Revoir le généreux Acante en liberté, recevoir de l'illustre Sapho les
glorieuses marques d'un souvenir qui pourroit rendre heureux les plus
infortunés de la terre, et goûter ces plaisirs en un même jour, c'est
presque trop à la fois pour un cœur aussi tendre et aussi sensible que
le mien. Il devroit au moins avoir le temps de se reconnoître, avant que
d'en témoigner sa satisfaction, dans l'agréable désordre où le met cette
double surprise; mais auroit-il pu reconnoître dignement les biens dont
il est comblé, s'il avoit voulu attendre à vous rendre grâces qu'il se
fût reconnu? J'aime mieux exprimer ma joie avec moins d'éloquence, et
pendant que l'obligeant Acante est allé voir ce grand Roi duquel il a si
bien parlé, assurer l'incomparable Sapho de l'estime et du respect que
j'aurai toujours pour elle. Je pars demain à mon tour, jusques à mercredi
au soir, et j'espère vous aller assurer jeudi en famille du pouvoir
absolu que vous aurez toujours et sur ma famille et sur moi. En vérité
Artaban[549] trouve plus de gloire à se dire à vous, Mademoiselle, que
le fils de Pompée n'en acquit sous ce nom chez les Parthes et les Mèdes.
[549] Artaban est le nom qui, parmi les beaux esprits et dans la
société précieuse, désignait le duc de Saint-Aignan, et qu'il
prenait lui-même quelquefois dans ses lettres. Artaban, fils de
Pompée, est un des personnages chevaleresques de la _Cléopâtre_
de La Calprenède.