A M. COLBERT[387].

[387] Delort, _Voyages aux environs de Paris_, t. I, p.

141.--_Histoire de la détention des philosophes_, t. I. p. 79.

[Décembre 1663.]

Monsieur,

Quoique je n'aie presque pas l'honneur d'être connue de vous, je ne

laisse pas d'espérer que vous ne trouverez point mauvais que je prenne

non-seulement la liberté de vous écrire, mais encore celle de vous

demander une grâce; et pour vous obliger à m'écouter favorablement, je

vous protesterai d'abord que le Roi n'a point de sujette qui ait plus de

passion ni plus de zèle que j'en ai toujours eu pour sa gloire, et que

feu M. le Cardinal n'a jamais obligé personne qui ait eu plus d'estime

pour ses grandes qualités ni plus de reconnoissance de ses bienfaits.

Après cela, Monsieur, j'ose vous conjurer très-instamment, si vous le

pouvez, comme je n'en doute point, de faire que la prison de M. de

Pellisson soit un peu plus douce. Si sa vertu, sa probité, son zèle pour

le service du Roi, et la considération que je sais qu'il a toujours eue

pour vous, vous étoient bien connus, vous le regarderiez sans doute comme

un homme dont l'innocence doit être protégée par vous. Je le dis d'autant

plus hardiment, Monsieur, que j'espère que j'aurai quelque jour

l'honneur de vous le faire voir clairement. Je vous conjure donc,

Monsieur, d'avoir la bonté de faire en sorte que la mère de M. de

Pellisson, M. Rapin son beau-frère, M. Ménage et moi, ayons la liberté de

le voir une fois ou deux la semaine.

J'ose vous dire encore, Monsieur, que si vous saviez bien les choses,

vous connoîtriez que je ne vous demande rien que de juste, lorsque je

vous conjure d'adoucir la prison de mon ami. J'ose même vous assurer,

Monsieur, que cette douceur sera glorieuse au Roi, pour le service duquel

je suis assurée que M. de Pellisson voudroit donner toutes choses,

jusques à sa propre vie, et je vous assure aussi que vous ne pouvez rien

faire de plus juste ni de plus honnête. Je n'ose vous dire, Monsieur, que

j'aurai une reconnoissance éternelle de cette grâce, si vous me

l'accordez; mais je vous assure que vous obligerez un nombre infini

d'honnêtes gens en obligeant mon ami. Si j'eusse cru ne vous importuner

pas, je vous aurois demandé un quart d'heure d'audience pour vous dire ce

que je vous écris et peut-être quelque chose de plus; mais n'ayant osé le

faire, je me suis hasardée de vous écrire sans vouloir employer personne

auprès de vous, quoique j'aie beaucoup d'amis par qui j'eusse pu vous

faire prier; mais j'ai mieux aimé ne devoir rien qu'à votre propre

générosité. Voilà, Monsieur, quels sont les sentiments d'une personne qui

aura beaucoup de joie si vous voulez bien qu'elle ait l'honneur d'être

toute sa vie, Monsieur, votre très-humble, très-obligée et

très-obéissante servante,

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 67 / 411 题