30 avril 1692.

Je vous dois, Monsieur, non-seulement une réponse, mais mille

remerciements d'une visite que M. le Président Boisot[444] m'a faite;

car si vous ne lui aviez pas dit du bien de moi, je ne l'aurois pas

reçue. Je souhaite qu'il ne s'en soit pas repenti. Je vous dois encore un

compliment très-honnête de Mme de Chandiot dans un billet qu'elle a écrit

à M. de Pellisson, qui est d'un tour si délicat qu'il n'y a personne qui

ne voulût l'avoir écrit. Je vous prie, Monsieur, de la louer et de la

remercier de ma part. Comme je ne doute pas que Monsieur votre frère ne

vous mande toutes les nouvelles du monde, je ne vous parlerai de la belle

entreprise d'Angleterre que parce que je ne m'en saurois empêcher; rien

n'étant plus glorieux pour Louis le Grand que d'envoyer une armée de

trente mille hommes pour rétablir le roi d'Angleterre, dans le même temps

qu'il a tant de princes ligués contre lui. Cependant j'avance hardiment

qu'il n'y a que les vents contraires qui puissent empêcher le succès de

cette héroïque entreprise.

[444] Jean-Jacques Boisot, frère cadet de l'abbé de

Saint-Vincent, président à mortier en 1686, mort le 17 octobre

1731. (W.)

Comme j'ai des amis et des parents tout le long des côtes de Normandie,

je sais tout ce qui s'y passe. Le roi d'Angleterre arriva à Caen le 24 de

ce mois, à quatre heures après-midi. Il y trouva mylord Danchot (_sic_),

le colonel Canon et les principaux officiers écossois qui avoient

débarqué au Havre. Ils se saluèrent avec tant de marques de tendresse que

ce prince en eut les larmes aux yeux. Ils furent très-contents de lui. Ce

prince partit le lendemain, à cinq heures du matin, pour aller à son

armée, composée de vingt mille hommes de bonnes troupes, sans compter les

dix mille qui doivent s'embarquer au Havre, où M. de Choiseul étoit déjà

arrivé, et où le marquis de Nesmond, frère d'un de mes amis, avoit ordre

de se rendre. M. de Tourville doit mettre à la voile le 27 pour aller à

la Hogue, où le roi d'Angleterre doit s'embarquer, et l'on m'écrit du

Havre que dans peu on verra passer huit à neuf cents voiles qui iront

fondre en Angleterre. J'ai vu des lettres de la Haye. L'usurpateur étoit

à Loo, brouillé avec M. de Bavière et fort embarrassé. On dit toujours

que le Roi partira le 12 de mai; mais je ne puis croire que son voyage

soit long.

Le bibliothécaire du Vatican est mort: c'étoit un grand ennemi de la

France. L'entreprise d'Angleterre va faire un grand bruit dans ce

pays-là. Le prince de Danemarck y est, et viendra en France ensuite.

Comme vous aimez les belles choses, je vous envoie de beaux vers d'un de

mes amis de Bordeaux; en voici le sujet: Il m'envoya le jour de

l'équinoxe, que le soleil commence de remonter, une pierre gravée et

très-antique. On voit tous les signes du zodiaque à l'entour et le soleil

dans son char au milieu. Et comme on parle en même temps du voyage du Roi

et que le soleil est sa devise, M. Bétoulaud applique heureusement le

voyage du Roi autour du soleil. La pierre est en jaspe oriental et les

habiles médaillistes disent que c'est un talisman. J'ai cru que vous

seriez bien aise de voir ce petit ouvrage[445] et que vous pardonneriez à

l'auteur les trop grandes louanges qu'il donne à votre, etc., etc.

[445] Voy. dans la _Notice_, p. 100, ce que nous avons dit des

pierres gravées données au roi par Mlle de Scudéry. Celle dont il

est ici question figure encore au Cabinet des médailles sous le

no 2392, parmi les _Intailles modernes_. Sa non antiquité est

reconnue depuis longtemps.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 103 / 411 题