22 mai 1693.

Je dois réponse à deux de vos lettres, Monsieur, qui m'ont été

très-agréables, car je suis ravie que mes soins ne vous déplaisent

pas.... Dès que mes premières larmes furent essuyées j'écrivis à Castres,

à un ancien ami de M. de Pellisson, pour le prier de m'apprendre ce qu'il

savoit de l'enfance et de l'éducation de l'illustre mort, et vous en

avez vu quelques petites circonstances agréables dans l'Éloge; car pour

la suite de sa vie, je la sais par moi-même, et une amitié de trente-neuf

années aussi intime que la nôtre ne m'en a rien laissé ignorer. Le

malheur veut que les endroits les plus héroïques ne se peuvent écrire;

mais il y en a sans doute assez pour faire connoître que c'étoit un homme

d'un mérite extraordinaire, soit pour la vaste étendue de son esprit,

aussi agréable que solide, ou par sa rare vertu et sa sincère piété. On

n'a pas parlé de l'éloge de la feue Reine-mère, Monsieur, parce qu'il est

court, et qu'il y a plusieurs autres choses très-ingénieuses dont les

lecteurs seront bien aises d'être surpris. Cet éloge fut fait pour être

gravé sur une manière de petite plaque d'argent, derrière le portrait de

cette Reine, dont la bordure est d'or, enrichie de deux mille écus de

pierreries, et je fus choisie par M. de Remirecour, dont j'avois donné la

connoissance à M. de Pellisson, pour faire les vers qui sont gravés sur

l'or au-dessous de la figure de cette princesse. Je vous les enverrai une

autre fois[466]. Je crois que vous n'avez pas vu l'_Eurymédon_, dont je

suis la cause de plusieurs manières[467]. C'est une chose étonnante,

quand on sait en quelle affreuse prison il a été fait. Si je vous

parlois, je redoublerois votre admiration pour notre ami, et vous me

sauriez gré de lui avoir donné lieu, par mon courage et par mon

industrie, de faire en ce lieu-là toutes les héroïques et agréables

choses qu'il y a faites durant quatre ans. Au reste, Monsieur, j'ai à

vous dire que ce que M. de Pellisson a laissé du _Traité de

l'Eucharistie_ n'a nul besoin d'être retouché par personne. Il n'y faut

pas changer un mot, ni en discuter une syllabe. Nous ne savons pas s'il

vouloit aller plus loin, mais ce qui est fait est parfait, et ses

calomniateurs seront confondus. Je conseillerai qu'on garde soigneusement

le manuscrit, car il y a partout des apostilles et des corrections de la

main de l'auteur entre les lignes. Au reste on vient de me dire que

Roze[468] en Catalogne [est assiégé], Heidelberg en Allemagne, et que le

Roi va en Flandre. Monsieur partira bientôt pour la Bretagne. On meuble

le château de Vitry, qui est à six lieues de Laval. On ne craint pas le

prince d'Orange le long de nos côtes, mais on craint avec raison que les

pluies ne gâtent les blés et n'incommodent beaucoup les troupes. Mais il

pleuvra sur les ennemis du Roi comme sur ses armées. Excusez toutes les

ratures de cette lettre; ma plume ne vaut rien et mon esprit, en parlant

de M. de Pellisson, n'est pas libre. M. Bosquillon à qui j'ai fait voir

votre lettre, en est charmé et m'a dit qu'il voudroit écrire aussi bien

que vous pour vous louer dignement. Pour moi, Monsieur, qui ne fais point

de souhaits impossibles, je me contente de vous assurer avec une

simplicité sincère que personne ne vous honore plus que votre, etc.

[466] Voir aux Poésies.

[467] Voir la _Notice_, p. 77.

[468] Roses.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 125 / 411 题