Je dois réponse à deux de vos lettres, Monsieur, qui m'ont été
très-agréables, car je suis ravie que mes soins ne vous déplaisent
pas.... Dès que mes premières larmes furent essuyées j'écrivis à Castres,
à un ancien ami de M. de Pellisson, pour le prier de m'apprendre ce qu'il
savoit de l'enfance et de l'éducation de l'illustre mort, et vous en
avez vu quelques petites circonstances agréables dans l'Éloge; car pour
la suite de sa vie, je la sais par moi-même, et une amitié de trente-neuf
années aussi intime que la nôtre ne m'en a rien laissé ignorer. Le
malheur veut que les endroits les plus héroïques ne se peuvent écrire;
mais il y en a sans doute assez pour faire connoître que c'étoit un homme
d'un mérite extraordinaire, soit pour la vaste étendue de son esprit,
aussi agréable que solide, ou par sa rare vertu et sa sincère piété. On
n'a pas parlé de l'éloge de la feue Reine-mère, Monsieur, parce qu'il est
court, et qu'il y a plusieurs autres choses très-ingénieuses dont les
lecteurs seront bien aises d'être surpris. Cet éloge fut fait pour être
gravé sur une manière de petite plaque d'argent, derrière le portrait de
cette Reine, dont la bordure est d'or, enrichie de deux mille écus de
pierreries, et je fus choisie par M. de Remirecour, dont j'avois donné la
connoissance à M. de Pellisson, pour faire les vers qui sont gravés sur
l'or au-dessous de la figure de cette princesse. Je vous les enverrai une
autre fois[466]. Je crois que vous n'avez pas vu l'_Eurymédon_, dont je
suis la cause de plusieurs manières[467]. C'est une chose étonnante,
quand on sait en quelle affreuse prison il a été fait. Si je vous
parlois, je redoublerois votre admiration pour notre ami, et vous me
sauriez gré de lui avoir donné lieu, par mon courage et par mon
industrie, de faire en ce lieu-là toutes les héroïques et agréables
choses qu'il y a faites durant quatre ans. Au reste, Monsieur, j'ai à
vous dire que ce que M. de Pellisson a laissé du _Traité de
l'Eucharistie_ n'a nul besoin d'être retouché par personne. Il n'y faut
pas changer un mot, ni en discuter une syllabe. Nous ne savons pas s'il
vouloit aller plus loin, mais ce qui est fait est parfait, et ses
calomniateurs seront confondus. Je conseillerai qu'on garde soigneusement
le manuscrit, car il y a partout des apostilles et des corrections de la
main de l'auteur entre les lignes. Au reste on vient de me dire que
Roze[468] en Catalogne [est assiégé], Heidelberg en Allemagne, et que le
Roi va en Flandre. Monsieur partira bientôt pour la Bretagne. On meuble
le château de Vitry, qui est à six lieues de Laval. On ne craint pas le
prince d'Orange le long de nos côtes, mais on craint avec raison que les
pluies ne gâtent les blés et n'incommodent beaucoup les troupes. Mais il
pleuvra sur les ennemis du Roi comme sur ses armées. Excusez toutes les
ratures de cette lettre; ma plume ne vaut rien et mon esprit, en parlant
de M. de Pellisson, n'est pas libre. M. Bosquillon à qui j'ai fait voir
votre lettre, en est charmé et m'a dit qu'il voudroit écrire aussi bien
que vous pour vous louer dignement. Pour moi, Monsieur, qui ne fais point
de souhaits impossibles, je me contente de vous assurer avec une
simplicité sincère que personne ne vous honore plus que votre, etc.
[466] Voir aux Poésies.
[467] Voir la _Notice_, p. 77.
[468] Roses.