Je vous dois, Monsieur, non-seulement une réponse, mais mille
remerciements d'une visite que M. le Président Boisot[444] m'a faite;
car si vous ne lui aviez pas dit du bien de moi, je ne l'aurois pas
reçue. Je souhaite qu'il ne s'en soit pas repenti. Je vous dois encore un
compliment très-honnête de Mme de Chandiot dans un billet qu'elle a écrit
à M. de Pellisson, qui est d'un tour si délicat qu'il n'y a personne qui
ne voulût l'avoir écrit. Je vous prie, Monsieur, de la louer et de la
remercier de ma part. Comme je ne doute pas que Monsieur votre frère ne
vous mande toutes les nouvelles du monde, je ne vous parlerai de la belle
entreprise d'Angleterre que parce que je ne m'en saurois empêcher; rien
n'étant plus glorieux pour Louis le Grand que d'envoyer une armée de
trente mille hommes pour rétablir le roi d'Angleterre, dans le même temps
qu'il a tant de princes ligués contre lui. Cependant j'avance hardiment
qu'il n'y a que les vents contraires qui puissent empêcher le succès de
cette héroïque entreprise.
[444] Jean-Jacques Boisot, frère cadet de l'abbé de
Saint-Vincent, président à mortier en 1686, mort le 17 octobre
1731. (W.)
Comme j'ai des amis et des parents tout le long des côtes de Normandie,
je sais tout ce qui s'y passe. Le roi d'Angleterre arriva à Caen le 24 de
ce mois, à quatre heures après-midi. Il y trouva mylord Danchot (_sic_),
le colonel Canon et les principaux officiers écossois qui avoient
débarqué au Havre. Ils se saluèrent avec tant de marques de tendresse que
ce prince en eut les larmes aux yeux. Ils furent très-contents de lui. Ce
prince partit le lendemain, à cinq heures du matin, pour aller à son
armée, composée de vingt mille hommes de bonnes troupes, sans compter les
dix mille qui doivent s'embarquer au Havre, où M. de Choiseul étoit déjà
arrivé, et où le marquis de Nesmond, frère d'un de mes amis, avoit ordre
de se rendre. M. de Tourville doit mettre à la voile le 27 pour aller à
la Hogue, où le roi d'Angleterre doit s'embarquer, et l'on m'écrit du
Havre que dans peu on verra passer huit à neuf cents voiles qui iront
fondre en Angleterre. J'ai vu des lettres de la Haye. L'usurpateur étoit
à Loo, brouillé avec M. de Bavière et fort embarrassé. On dit toujours
que le Roi partira le 12 de mai; mais je ne puis croire que son voyage
soit long.
Le bibliothécaire du Vatican est mort: c'étoit un grand ennemi de la
France. L'entreprise d'Angleterre va faire un grand bruit dans ce
pays-là. Le prince de Danemarck y est, et viendra en France ensuite.
Comme vous aimez les belles choses, je vous envoie de beaux vers d'un de
mes amis de Bordeaux; en voici le sujet: Il m'envoya le jour de
l'équinoxe, que le soleil commence de remonter, une pierre gravée et
très-antique. On voit tous les signes du zodiaque à l'entour et le soleil
dans son char au milieu. Et comme on parle en même temps du voyage du Roi
et que le soleil est sa devise, M. Bétoulaud applique heureusement le
voyage du Roi autour du soleil. La pierre est en jaspe oriental et les
habiles médaillistes disent que c'est un talisman. J'ai cru que vous
seriez bien aise de voir ce petit ouvrage[445] et que vous pardonneriez à
l'auteur les trop grandes louanges qu'il donne à votre, etc., etc.
[445] Voy. dans la _Notice_, p. 100, ce que nous avons dit des
pierres gravées données au roi par Mlle de Scudéry. Celle dont il
est ici question figure encore au Cabinet des médailles sous le
no 2392, parmi les _Intailles modernes_. Sa non antiquité est
reconnue depuis longtemps.