3 novembre 1692.

Je dois réponse, Monsieur, à deux de vos lettres, mais un grand rhume et

beaucoup d'affaires très-différentes m'ont empêchée de me donner

l'honneur et le plaisir de vous répondre plus tôt. Il y a une chose dans

la première dont j'aurois profité si je l'avois sue lorsque je fis la

conversation sur la tyrannie de l'usage; car cela me fait croire que j'ai

eu raison de le faire. En effet, Monsieur, peut-on rien voir de plus

différent que l'usage singulier de Besançon et celui de tous les autres

lieux du monde, et surtout de celui de la cour de Paris? Car vous me

dites qu'il faut cacher soigneusement dans votre ville que j'ai l'honneur

d'avoir quelque commerce avec Mme de Chandiot: et il m'est arrivé

plusieurs fois que des dames que je n'ai jamais vues ont dit que j'étois

de leurs amies et que je leur écrivois. Mais du moins me sera-t-il permis

de parler de son mérite à M. de Pellisson et de me louer de sa bonté.

Pour votre seconde lettre, Monsieur, je commence d'y répondre par vous

remercier de la manière dont vous avez reçu mon présent. Je vous envoye

le véritable errata que j'ai fait mieux que celui de l'imprimeur, et vous

verrez que les _anciens Romains_, qu'on a mis au lieu de mettre _les

Lacédémoniens_ est une faute d'impression. Cela est su trop généralement

pour être une ignorance. Vous me ferez plaisir de me renvoyer cet errata.

Pour ce que vous me dites, Monsieur, que les lecteurs aimeroient mieux

qu'on leur laissât la liberté de juger, vous me permettrez de vous dire

que je n'exécuterois pas le dessein que mes amis m'ont fait prendre, si

je suivois vos avis. Car ces entretiens ne sont pas ceux de deux

philosophes de la secte de Diogène, ce sont des hommes et des dames du

monde qui doivent parler comme on y parle. Et il est constamment vrai que

le bel usage veut qu'on relève avec esprit ce qui se dit d'agréable dans

une compagnie composée de personnes qui savent l'exacte politesse, et les

conversations auroient un air sec et incivil sans cet usage. De sorte,

Monsieur, que voulant faire passer la politesse de notre temps au temps

qui viendra, j'ai dû faire parler les personnages que j'introduis comme

les honnêtes gens parlent. Pour l'endroit de l'amour-propre si caché dans

notre cœur, il faut qu'il m'aveugle puisque je ne puis deviner ce que

vous y devinez. Et comme cela a passé devant les yeux de M. de Pellisson

sans qu'il s'y soit arrêté, et devant ceux de trois ou quatre personnes à

qui j'ai montré cet endroit depuis votre objection, et qui n'y ont rien

trouvé à dire, j'ai lieu de croire que s'il y a faute, elle doit être

petite. Pour ce mot de _sentiments_ dont vous me parlez, peut-être

seroit-il mieux qu'il y eût: _d'inspirer de semblables sentiments_, au

lieu de _susceptibles_. Mais, Monsieur, je serois bien glorieuse, s'il

n'y avoit pas d'autres imperfections à mon ouvrage. Il est vrai que ces

sentiments sont si heureux dans le monde, que je crois que quelque

constellation cache leurs défauts. Je viens de recevoir une lettre de M.

l'évêque d'Agen[451], qui est le plus éloquent prélat du royaume, et une

de M. l'évêque d'Avranches[452] qui est le plus savant, qui me persuadent

ce que je dis. Une jeune demoiselle de quatorze ans a fait des vers

au-dessus de son âge, pour les louer; une autre de vingt-quatre ans en a

fait de très-jolis. M. le Camus Melson[453] en a fait aussi, et MM.

Bétoulaud et Bosquillon, Petit et plusieurs autres en ont fait de

très-beaux. Mais au milieu de tout cela, Monsieur, je donne à votre

suffrage le prix qu'il mérite et je tiens à grand honneur que les

_Entretiens_ ne vous aient pas ennuyé. Ma lettre est déjà si longue que

je n'ose y rien ajouter, si ce n'est de vous supplier de me permettre

d'assurer M. votre frère de mes très-humbles services et d'être bien

persuadé que personne ne vous estime et ne vous honore plus que je fais,

ni n'est avec plus de sincérité votre, etc.

[451] Mascaron. Mlle de Scudéry, en le disant le plus éloquent

prélat du royaume, oublioit Bossuet. Mais Bossuet ne l'avoit pas

apparemment remerciée de l'envoi de son ouvrage. (W.)

[452] Huet.

[453] Voy. _Historiettes_. (W.)

A M. HUET, ÉVÊQUE d'AVRANCHES[454].

[454] Communiquée par M. Étienne Charavay.

[1692.]

Je suis ravie, Monseigneur, de vous retrouver dans votre billet tel que

je vous trouvai autrefois à Chasse-Midi[455] et dans mon cabinet, et je

vous assure aussi qu'à la réserve de mes oreilles qui ne valent rien,

vous me trouverez toujours la même. J'ai murmuré en secret que vous ne

m'ayez rien dit sur la mort de M. Ménage[456]. Vous aurez pu voir que mes

amis vivent dans mon cœur après leur mort par ce que j'ai dit de M. de

Montausier[457]. Vous jugez de là, Monseigneur, si je puis oublier les

vivants, surtout quand ils ont un mérite aussi distingué que le vôtre;

aussi vous puis-je assurer que c'est pour toute ma vie que je suis votre

très-humble et très-obéissante servante.

P. S. Je voudrois fort que l'Entretien sur la Reconnoissance ne vous

déplût pas, je ne sais si je l'oserai espérer.

[455] Chasse-Midi, Cherche-Midi, maison religieuse établie en

1634 dans la rue de ce nom. Mme de Rochechouart-Mortemart, future

abbesse de Fontevrault, y allait souvent, et Marie-Éléonore de

Rohan y mourut.

[456] Ménage mourut le 23 juillet 1692.

[457] Montausier était mort le 17 mai 1690. Voir aux Poésies les

vers que Mlle de Scudéry fit à cette occasion.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 115 / 411 题