Je suis fort aise, Monsieur, que vous ayez reçu les deux ouvrages de
l'illustre mort et que vous les trouviez aussi beaux qu'ils sont.
L'Élégie est touchante et généreuse, mais le Discours au Roi est un
chef-d'œuvre plein d'esprit, de jugement, de magnanimité et d'éloquence;
et ce qui en redouble le prix est le temps et le lieu où tout cela a été
fait: car les difficultés qui s'y rencontroient eussent paru
insurmontables à tout autre qu'à moi. Mais l'amitié et le courage
viennent à bout de tout....
Vous ne pouvez pas ignorer ce qui est arrivé à Saint-Malo et de quelle
manière la machine infernale qui pouvoit détruire six villes comme
celle-là, a échoué; que l'ingénieur qui l'avoit faite y a été étouffé
avec deux autres, qu'il est resté sept cents bombes remplies d'ingrédiens
diaboliques et tout nouveaux, et que le fracas que fit l'embrasement de
la poudre fut si grand qu'on crut que cent mille hommes tomboient tout à
la fois sur la ville. Tout le monde tomba dans les rues et dans les
maisons; un canon de fer, chargé de trois livres de balles, passa
par-dessus la maison où étoit M. le duc de Chaulnes, et alla se ficher
dans un grenier sans faire une ouverture plus grande que celle qu'il lui
falloit pour passer: cela est incroyable et est très-vrai. Il y a environ
quarante maisons découvertes et des vitres brisées. Et cependant cet
effroyable fracas n'a pas tué un chat (on me l'écrit en ces termes-là),
et n'a pas mis le feu aux artifices qu'on avoit préparés pour perdre la
ville. Il nous est resté plus de sept cents bombes pleines d'ingrédiens
nouveaux: on en a envoyé une au Roi. Le fracas fut si terrible qu'on crut
à Caen que la terre trembloit. On a encore trouvé une chaloupe double que
M. de Chaulnes a trouvée si bien faite qu'il en veut faire six toutes
pareilles. Je fus si touchée de ce terrible événement quand j'en reçus la
première nouvelle, que je fis l'impromptu que je vous envoie[469]. On dit
que la machine coûtoit deux millions au prince d'Orange, et j'apprends en
cet instant, par des lettres de Bretagne et de Basse-Normandie, que la
mer a vu près de cent Anglois morts sur ses bords, que les ennemis
n'avoient plus de vivres et qu'ils en ont été prendre aux îles de Jersey
et de Guernesey, où ils ont enterré un mort de quelque conséquence. Je
suis bien obligée à M. le président Boisot de son souvenir. Je vous prie
de l'en remercier pour moi et d'être bien persuadé, Monsieur, que
personne ne connoît votre frère mieux que je le connois, et n'est plus
véritablement votre, etc.
[469] Nous n'avons pas retrouvé cet impromptu.