Il y a si longtemps que je vous dois une réponse, Monsieur, que peut-être
avez-vous oublié que je vous la dois. Mais je ne laisse pas de vous en
demander pardon, quoique je n'aie nul tort; car des embarras imprévus ne
m'ont pas laissé le temps de respirer. Et puis, Monsieur, votre dernière
lettre étoit si excessivement modeste qu'il eût fallu vous en gronder.
J'en ai fait convenir M. de Pellisson qui vous fait bien des compliments.
Sa santé est toujours assez incertaine et la bizarrerie de la saison y
contribue pour beaucoup. Car je n'ai jamais vu un tel printemps.
Cependant les armes du Roi sont en état de le faire vaincre de toutes
parts. Nos trente-cinq galères aux côtes d'Italie ont vu prendre Oneille,
l'épée à la main, aux troupes qu'elles avoient descendues en ce lieu-là;
et le Roi avec ses formidables armées fait trembler toute la Flandre, et
trembler un usurpateur si intrépide qu'il n'a jamais craint Dieu. La
Gazette vous dira sans doute que Namur fut investi le 24, par M. de
Boufflers, entre Sambre et Meuse; mais je ne sais si elle vous dira assez
bien que le Roi ayant décampé, conduisit son armée sur quatre colonnes,
Sa Majesté se tenant à la plus proche des ennemis. Il la conduisit avec
toute la capacité d'un général consommé en l'art militaire. Il fut, suivi
de Vauban, reconnoître la place, marquer le camp, les attaques et les
batteries et donner ordre à toute chose, jusques à régler les fronts de
l'armée. Celle de M. de Luxembourg couvre le siége à une lieue et demie
de là. Les ennemis ont tiré trois mille chevaux de la place, dont ils se
repentent. Le prince d'Orange est vers Bruxelles qui assemble des
troupes; on dit qu'il n'a pas encore trente-six mille hommes. Il est
sorti trente dames de Namur que le Roi a fait arrêter. On ne sait pas
encore ce qu'il veut en faire. Vauban assure que le siége ne sera pas
long. La ville est commandée par deux montagnes d'où on la mettra en
cendres. Le 21, M. le duc, M. de Villeroy et M. de Bressey arrivèrent
devant Namur. Je reçois dans ce moment des lettres de la Hogue qui
m'assurent que M. de Tourville a dû y arriver jeudi 29 de ce mois, avec
les escadres de M. de Château-Renaud et de M. de Villette qui l'ont
joint. On m'interrompt pour me donner une lettre du Havre du 29, qui
porte que depuis dix heures et demie on entendoit des décharges
continuelles de canon: ce qui fait croire qu'il y a un combat entre les
deux flottes, et que les chaloupes qui étoient venues disoient que ce
combat se faisoit à treize lieues de là au nord-ouest. J'en aurai
apparemment demain des nouvelles, je vous les manderai l'ordinaire
prochain. Permettez-moi d'assurer Mme de Chandiot de mon service très
humble, Monsieur, et me croyez autant que je le suis
Votre, etc., etc.
P. S. J'apprends que le Roi a envoyé les trente dames dans une abbaye de
religieuses et ordonné qu'on les traite magnifiquement et avec beaucoup
d'honnêteté. Cela est fort beau au Roi.