Je reçois, Monsieur, votre lettre du 4 et j'y réponds à l'heure même,
pour vous dire que j'ai bien meilleure opinion de Besançon que vous ne
pensez. Et s'il n'y avoit que vous, Monsieur votre frère et Mme de
Chandiot qui eussiez de l'esprit et du mérite, il faudroit vous regarder
comme des phénix. Mais comme j'ai beaucoup vécu, il y a longtemps que je
sais que Besançon est une ville à qui le voisinage de peuples moins polis
ne gâte rien. Et puis, Monsieur, quoique le proverbe dise qu'une alouette
ne fait pas le printemps, je soutiens que vous seul inspireriez l'esprit
et la politesse à toute une grande ville. Vous m'avez fait beaucoup de
plaisir de me parler de Mme de Chandiot, dont je n'osois vous parler la
première, de peur de l'importuner, car je respecte même mes amis quand
ils s'endorment, et je ne les réveille pas étourdiment.
Il y a une Satire contre les femmes du satirique public, que le mérite
seul de votre amie doit faire sembler plus ridicule, car il a si mauvaise
opinion des femmes qu'il ne peut compter que trois honnêtes femmes dans
tout Paris. Mais, quoiqu'il pense que cet ouvrage est son chef-d'œuvre,
le public n'est pas de son avis et le trouve très-bourgeois et rempli de
phrases très-barbares. Il donne un coup de griffe assez mal à propos à
_Clélie_. Et j'imite ce fameux Romain qui, au lieu de se justifier, dit
à l'assemblée: «Allons remercier les dieux de la victoire que nous avons
gagnée....»
Je suis, Monsieur, avec toute l'estime dont vous êtes digne, votre, etc.,
etc.