10 mai 1692.

Je vous prie, Monsieur, de me pardonner la liberté que je prends de vous

envoyer une réponse que je dois à Mme de Chandiot, que je serai bien aise

que vous lui rendiez en main propre. Après cela, Monsieur, je vous dirai

que le Roi part aujourd'hui avec toute sa royale famille pour aller

coucher à Chantilly où il séjournera demain, et lundi il ira à Compiègne,

mardi à Noyon et mercredi à Château-Cambresis.... On m'écrit du camp du

roi d'Angleterre qu'il y arrive tous les jours des Anglois qui assurent

qu'on l'y attend avec impatience, et que la plupart des grands seigneurs

sont à leur tête qui se déclareront pour lui dès qu'il paroîtra. Il

arrive aussi à son camp des Écossois et des Irlandais; mais le temps est

cause que la flotte de Brest n'est pas encore à la Hogue. Celle de

Saint-Malo, composée de trois cents voiles, a passé au Havre où quatre

mille chevaux s'embarquent. Il ne faut que douze heures pour passer de

la Hogue aux ports d'Angleterre. Une chose qui fait beaucoup raisonner,

c'est qu'on a défendu à tous nos armateurs d'attaquer ni de prendre nuls

vaisseaux marchands anglois; cela est positivement vrai. Le prince

d'Orange paroît, dit-on, en grande indolence à Loo.

Tout va bien à Constantinople; j'en eus hier des nouvelles; et tout va

bien à Rome. Il devoit y avoir consistoire le lundi d'après le jour qu'on

m'écrivoit, et le Pape avoit fait la veille une action de grande vigueur

dont on le louoit fort. Le prince Tassi (Taxis), qui a l'intendance des

postes d'Espagne, de Naples et de Milan, et qui, en cette qualité, a les

armes d'Espagne sur sa porte, ayant eu quelque démêlé avec le secrétaire

de l'ambassadeur de Venise, commanda à son cocher de faire verser le

carrosse de ce secrétaire au milieu du Cours. Mais le cocher maladroit en

versant le secrétaire versa aussi son maître[446], qui en fut si irrité,

qu'il battit et maltraita un laquais de l'ambassadeur de Venise, qui

suivoit le secrétaire, et parla même insolemment de l'ambassadeur et de

la République. Le lendemain, craignant quelque insulte de cet

ambassadeur, il fut faire cortége à la cavalcade des cardinaux, et fut

aussi au Cours, son fils avec lui et plusieurs braves, avec des armes

cachées dans son carrosse. Il en avoit même trente bien armés chez lui;

de sorte que le Pape apprenant cela, envoya deux cents sbires avec une

compagnie du château Saint-Ange, qui prirent le prince Tassi, son fils et

ses trente braves qui firent pourtant une décharge, et les menèrent en

prison. L'ambassadeur d'Espagne a filé doux et ne s'en est pas mêlé. J'ai

cru que vous seriez bien aise de savoir cela.

Je suis, Monsieur, très-sincèrement votre, etc., etc.

[446] C'est-à-dire son propre maître, comme la suite l'indique.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 105 / 411 题