10 mars 1694.

Je reçois, Monsieur, votre lettre du 4 et j'y réponds à l'heure même,

pour vous dire que j'ai bien meilleure opinion de Besançon que vous ne

pensez. Et s'il n'y avoit que vous, Monsieur votre frère et Mme de

Chandiot qui eussiez de l'esprit et du mérite, il faudroit vous regarder

comme des phénix. Mais comme j'ai beaucoup vécu, il y a longtemps que je

sais que Besançon est une ville à qui le voisinage de peuples moins polis

ne gâte rien. Et puis, Monsieur, quoique le proverbe dise qu'une alouette

ne fait pas le printemps, je soutiens que vous seul inspireriez l'esprit

et la politesse à toute une grande ville. Vous m'avez fait beaucoup de

plaisir de me parler de Mme de Chandiot, dont je n'osois vous parler la

première, de peur de l'importuner, car je respecte même mes amis quand

ils s'endorment, et je ne les réveille pas étourdiment.

Il y a une Satire contre les femmes du satirique public, que le mérite

seul de votre amie doit faire sembler plus ridicule, car il a si mauvaise

opinion des femmes qu'il ne peut compter que trois honnêtes femmes dans

tout Paris. Mais, quoiqu'il pense que cet ouvrage est son chef-d'œuvre,

le public n'est pas de son avis et le trouve très-bourgeois et rempli de

phrases très-barbares. Il donne un coup de griffe assez mal à propos à

_Clélie_. Et j'imite ce fameux Romain qui, au lieu de se justifier, dit

à l'assemblée: «Allons remercier les dieux de la victoire que nous avons

gagnée....»

Je suis, Monsieur, avec toute l'estime dont vous êtes digne, votre, etc.,

etc.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 133 / 411 题