Je vous écris aujourd'hui, Monsieur, par un temps si extraordinaire qu'on
ne peut s'empêcher de s'en plaindre. Il fit hier un jour de mois de mars;
le soleil étoit fort clair, il geloit un peu à la campagne et le froid
étoit modéré. Présentement toutes les maisons sont couvertes de neige et
il y en a plus d'un pied de haut dans mon jardin; et il en tombe encore
en telle abondance que l'air en est obscurci. Et, avec cela, il fait un
grand vent et un froid très-piquant: ce qui n'accommode pas une santé
délicate comme est celle de M. de Pellisson, ni une enrhumée comme moi,
ni les armées qui sont encore en campagne. Après cela, Monsieur, je vous
dirai que je n'ai pas été obligée d'envoyer au collége de Bourgogne; car
M. l'abbé Reud[450] est venu lui-même prendre les livres que je vous
destinois. Et comme il y avoit déjà assez de monde dans mon cabinet, et
que je ne parle pas de loin, je ne pus l'entretenir comme je l'eusse
voulu, et je ne le remerciai qu'en le conduisant dans ma chambre. Vous
trouverez des fautes d'impression sans nombre qui ne sont pas à l'errata.
Ne les confondez pas avec les miennes et excusez les unes et les autres.
Souvenez-vous, Monsieur, que je vous ai demandé vos sentiments sincères;
je fais la même prière à Mme de Chandiot. Mais pour les avoir tous purs,
je les demande de sa main, afin d'avoir deux plaisirs pour un.
Assurez-la, s'il vous plaît, de mes très-humbles services et d'une estime
très-distinguée. N'allez pas vous figurer que je cherche à me faire
louer, au contraire je ne veux que m'instruire.
Je ne vous dis pas de nouvelles, car vous ne pouvez ignorer que les armes
du Roi ont été victorieuses en Allemagne comme en Flandre; que le duc de
Savoye a abandonné le peu qu'il avoit pris, de peur d'être pris lui-même,
et qu'au lieu d'être un conquérant, il n'est qu'un brûleur de maisons. On
me dit hier qu'il a la fièvre tierce; cela est extraordinaire après avoir
eu la petite vérole. Le prince d'Orange n'est pas sorti de Flandre fort
héroïquement: car il partit de nuit sans dire adieu à personne; ses
gardes demeurèrent en état jusqu'au lendemain au jour qu'on déclara son
départ. On croit qu'il passera en Angleterre, où les esprits sont fort
divisés. Le prince régent de Wirtemberg, que M. le maréchal de Duras a
pris, est très-bien fait, a beaucoup d'esprit et n'a nul accent ni nul
air étranger. Le Roi et la Reine d'Angleterre sont à Fontainebleau où le
Roi les a reçus, comme les deux dernières années, avec une magnificence
toute royale et une honnêteté héroïque. Vous en connoîtrez une partie
dans un des Entretiens. Permettez-moi, Monsieur, de faire mille
compliments à M. votre frère et de vous assurer sincèrement que personne
ne vous estime et ne vous honore plus que votre servante, sans excepter
M. de Pellisson.
[450] D'une famille patricienne de Bayonne; il y a eu des
co-gouverneurs de ce nom et des conseillers au Parlement. Elle
est éteinte depuis la fin du dernier siècle. (W.)