7 mars 1693.

Je ne combats pas votre douleur, Monsieur, et je vous rends la justice

que vous me rendez, mais la colère m'a donné du courage et la force de

résister à cette juste douleur pour combattre la calomnie qui, grâce à

Dieu, est étouffée par la vérité. Je vous envoie la lettre de M. de Meaux

que vous me demandez. J'en reçus hier une autre par laquelle il m'assure

qu'il n'oublie rien pour honorer la mémoire de notre cher et illustre

ami. Mme de Maintenon en a écrit très-avantageusement, M. l'abbé de la

Trappe[460] en a fait l'éloge, un de ses amis, le R. P. de la Chaise, en

rendit dimanche de grands témoignages chez Monseigneur l'archevêque où il

y avoit assemblée, et tout d'une voix la calomnie fut condamnée. A

Angers, l'évêque[461] a justifié pleinement l'illustre mort et deux

ministres bien convertis l'ont défendu contre le bas peuple hérétique. Le

dernier _Mercure galant_ contient un éloge véritable de notre ami. Ceux

qui font le _Mercure_ ont cru que je l'avois écrit; mais il est d'un de

mes amis appelé M. Bosquillon, à qui j'avois donné un simple mémoire. M.

Turgot Saint-Clair a fait deux épitaphes en latin qu'on estime fort. Mais

il les montre et ne les donne pas; il en use ainsi de tout ce qui part de

son esprit. Il y aura encore d'autres éloges avec un peu de temps; c'est

tout ce qu'on peut faire avec un ami qu'on perd. M. de Leibnitz d'Hanovre

lui donne mille louanges dans une lettre qu'il a écrite à une religieuse

de grand monde, qui est à Maubuisson[462].

[460] Le célèbre abbé de Rancé.

[461] Michel H. Le Peletier.

[462] Cette religieuse est évidemment Louise-Hollandine, sœur de

la Palatine, duchesse d'Orléans. Elle était en effet en

correspondance avec Leibnitz.

Enfin, Monsieur, la médisance se change en éloges et la vérité triomphe

du mensonge.

Permettez-moi, Monsieur, de remercier M. le président Boisot et toute

votre famille de la justice qu'ils me rendent en me plaignant, et de les

assurer de mon service très-humble. Et pour vous, Monsieur, je veux

croire que, sachant que j'étois la première amie de l'illustre mort

depuis trente-huit ans, cela me tiendra lieu de mérite et que vous

voudrez bien que je sois le reste de ma vie, votre, etc., etc.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 121 / 411 题