Mes caisses ont été embarquées hier pour Rotterdam; il ne me reste ici
de butin que ce qu'on enferme dans un sac de nuit pour un voyage de
cinq à six jours.
Le prince et la princesse de Galitzin font tout leur possible pour me
retenir jusqu'à la fin du mois; ils prétendent que je devrais attendre,
à côté d'eux, la dernière résolution de la cour de Russie sur un projet
dont l'impératrice même a fixé l'accomplissement dans le courant de ce
mois; mais il n'en sera rien; l'édition de son ouvrage n'est pas encore
achevée; j'ai accordé dans ma tête une huitaine à l'imprimeur; passé ce
terme, finira la besogne qui voudra. Malgré toutes les attentions de
mes hôtes, malgré la beauté du séjour de La Haye, je sèche sur pied; il
faut que je vous revoie tous. Qui m'aurait dit, lorsque je partis de
Paris, qu'un voyage que j'imaginais de cinq à six mois serait presque
trois fois plus long? Je lui aurais bien répondu qu'il en aurait menti
par sa gorge. Enfin, je vais regagner mes foyers pour ne les plus
quitter de ma vie: le temps où l'on compte par année est passé, et
celui où il faut compter par jour est venu; moins on a de revenu, plus
il importe d'en faire un bon emploi J'ai peut-être encore une dizaine
d'années au fond de mon sac. Dans ces dix années, les fluxions, les
rhumatismes, et les restes de cette famille incommode en prendront
deux ou trois; tâchons d'économiser les sept autres pour le repos et
les petits bonheurs qu'on peut se promettre au delà de la soixantaine.
C'est mon projet dans lequel j'espère que vous voudrez bien me
seconder. J'avais pensé que les fibres du cœur se racornissaient avec
l'âge; il n'en est rien; je ne sais si ma sensibilité ne s'est pas
augmentée: tout me touche, tout m'affecte; je serai le plus insigne
<i>pleurnicheur</i> vieillard que vous ayez jamais connu. Adieu, mesdames et
bonnes amies; encore un petit moment et nous nous reverrons. Je vous
salue et vous embrasse de tout mon cœur. Madame de Blacy, on dit que,
pendant mon absence, quelqu'un m'a coupé l'herbe sous le pied. Si vous
êtes restée ce que vous étiez, vous auriez tout aussi bien fait de me
garder. Si vous vous êtes départie de la rigidité de vos principes,
je vous félicite de votre perversion et de votre inconstance. Comme
je vais être baisé de Mme Bouchard si elle a conservé son goût pour
l'histoire naturelle! J'ai des marbres, et tant de baisers pour les
marbres; j'ai des métaux, et tant de baisers pour les métaux; des
minéraux, et tant de baisers pour les minéraux. Comment fera-t-elle
pour acquitter toute la Sibérie? Si chaque baiser doit avoir sa place,
je lui conseille de se pourvoir d'amies qui s'y prêtent pour elle: mes
baisers, comme vous pensez bien, seront les plus petits que je pourrai;
mais la Sibérie est bien grande. Vous auriez fait la même faute que
moi, si vous m'aviez laissé oublier de M. et Mme Digeon. Dites encore
un petit mot de moi à M. Gaschon, si vous le revoyez avant moi. Il
n'aura pas encore résigné sa charge de satellite du plaisir, la plus
excentrique de toutes les planètes, qui le promène avec elle sur toutes
sortes d'horizons. Adieu, mes bonnes amies; adieu; je reparaîtrai
bientôt sur le vôtre, et pour ne plus m'en éloigner.