Je ne combats pas votre douleur, Monsieur, et je vous rends la justice
que vous me rendez, mais la colère m'a donné du courage et la force de
résister à cette juste douleur pour combattre la calomnie qui, grâce à
Dieu, est étouffée par la vérité. Je vous envoie la lettre de M. de Meaux
que vous me demandez. J'en reçus hier une autre par laquelle il m'assure
qu'il n'oublie rien pour honorer la mémoire de notre cher et illustre
ami. Mme de Maintenon en a écrit très-avantageusement, M. l'abbé de la
Trappe[460] en a fait l'éloge, un de ses amis, le R. P. de la Chaise, en
rendit dimanche de grands témoignages chez Monseigneur l'archevêque où il
y avoit assemblée, et tout d'une voix la calomnie fut condamnée. A
Angers, l'évêque[461] a justifié pleinement l'illustre mort et deux
ministres bien convertis l'ont défendu contre le bas peuple hérétique. Le
dernier _Mercure galant_ contient un éloge véritable de notre ami. Ceux
qui font le _Mercure_ ont cru que je l'avois écrit; mais il est d'un de
mes amis appelé M. Bosquillon, à qui j'avois donné un simple mémoire. M.
Turgot Saint-Clair a fait deux épitaphes en latin qu'on estime fort. Mais
il les montre et ne les donne pas; il en use ainsi de tout ce qui part de
son esprit. Il y aura encore d'autres éloges avec un peu de temps; c'est
tout ce qu'on peut faire avec un ami qu'on perd. M. de Leibnitz d'Hanovre
lui donne mille louanges dans une lettre qu'il a écrite à une religieuse
de grand monde, qui est à Maubuisson[462].
[460] Le célèbre abbé de Rancé.
[461] Michel H. Le Peletier.
[462] Cette religieuse est évidemment Louise-Hollandine, sœur de
la Palatine, duchesse d'Orléans. Elle était en effet en
correspondance avec Leibnitz.
Enfin, Monsieur, la médisance se change en éloges et la vérité triomphe
du mensonge.
Permettez-moi, Monsieur, de remercier M. le président Boisot et toute
votre famille de la justice qu'ils me rendent en me plaignant, et de les
assurer de mon service très-humble. Et pour vous, Monsieur, je veux
croire que, sachant que j'étois la première amie de l'illustre mort
depuis trente-huit ans, cela me tiendra lieu de mérite et que vous
voudrez bien que je sois le reste de ma vie, votre, etc., etc.