Je vous prie, Monsieur, de me pardonner la liberté que je prends de vous
envoyer une réponse que je dois à Mme de Chandiot, que je serai bien aise
que vous lui rendiez en main propre. Après cela, Monsieur, je vous dirai
que le Roi part aujourd'hui avec toute sa royale famille pour aller
coucher à Chantilly où il séjournera demain, et lundi il ira à Compiègne,
mardi à Noyon et mercredi à Château-Cambresis.... On m'écrit du camp du
roi d'Angleterre qu'il y arrive tous les jours des Anglois qui assurent
qu'on l'y attend avec impatience, et que la plupart des grands seigneurs
sont à leur tête qui se déclareront pour lui dès qu'il paroîtra. Il
arrive aussi à son camp des Écossois et des Irlandais; mais le temps est
cause que la flotte de Brest n'est pas encore à la Hogue. Celle de
Saint-Malo, composée de trois cents voiles, a passé au Havre où quatre
mille chevaux s'embarquent. Il ne faut que douze heures pour passer de
la Hogue aux ports d'Angleterre. Une chose qui fait beaucoup raisonner,
c'est qu'on a défendu à tous nos armateurs d'attaquer ni de prendre nuls
vaisseaux marchands anglois; cela est positivement vrai. Le prince
d'Orange paroît, dit-on, en grande indolence à Loo.
Tout va bien à Constantinople; j'en eus hier des nouvelles; et tout va
bien à Rome. Il devoit y avoir consistoire le lundi d'après le jour qu'on
m'écrivoit, et le Pape avoit fait la veille une action de grande vigueur
dont on le louoit fort. Le prince Tassi (Taxis), qui a l'intendance des
postes d'Espagne, de Naples et de Milan, et qui, en cette qualité, a les
armes d'Espagne sur sa porte, ayant eu quelque démêlé avec le secrétaire
de l'ambassadeur de Venise, commanda à son cocher de faire verser le
carrosse de ce secrétaire au milieu du Cours. Mais le cocher maladroit en
versant le secrétaire versa aussi son maître[446], qui en fut si irrité,
qu'il battit et maltraita un laquais de l'ambassadeur de Venise, qui
suivoit le secrétaire, et parla même insolemment de l'ambassadeur et de
la République. Le lendemain, craignant quelque insulte de cet
ambassadeur, il fut faire cortége à la cavalcade des cardinaux, et fut
aussi au Cours, son fils avec lui et plusieurs braves, avec des armes
cachées dans son carrosse. Il en avoit même trente bien armés chez lui;
de sorte que le Pape apprenant cela, envoya deux cents sbires avec une
compagnie du château Saint-Ange, qui prirent le prince Tassi, son fils et
ses trente braves qui firent pourtant une décharge, et les menèrent en
prison. L'ambassadeur d'Espagne a filé doux et ne s'en est pas mêlé. J'ai
cru que vous seriez bien aise de savoir cela.
Je suis, Monsieur, très-sincèrement votre, etc., etc.
[446] C'est-à-dire son propre maître, comme la suite l'indique.