7 juin 1693.

Vous m'avez écrit une si belle lettre, Monsieur, que je n'ai pas pu

m'empêcher de la montrer à deux ou trois de mes amis, et entre autres à

M. Bosquillon, qui l'a admirée. Mais je ne l'ai montrée qu'après avoir

prié ceux à qui je la faisois voir de vous pardonner ce que vous dites de

trop à mon avantage. Je ne rejette pourtant que les louanges de mon

esprit, et j'accepte hardiment celles qu'on donne à mon cœur et à mon

amitié, parce que je suis persuadée qu'il est du devoir d'une personne

raisonnable d'avoir le cœur comme je l'ai, et d'aimer ses amis comme

j'aime les miens. Car, selon moi, quiconque n'est pas ainsi mérite d'être

blâmé. Je vous remercie donc, Monsieur, de la justice que vous me rendez

sur certains articles, seulement regardant vos louanges comme un pur

effet de votre honnêteté et de votre politesse. Si vous étiez à Paris je

vous montrerois le poëme _d'Eurymédon_......... Comme je suis la seule

qui ai toutes les poésies de cet illustre mort et que j'y ai plus d'une

sorte de droits, particulièrement à celles qu'il a faites dans la

Bastille, parce qu'il n'eût pu les faire sans mon secours, je les garde

soigneusement jusqu'à ce qu'on les mette au jour. Voici les quatre

premiers vers d'_Eurymédon_ qui me sont adressés:

Merveille d'amitié dont les vertus divines

Surpassent les héros comme les héroïnes,

Qui seule consolez mon triste éloignement

Et de ces belles fleurs faites votre ornement.

Il faut que vous sachiez, Monsieur, que le Prince qui est le héros du

poëme est, à la fin de l'ouvrage, métamorphosé en fleur, et cette fleur

est une espèce de giroflée jaune qui croît sur les murailles, que j'ai

toujours fort aimée, et dont M. de Pellisson en voyoit beaucoup sur les

tours de la Bastille, lorsqu'il eut la permission de s'y promener conduit

par un officier. Cet ouvrage a assurément de grandes beautés et me fait

beaucoup d'honneur en divers endroits, et le Roi y est mieux loué en

quatorze vers qu'on ne l'a quelquefois loué en mille. Le beau discours de

M. l'abbé de Fénelon est imprimé, et il mérite sans doute la réputation

qu'il a; je suis fâchée qu'il soit trop gros pour vous l'envoyer par la

poste.

Je ne vous dis point de nouvelles aujourd'hui. On ne savoit point encore

hier où va le Roi; mais il partit du Quesnoy le 3 de ce mois et toutes

les armées marchoient. Les ennemis n'ont que soixante mille hommes qu'ils

ont séparés et mis dans les villes qu'ils craignent le plus de voir

assiégées, comme Bruxelles, Gand et Liége; et le Roi a plus de cent dix

mille hommes en ses deux armées. Il fit ses dévotions le 1er de juin au

Quesnoy, se portant parfaitement bien. S'il n'est pas venu de courrier la

nuit dernière, on n'en sait que cela; mais toute l'Allemagne tremble

depuis la prise d'Heidelberg, et on ne croit pas que le prince Louis de

Bade attende M. le maréchal de Lorge qui marchoit vers lui quand on m'a

écrit. Je suis, Monsieur, avec toute l'estime que vous méritez et toute

la sincérité de mon cœur, votre, etc., etc.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 127 / 411 题