Votre dernière lettre, Monsieur, est si bien écrite, si généreuse pour
l'illustre mort et si obligeante pour moi, que je ne puis assez la louer,
ni vous en remercier. Je vous apprends qu'on imprime les approbations du
_Traité de l'Eucharistie_ et l'Épître dédicatoire au Pape, et que la
première approbation est de M. l'archevêque d'Arles[470], qui a si bien
connu la force et la beauté de l'ouvrage qu'il approuve, et a si
parfaitement pénétré le sens de l'auteur, qu'il ouvrira les yeux aux
moins éclairés. Et ce qui augmente mon plaisir, c'est que c'est moi qui
ai obtenu, par une de mes amies, que cet archevêque travaillât; il étoit
enrhumé, il avoit des affaires et le temps étoit court. Mais enfin je
l'ai emporté, et j'en suis ravie, car cela pare le livre. Mais comme M.
l'abbé de Ferriès sera le maître des exemplaires, priez-le de vous en
envoyer le plus tôt qu'il pourra. Il y a peu de nouvelles: on envoie
vingt bataillons en Piémont, parce qu'on a su que les ennemis y en
faisoient passer. M. le prince d'Elbeuf a gagné deux mille pistoles bien
aisément: car ayant dit qu'il avoit six juments qui, étant attelées à une
manière de petit chariot, alloient et revenoient de Paris à Versailles en
moins de deux heures, Monseigneur paria que cela ne se pouvoit et tous
les courtisans à son exemple, et ils ont tous perdu.
[470] Jean-Baptiste Adhémar de Monteil de Grignan, frère du comte
de Grignan, et dont il est souvent question dans la
correspondance de Mme de Sévigné.
Il y a une nouvelle Satire de Despréaux imprimée contre les femmes, qu'il
croit être la meilleure des siennes. Mais les gens de bon goût ne le
trouvent pas, et il y a un caractère bourgeois et des phrases fort
bizarres. Il donne un coup de griffe, selon sa coutume, à _Clélie_, sans
raison et sans nécessité[471]. Mais je suis accoutumée à mépriser ce
qu'il dit contre ce livre, et je n'y répondrai pas. Un livre qui a été
traduit en italien, en anglois, en allemand et en arabe, n'a que faire
des louanges d'un satirique de profession. Quand vous aurez vu cette
satire qui maltraite fort M. Perrault, ami de M. de Pellisson et le mien,
je serai bien aise d'en savoir votre sentiment. Je suis, Monsieur, avec
toute l'estime dont vous êtes digne et toute la sincérité dont je fais
profession, votre, etc., etc.
[471] Nous avons parlé dans la _Notice_, p. 88, des attaques de
Boileau, contre lesquelles Mlle de Scudéry proteste avec vivacité
dans cette lettre et dans les suivantes.