11 octobre 1692.

Je vous écris aujourd'hui, Monsieur, par un temps si extraordinaire qu'on

ne peut s'empêcher de s'en plaindre. Il fit hier un jour de mois de mars;

le soleil étoit fort clair, il geloit un peu à la campagne et le froid

étoit modéré. Présentement toutes les maisons sont couvertes de neige et

il y en a plus d'un pied de haut dans mon jardin; et il en tombe encore

en telle abondance que l'air en est obscurci. Et, avec cela, il fait un

grand vent et un froid très-piquant: ce qui n'accommode pas une santé

délicate comme est celle de M. de Pellisson, ni une enrhumée comme moi,

ni les armées qui sont encore en campagne. Après cela, Monsieur, je vous

dirai que je n'ai pas été obligée d'envoyer au collége de Bourgogne; car

M. l'abbé Reud[450] est venu lui-même prendre les livres que je vous

destinois. Et comme il y avoit déjà assez de monde dans mon cabinet, et

que je ne parle pas de loin, je ne pus l'entretenir comme je l'eusse

voulu, et je ne le remerciai qu'en le conduisant dans ma chambre. Vous

trouverez des fautes d'impression sans nombre qui ne sont pas à l'errata.

Ne les confondez pas avec les miennes et excusez les unes et les autres.

Souvenez-vous, Monsieur, que je vous ai demandé vos sentiments sincères;

je fais la même prière à Mme de Chandiot. Mais pour les avoir tous purs,

je les demande de sa main, afin d'avoir deux plaisirs pour un.

Assurez-la, s'il vous plaît, de mes très-humbles services et d'une estime

très-distinguée. N'allez pas vous figurer que je cherche à me faire

louer, au contraire je ne veux que m'instruire.

Je ne vous dis pas de nouvelles, car vous ne pouvez ignorer que les armes

du Roi ont été victorieuses en Allemagne comme en Flandre; que le duc de

Savoye a abandonné le peu qu'il avoit pris, de peur d'être pris lui-même,

et qu'au lieu d'être un conquérant, il n'est qu'un brûleur de maisons. On

me dit hier qu'il a la fièvre tierce; cela est extraordinaire après avoir

eu la petite vérole. Le prince d'Orange n'est pas sorti de Flandre fort

héroïquement: car il partit de nuit sans dire adieu à personne; ses

gardes demeurèrent en état jusqu'au lendemain au jour qu'on déclara son

départ. On croit qu'il passera en Angleterre, où les esprits sont fort

divisés. Le prince régent de Wirtemberg, que M. le maréchal de Duras a

pris, est très-bien fait, a beaucoup d'esprit et n'a nul accent ni nul

air étranger. Le Roi et la Reine d'Angleterre sont à Fontainebleau où le

Roi les a reçus, comme les deux dernières années, avec une magnificence

toute royale et une honnêteté héroïque. Vous en connoîtrez une partie

dans un des Entretiens. Permettez-moi, Monsieur, de faire mille

compliments à M. votre frère et de vous assurer sincèrement que personne

ne vous estime et ne vous honore plus que votre servante, sans excepter

M. de Pellisson.

[450] D'une famille patricienne de Bayonne; il y a eu des

co-gouverneurs de ce nom et des conseillers au Parlement. Elle

est éteinte depuis la fin du dernier siècle. (W.)

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 113 / 411 题