3 avril 1693.

Comme la douleur est du poison pour moi, Monsieur, ma santé n'a pu

résister à celle dont mon cœur est pénétré. Et comme mes larmes m'ont

attiré une fluxion sur les yeux, je n'ai pas pu vous répondre plus tôt

pour vous remercier de m'avoir envoyé ce que vous aviez écrit sur notre

incomparable ami, qui se trouve parfaitement beau. Et je vous exhorte,

Monsieur, à continuer votre dessein et de trouver lieu de placer cette

belle lettre[463], qui fera honneur à l'illustre mort et à vous. Et je ne

doute pas non plus que ce que vous écrivez n'en fasse beaucoup au

cardinal de Granvelle[464]. Je vous exhorte donc, Monsieur, à exécuter

votre dessein comme notre ami vous l'eût conseillé. Sa mémoire, grâce à

Dieu, a l'éclat qu'elle mérite, et l'on m'écrit de Bordeaux que quelques

huguenots ayant voulu dire quelque chose contre sa mémoire, on s'est

moqué d'eux et on les fera taire. Mais ce qui est très-considérable,

Monsieur, c'est que mardi dernier M. l'abbé de Fénelon fut reçu à

l'Académie pour remplir la place de M. de Pellisson. L'assemblée fut

très-nombreuse; Monseigneur l'archevêque s'y trouva. Le R. P. de la

Chaise y étoit et plus de cent personnes de mérite, qui admirèrent la

harangue que fit M. l'abbé de Fénelon. Car ce fut le plus bel et le plus

grand éloge qui ait jamais été fait, et tout son discours fut rempli des

louanges du Roi et de celles de l'illustre mort. Et comme il l'avoit vu

et entretenu la veille qu'il mourut, il étoit un témoin irréprochable de

tout ce qu'il disoit à son avantage. Enfin, Monsieur, il fit un portrait

si ressemblant de notre ami et le regretta si vivement, qu'il attendrit

tous ceux qui l'entendirent et plusieurs académiciens en pleurèrent. Le

directeur de l'académie répondit et loua aussi beaucoup, mais l'abbé

charma toute l'assemblée. J'espère que cela sera bientôt imprimé et vous

verrez, Monsieur, que le médecin qui a parlé à M. votre intendant[465],

est un très-impertinent calomniateur; mais je voudrois bien savoir les

sottises que vous m'avez mandé qu'il disoit, car je les détruirois

toutes. Il est vrai que M. de Pellisson ne croyoit jamais tout à fait les

médecins qui le voyoient, et qu'ils en murmuroient. Mais enfin la vérité

a triomphé du mensonge, et je ne doute pas que vous n'en soyez bien aise.

Un neveu de notre incomparable ami, qui est bien connu et qui est

capitaine dans le régiment de Guiche, a été présenté au Roi par M. le duc

de Noailles, et il en a été reçu agréablement. Voilà, Monsieur, tout ce

qu'une toux cruelle me permet de vous dire, et que je suis avec toute

l'estime que vous méritez, votre, etc., etc.

[463] Elle n'a point été imprimée et on ne l'a pas retrouvée dans

les mss de l'abbé Boisot. (W.)

[464] La lettre de l'abbé Boisot à Pellisson, contenant son

projet de la Vie du cardinal de Granvelle a été publiée dans les

_Mémoires de littérature_ de P. Desmolets, t. IV, p. 27; elle est

très-intéressante. (W.) Nous ajouterons ici à la note de M.

Weiss, qu'il a publié lui-même en 9 vol. in-4º les _Papiers

d'État du cardinal de Granvelle_ et que, dans la _Notice

préliminaire_, il est entré dans de longs détails sur l'abbé

Boisot et sur ses travaux relatifs à ces papiers.

[465] C'était M. de Lafond.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 123 / 411 题