N'attendez aujourd'hui de moi que des larmes et des plaintes, Monsieur,
car la perte que j'ai faite est si grande, et la douleur que j'en ai est
si vive, que rien ne la peut ni égaler ni exprimer. On peut dire sans
flatterie que le Roi y perd le plus zélé de ses sujets, le siècle un
grand ornement, les belles-lettres un grand éclat, tous ses amis une âme
héroïque et la religion un grand défenseur. Mais je crois perdre plus que
tout cela ensemble; car un ami de quarante années de ce mérite-là, qu'on
a connu dans la bonne et dans la mauvaise fortune et trouvé toujours
également digne d'admiration dans l'une et dans l'autre, est une perte
que nulle autre ne peut égaler. Chacun a eu toute la surprise qui la
pouvoit faire sentir d'une manière plus dure; car M. de Pellisson n'avoit
pas de fièvre. Il dormoit assez bien, il n'a pas gardé le lit un seul
jour. Il fut à la messe le dimanche gras, et le jour de la Vierge il
écrivit au cardinal Janson une lettre de consolation sur la mort de sa
sœur qui étoit mon amie, et une au gouverneur de Philippeville pour le
remercier des bons offices qu'il avoit rendus à un de mes amis. Je vous
dis tout cela, Monsieur, pour vous faire connoître qu'il ne croyoit pas
mourir. Il m'écrivoit tous les jours l'état de son mal; mais lui, ayant
un peu empiré le vendredi au soir, il prit la résolution de se confesser
le lendemain au matin, et de recevoir Notre-Seigneur. Il s'endormit tout
habillé dans sa chaise, mais ses gens, trouvant son dormir trop long et
trop fort, le réveillèrent. Mais, hélas! il avoit perdu la connoissance
et mourut quatre heures après sans nulle violence. De sorte, Monsieur,
que la maladie fut courte et la mort subite. L'innocence de sa vie et un
nombre infini de bonnes œuvres ne mettent pas ceux qui l'ont connu en
peine de son salut. Mais un faux dévot et de malins esprits suscités par
l'enfer, ont essayé de ternir la conversion la plus parfaite qui ait
jamais été, et répandu un grand bruit que ce qui l'avoit empêché de se
confesser, c'est qu'il étoit encore huguenot. Ce bruit si faux et si
malin m'a donné beaucoup de peine pour défendre cet illustre ami dans la
plus noire calomnie qui fût jamais. Grâce à Dieu, le Roi et tous les gens
sages ne l'ont pas cru. J'écrivis à Mme de Maintenon, à M. le Chancelier,
à M. Le Peletier, à M. de Meaux une lettre de quinze pages. Je vous
enverrai, l'ordinaire prochain, une copie de sa réponse. Ce grand
évêque, le R. P. de la Chaise, tous les jésuites des trois maisons de
Paris, et enfin tous les honnêtes gens lui ont rendu justice, et j'ai
trouvé une preuve incontestable pour sa foi sur le mystère de
l'Eucharistie, et pour sa dévotion au Saint Sacrement. On a trouvé parmi
ses papiers de Versailles un traité qu'il faisoit de ce mystère et qu'il
espéroit faire imprimer à Pâques. On l'a porté à M. de Meaux et ses
calomniateurs commencent d'être honteux de leur calomnie. On lui a fait
un service à Versailles où il est enterré, un à l'abbaye Saint-Germain où
il y eut grand monde. L'Académie en fit dire hier un aux Billettes où les
plus illustres académiciens se trouvèrent, et l'Académie de Soissons en
doit aussi faire dire un. J'aurois cent choses à vous dire, Monsieur,
mais les larmes m'aveuglent et la douleur me suffoque. Je remercie Mme de
Chandiot de l'équité qu'elle a de me plaindre, et comme ma plus douce
consolation est d'aimer ce qu'il a aimé, permettez-moi, Monsieur, d'être
toute ma vie, votre, etc., etc.