21 février 1693.

N'attendez aujourd'hui de moi que des larmes et des plaintes, Monsieur,

car la perte que j'ai faite est si grande, et la douleur que j'en ai est

si vive, que rien ne la peut ni égaler ni exprimer. On peut dire sans

flatterie que le Roi y perd le plus zélé de ses sujets, le siècle un

grand ornement, les belles-lettres un grand éclat, tous ses amis une âme

héroïque et la religion un grand défenseur. Mais je crois perdre plus que

tout cela ensemble; car un ami de quarante années de ce mérite-là, qu'on

a connu dans la bonne et dans la mauvaise fortune et trouvé toujours

également digne d'admiration dans l'une et dans l'autre, est une perte

que nulle autre ne peut égaler. Chacun a eu toute la surprise qui la

pouvoit faire sentir d'une manière plus dure; car M. de Pellisson n'avoit

pas de fièvre. Il dormoit assez bien, il n'a pas gardé le lit un seul

jour. Il fut à la messe le dimanche gras, et le jour de la Vierge il

écrivit au cardinal Janson une lettre de consolation sur la mort de sa

sœur qui étoit mon amie, et une au gouverneur de Philippeville pour le

remercier des bons offices qu'il avoit rendus à un de mes amis. Je vous

dis tout cela, Monsieur, pour vous faire connoître qu'il ne croyoit pas

mourir. Il m'écrivoit tous les jours l'état de son mal; mais lui, ayant

un peu empiré le vendredi au soir, il prit la résolution de se confesser

le lendemain au matin, et de recevoir Notre-Seigneur. Il s'endormit tout

habillé dans sa chaise, mais ses gens, trouvant son dormir trop long et

trop fort, le réveillèrent. Mais, hélas! il avoit perdu la connoissance

et mourut quatre heures après sans nulle violence. De sorte, Monsieur,

que la maladie fut courte et la mort subite. L'innocence de sa vie et un

nombre infini de bonnes œuvres ne mettent pas ceux qui l'ont connu en

peine de son salut. Mais un faux dévot et de malins esprits suscités par

l'enfer, ont essayé de ternir la conversion la plus parfaite qui ait

jamais été, et répandu un grand bruit que ce qui l'avoit empêché de se

confesser, c'est qu'il étoit encore huguenot. Ce bruit si faux et si

malin m'a donné beaucoup de peine pour défendre cet illustre ami dans la

plus noire calomnie qui fût jamais. Grâce à Dieu, le Roi et tous les gens

sages ne l'ont pas cru. J'écrivis à Mme de Maintenon, à M. le Chancelier,

à M. Le Peletier, à M. de Meaux une lettre de quinze pages. Je vous

enverrai, l'ordinaire prochain, une copie de sa réponse. Ce grand

évêque, le R. P. de la Chaise, tous les jésuites des trois maisons de

Paris, et enfin tous les honnêtes gens lui ont rendu justice, et j'ai

trouvé une preuve incontestable pour sa foi sur le mystère de

l'Eucharistie, et pour sa dévotion au Saint Sacrement. On a trouvé parmi

ses papiers de Versailles un traité qu'il faisoit de ce mystère et qu'il

espéroit faire imprimer à Pâques. On l'a porté à M. de Meaux et ses

calomniateurs commencent d'être honteux de leur calomnie. On lui a fait

un service à Versailles où il est enterré, un à l'abbaye Saint-Germain où

il y eut grand monde. L'Académie en fit dire hier un aux Billettes où les

plus illustres académiciens se trouvèrent, et l'Académie de Soissons en

doit aussi faire dire un. J'aurois cent choses à vous dire, Monsieur,

mais les larmes m'aveuglent et la douleur me suffoque. Je remercie Mme de

Chandiot de l'équité qu'elle a de me plaindre, et comme ma plus douce

consolation est d'aimer ce qu'il a aimé, permettez-moi, Monsieur, d'être

toute ma vie, votre, etc., etc.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 117 / 411 题