[533] En tête des _Œuvres de Sarasin_.
1658.
Mademoiselle,
Il n'y a personne au monde qui ait pour vous des sentiments plus
avantageux que moi. Je n'estime pas seulement, j'admire encore la beauté
de votre génie, la vivacité de votre imagination, la solidité de votre
jugement, les charmes de votre entretien, et ce nombre infini de rares
connoissances que vous possédez si éminemment. Mais si j'ai de l'estime
et de l'admiration pour les qualités de votre esprit, j'ai du respect et
de la vénération pour celles de votre âme, pour votre bonté, pour votre
douceur, pour votre tendresse, pour votre générosité, pour votre candeur,
et surtout pour cette incomparable modestie, qui, au lieu de cacher votre
mérite, le fait éclater davantage. Depuis que je reconnus en vous toutes
ces excellentes qualités, et je les reconnus dès la première fois que
j'eus l'honneur de vous entretenir, je vous ai toujours considérée comme
un des principaux ornements de notre siècle, et comme la plus grande
gloire de votre sexe.
Cependant, Mademoiselle, il est étrange que depuis ce temps-là je n'aie
point encore fait savoir au public l'estime particulière que je fais
d'une personne si extraordinaire, et qu'étant un des hommes du monde qui
vous honore le plus dans son cœur, je sois un des hommes du monde qui
vous ai le moins célébrée dans ses écrits. Quoique ma conscience ne me
reproche rien de ce côté-là, et que mon silence ne soit qu'un effet de
mon admiration, je ne laisse pas d'avoir quelque honte d'être si
longtemps à vous rendre l'hommage que vous doivent ceux qui font
profession d'honorer publiquement le mérite et la vertu. En attendant que
je puisse vous rendre cet hommage par quelques-uns de mes écrits, qui ne
soient pas tout à fait indignes de vous, l'amitié qui étoit entre feu M.
Sarasin et moi m'ayant obligé de prendre soin et du recueil et de
l'édition de ses ouvrages, je prends la liberté de vous en faire une
offrande. Je suis assuré que je ne fais rien en cela contre l'intention
de l'auteur, et que, comme vous étiez l'objet éternel de ses louanges et
de ses respects, s'il eût publié lui-même ses œuvres, et plût à Dieu que
sa mort précipitée n'eût pas privé le monde de cet avantage, il les eût
publiées sous cette même protection que je vous demande. Je veux croire
aussi, Mademoiselle, que je ne fais rien en cela qui vous soit
désagréable, et que vous ne rejetterez pas mon offrande, non-seulement à
cause de cette amitié tendre et officieuse que vous avez toujours eue
pour M. Sarasin, mais aussi à cause de l'estime extraordinaire que vous
avez toujours faite des productions de son esprit. J'ose bien vous dire
qu'elles sont en effet très-dignes de votre approbation. L'ordre y paroît
parmi l'abondance. Elles brillent de tous côtés d'esprit et d'invention.
On y voit une variété agréable. On y voit de la prose et des vers en tout
genre et en toutes langues. On y voit partout une facilité merveilleuse;
et si on y remarque en quelques endroits des négligences, ces négligences
ne sont pas même sans quelque agrément. Mais je dois me souvenir que
j'écris une lettre et non pas un panégyrique ou une apologie; et que de
louer ou de défendre davantage les œuvres de M. Sarasin, ce seroit
entreprendre sur M. Pellisson, qui les a si excellemment et louées et
défendues dans son admirable préface. Je n'ai donc plus qu'à vous
supplier de recevoir avec votre bonté ordinaire ces précieux restes de
notre cher et illustre ami, et de regarder le soin que j'ai pris de les
recueillir, non-seulement comme un effet du zèle que j'ai pour la gloire
d'un homme qui m'a donné tant de marques éclatantes de son affection,
mais aussi comme un témoignage de la passion ardente et respectueuse avec
laquelle je suis,
Mademoiselle,
Votre très-humble
et très-obéissant serviteur,