Vous m'avez écrit une si belle lettre, Monsieur, que je n'ai pas pu
m'empêcher de la montrer à deux ou trois de mes amis, et entre autres à
M. Bosquillon, qui l'a admirée. Mais je ne l'ai montrée qu'après avoir
prié ceux à qui je la faisois voir de vous pardonner ce que vous dites de
trop à mon avantage. Je ne rejette pourtant que les louanges de mon
esprit, et j'accepte hardiment celles qu'on donne à mon cœur et à mon
amitié, parce que je suis persuadée qu'il est du devoir d'une personne
raisonnable d'avoir le cœur comme je l'ai, et d'aimer ses amis comme
j'aime les miens. Car, selon moi, quiconque n'est pas ainsi mérite d'être
blâmé. Je vous remercie donc, Monsieur, de la justice que vous me rendez
sur certains articles, seulement regardant vos louanges comme un pur
effet de votre honnêteté et de votre politesse. Si vous étiez à Paris je
vous montrerois le poëme _d'Eurymédon_......... Comme je suis la seule
qui ai toutes les poésies de cet illustre mort et que j'y ai plus d'une
sorte de droits, particulièrement à celles qu'il a faites dans la
Bastille, parce qu'il n'eût pu les faire sans mon secours, je les garde
soigneusement jusqu'à ce qu'on les mette au jour. Voici les quatre
premiers vers d'_Eurymédon_ qui me sont adressés:
Merveille d'amitié dont les vertus divines
Surpassent les héros comme les héroïnes,
Qui seule consolez mon triste éloignement
Et de ces belles fleurs faites votre ornement.
Il faut que vous sachiez, Monsieur, que le Prince qui est le héros du
poëme est, à la fin de l'ouvrage, métamorphosé en fleur, et cette fleur
est une espèce de giroflée jaune qui croît sur les murailles, que j'ai
toujours fort aimée, et dont M. de Pellisson en voyoit beaucoup sur les
tours de la Bastille, lorsqu'il eut la permission de s'y promener conduit
par un officier. Cet ouvrage a assurément de grandes beautés et me fait
beaucoup d'honneur en divers endroits, et le Roi y est mieux loué en
quatorze vers qu'on ne l'a quelquefois loué en mille. Le beau discours de
M. l'abbé de Fénelon est imprimé, et il mérite sans doute la réputation
qu'il a; je suis fâchée qu'il soit trop gros pour vous l'envoyer par la
poste.
Je ne vous dis point de nouvelles aujourd'hui. On ne savoit point encore
hier où va le Roi; mais il partit du Quesnoy le 3 de ce mois et toutes
les armées marchoient. Les ennemis n'ont que soixante mille hommes qu'ils
ont séparés et mis dans les villes qu'ils craignent le plus de voir
assiégées, comme Bruxelles, Gand et Liége; et le Roi a plus de cent dix
mille hommes en ses deux armées. Il fit ses dévotions le 1er de juin au
Quesnoy, se portant parfaitement bien. S'il n'est pas venu de courrier la
nuit dernière, on n'en sait que cela; mais toute l'Allemagne tremble
depuis la prise d'Heidelberg, et on ne croit pas que le prince Louis de
Bade attende M. le maréchal de Lorge qui marchoit vers lui quand on m'a
écrit. Je suis, Monsieur, avec toute l'estime que vous méritez et toute
la sincérité de mon cœur, votre, etc., etc.