28 février 1693.

La vive et juste douleur dont mon cœur est pénétré pour la perte

irréparable d'un illustre ami de quarante années, ne m'a pas permis de

vous répondre plus tôt, Monsieur, et je vois plus de cinquante lettres

auxquelles je n'ai pas répondu. Et ma douleur a tellement altéré ma santé

que j'ai eu besoin de tout mon courage pour n'être pas accablée par tant

de malheurs à la fois. Car je n'ai pas eu seulement à supporter la plus

vive affliction qui fut jamais et la plus juste, il a fallu que j'aie à

combattre la plus noire calomnie qui ait jamais été, et je m'y suis

opposée avec tant de vigueur que, grâce à Dieu, ce monstre sorti d'enfer

est près d'expirer.

Il se rencontre que le curé de Versailles, qui est un missionnaire, étoit

irrité de ce que M. de Pellisson alloit tous les jours à la messe à la

chapelle du château, ou aux Récollets, comme en étant plus proche; de

sorte qu'étant mal disposé, il crut ce que la canaille libertine ou

huguenote et envieuse publia, et ce faux bruit se répandit partout. Je

vous envoie la copie de la réponse que m'a faite M. de Meaux. Elle est

mal écrite, mais je n'ai pas le temps de l'écrire[459]. Vous verrez que

le Roi a rendu justice à l'illustre mort. Je le sais par cent endroits,

et il n'y a plus que quelque canaille envieuse et hérétique qui ose mal

parler de sa foi. Au contraire, on m'écrit des éloges de sa piété. Il

alloit faire imprimer à Pâques ce qu'il écrivoit sur l'Eucharistie, que

M. Pirot, docteur de Sorbonne, avoit déjà vu et fort approuvé. Enfin,

Monsieur, j'ai la consolation de voir le mensonge s'en aller en fumée

pour laisser briller la vérité. C'est tout ce que vous dira pour

aujourd'hui une affligée que la douleur a fait malade. Je fais ce que je

puis pour résister à tous ces maux, car je suis nécessaire à conserver sa

mémoire. Aidez-moi, Monsieur, dans ce juste dessein. Remerciez pour moi

Mme de Chandiot de la bonté qu'elle a eue de me plaindre, et l'assurez de

mon très-humble service. Et me permettez d'espérer, Monsieur, que vous me

continuerez l'amitié dont vous m'avez honorée, et vous souvenez pour me

l'accorder que j'ai eu le bonheur d'être quarante années la première amie

d'un homme si rare, qu'on peut dire que le Roi y perd le plus zélé de ses

sujets, le siècle un grand ornement, les belles-lettres un grand éclat,

ses amis une âme héroïque et l'Église un grand défenseur. Le temps

m'empêchera, Monsieur, de vous en dire davantage, mais rien ne peut

m'empêcher d'être toujours, votre, etc., etc.

P. S. Je ne puis relire, je vous en demande pardon.

[459] Il va sans dire que c'est la copie qui est mal écrite.

Cette copie, de la main de Mlle de Scudéry, fait partie du

cabinet de M. Dubrunfaut qui a bien voulu nous la communiquer.

Voy. ci-après les lettres de Bossuet à Mlle de Scudéry et à Mlle

Dupré sur la mort de Pellisson.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 119 / 411 题