refusez pas cet encens à ce Prince qui l'a si bien mérité.