Je dois réponse, Monsieur, à deux de vos lettres, mais un grand rhume et
beaucoup d'affaires très-différentes m'ont empêchée de me donner
l'honneur et le plaisir de vous répondre plus tôt. Il y a une chose dans
la première dont j'aurois profité si je l'avois sue lorsque je fis la
conversation sur la tyrannie de l'usage; car cela me fait croire que j'ai
eu raison de le faire. En effet, Monsieur, peut-on rien voir de plus
différent que l'usage singulier de Besançon et celui de tous les autres
lieux du monde, et surtout de celui de la cour de Paris? Car vous me
dites qu'il faut cacher soigneusement dans votre ville que j'ai l'honneur
d'avoir quelque commerce avec Mme de Chandiot: et il m'est arrivé
plusieurs fois que des dames que je n'ai jamais vues ont dit que j'étois
de leurs amies et que je leur écrivois. Mais du moins me sera-t-il permis
de parler de son mérite à M. de Pellisson et de me louer de sa bonté.
Pour votre seconde lettre, Monsieur, je commence d'y répondre par vous
remercier de la manière dont vous avez reçu mon présent. Je vous envoye
le véritable errata que j'ai fait mieux que celui de l'imprimeur, et vous
verrez que les _anciens Romains_, qu'on a mis au lieu de mettre _les
Lacédémoniens_ est une faute d'impression. Cela est su trop généralement
pour être une ignorance. Vous me ferez plaisir de me renvoyer cet errata.
Pour ce que vous me dites, Monsieur, que les lecteurs aimeroient mieux
qu'on leur laissât la liberté de juger, vous me permettrez de vous dire
que je n'exécuterois pas le dessein que mes amis m'ont fait prendre, si
je suivois vos avis. Car ces entretiens ne sont pas ceux de deux
philosophes de la secte de Diogène, ce sont des hommes et des dames du
monde qui doivent parler comme on y parle. Et il est constamment vrai que
le bel usage veut qu'on relève avec esprit ce qui se dit d'agréable dans
une compagnie composée de personnes qui savent l'exacte politesse, et les
conversations auroient un air sec et incivil sans cet usage. De sorte,
Monsieur, que voulant faire passer la politesse de notre temps au temps
qui viendra, j'ai dû faire parler les personnages que j'introduis comme
les honnêtes gens parlent. Pour l'endroit de l'amour-propre si caché dans
notre cœur, il faut qu'il m'aveugle puisque je ne puis deviner ce que
vous y devinez. Et comme cela a passé devant les yeux de M. de Pellisson
sans qu'il s'y soit arrêté, et devant ceux de trois ou quatre personnes à
qui j'ai montré cet endroit depuis votre objection, et qui n'y ont rien
trouvé à dire, j'ai lieu de croire que s'il y a faute, elle doit être
petite. Pour ce mot de _sentiments_ dont vous me parlez, peut-être
seroit-il mieux qu'il y eût: _d'inspirer de semblables sentiments_, au
lieu de _susceptibles_. Mais, Monsieur, je serois bien glorieuse, s'il
n'y avoit pas d'autres imperfections à mon ouvrage. Il est vrai que ces
sentiments sont si heureux dans le monde, que je crois que quelque
constellation cache leurs défauts. Je viens de recevoir une lettre de M.
l'évêque d'Agen[451], qui est le plus éloquent prélat du royaume, et une
de M. l'évêque d'Avranches[452] qui est le plus savant, qui me persuadent
ce que je dis. Une jeune demoiselle de quatorze ans a fait des vers
au-dessus de son âge, pour les louer; une autre de vingt-quatre ans en a
fait de très-jolis. M. le Camus Melson[453] en a fait aussi, et MM.
Bétoulaud et Bosquillon, Petit et plusieurs autres en ont fait de
très-beaux. Mais au milieu de tout cela, Monsieur, je donne à votre
suffrage le prix qu'il mérite et je tiens à grand honneur que les
_Entretiens_ ne vous aient pas ennuyé. Ma lettre est déjà si longue que
je n'ose y rien ajouter, si ce n'est de vous supplier de me permettre
d'assurer M. votre frère de mes très-humbles services et d'être bien
persuadé que personne ne vous estime et ne vous honore plus que je fais,
ni n'est avec plus de sincérité votre, etc.
[451] Mascaron. Mlle de Scudéry, en le disant le plus éloquent
prélat du royaume, oublioit Bossuet. Mais Bossuet ne l'avoit pas
apparemment remerciée de l'envoi de son ouvrage. (W.)
[452] Huet.
[453] Voy. _Historiettes_. (W.)
A M. HUET, ÉVÊQUE d'AVRANCHES[454].
[454] Communiquée par M. Étienne Charavay.
[1692.]
Je suis ravie, Monseigneur, de vous retrouver dans votre billet tel que
je vous trouvai autrefois à Chasse-Midi[455] et dans mon cabinet, et je
vous assure aussi qu'à la réserve de mes oreilles qui ne valent rien,
vous me trouverez toujours la même. J'ai murmuré en secret que vous ne
m'ayez rien dit sur la mort de M. Ménage[456]. Vous aurez pu voir que mes
amis vivent dans mon cœur après leur mort par ce que j'ai dit de M. de
Montausier[457]. Vous jugez de là, Monseigneur, si je puis oublier les
vivants, surtout quand ils ont un mérite aussi distingué que le vôtre;
aussi vous puis-je assurer que c'est pour toute ma vie que je suis votre
très-humble et très-obéissante servante.
P. S. Je voudrois fort que l'Entretien sur la Reconnoissance ne vous
déplût pas, je ne sais si je l'oserai espérer.
[455] Chasse-Midi, Cherche-Midi, maison religieuse établie en
1634 dans la rue de ce nom. Mme de Rochechouart-Mortemart, future
abbesse de Fontevrault, y allait souvent, et Marie-Éléonore de
Rohan y mourut.
[456] Ménage mourut le 23 juillet 1692.
[457] Montausier était mort le 17 mai 1690. Voir aux Poésies les
vers que Mlle de Scudéry fit à cette occasion.