Le 20 septembre 1692.
Je ne sais, Monsieur, ce que vous pensez de mon silence; mais je vous
assure que la cause n'en est fâcheuse que pour moi, et que dans le temps
que je ne vous ai pas répondu, je me suis souvenue tous les jours que je
devois vous répondre, et que je me privois d'un grand plaisir en ne vous
donnant pas lieu de me faire l'honneur de m'écrire. Mais un rhume, un
procès au Grand Conseil[448] et plusieurs autres embarras m'ont fait
résoudre d'attendre que je puisse vous envoyer deux petits volumes
d'_Entretiens de morale_[449] pour faire ma paix avec vous. Mais par
malheur il y a tant de fautes d'impression, sans compter les miennes, que
je ne sais s'ils seront bien propres à vous apaiser, en cas que vous
m'ayez fait l'honneur d'être un peu irrité de mon silence. Quoi qu'il en
soit, Monsieur, je vous demande une voie pour vous les envoyer; car
j'appris hier par M. de Pellisson que M. le président Boisot est à
Besançon en bonne santé, dont je suis fort aise; et vous me ferez le
plaisir de l'assurer de mon très-humble service. Nous eûmes avant-hier,
ici et à Versailles, un tremblement de terre: je le sentis mais je ne le
connus pas d'abord. J'étois assise dans une chaise qui touchoit la porte
d'un petit cabinet de la chambre où je couche, qui n'est pas celle que
vous avez vue. Je sentis que cette porte ébranloit ma chaise, et ma
chaise m'ébranloit moi-même. Mais comme cela dura peu, j'ai cru que
c'étoit un chat enfermé dans le cabinet qui en vouloit sortir, et je n'en
eus nulle émotion. Mais une heure après dîner, je sus que dans tout mon
quartier il n'y avoit pas de maison où il ne se trouvât quelqu'un qui ne
s'en fût aperçu. Et il fut si fort à Notre-Dame que tous ceux qui s'y
trouvoient en sortirent, croyant que l'église alloit tomber. On sentit
aussi le tremblement plus fort sur les ponts qu'ailleurs. M. de Pellisson
m'écrivit hier qu'il s'étoit fait sentir si fort à Versailles, au
Grand-Commun où il loge, au château, à la Ville et à la paroisse, que le
peuple songeoit déjà à quitter les maisons et à gagner la campagne. Le
Roi étoit à Marly: on ne savoit pas encore hier si on l'y avoit senti;
mais une laitière de Montreuil me dit hier que tous les arbres avoient
été ébranlés et que ceux qui descendoient la montagne ne pouvoient
s'empêcher de tomber: par bonheur cela fut court. M. de Pellisson n'en
sentit rien, car il s'étoit endormi dans une chaise après avoir dîné, et
le valet fut le seul qui s'en aperçut. J'ai cru, Monsieur, devoir vous
dire cet événement dont tous les rois du monde ne sont pas les maîtres.
Je ne vous dis point que tout va bien de toutes parts, ma lettre est déjà
trop longue, mais seulement que Mme la baronne de Bressey est ici pour
solliciter les affaires de son mari. M. de Valcroissant est venu avec
elle. On m'a dit qu'elle est jeune et belle, et peut-être me
viendra-t-elle voir. Son mari est à Arras. Permettez-moi d'assurer Mme de
Chandiot de mon service très-humble et de la justice que je rends à son
mérite, et de vous assurer vous-même, Monsieur, que personne ne vous
honore plus que je fais, ni n'est plus véritablement votre, etc., etc.
P. S. J'apprends que le tremblement de terre a été à Marly comme à
Versailles, sans y faire aucun mal.
[448] Voy. la _Notice_, p. 109.
[449] Paris, 1692, 2 vol. in-12.