Ce n'est pas un voyage agréable que j'ai fait; c'est un voyage
très-honorable: on m'a traité comme le représentant des honnêtes
gens et des habiles gens de mon pays. C'est sous ce titre que je me
regarde, lorsque je compare les marques de distinction dont on m'a
comblé, avec ce que j'étais en droit d'en attendre pour mon compte.
J'allais avec la recommandation du bienfait, beaucoup plus sûre
encore que celle du mérite; et voici ce que je m'étais dit: Tu seras
présenté à l'impératrice; tu la remercieras; au bout d'un mois, elle
désirera peut-être de te voir; elle te fera quelques questions; au bout
d'un autre mois, tu iras prendre congé d'elle, et tu reviendras. Ne
convenez-vous pas, bonnes amies, que ce serait ainsi que les choses se
seraient passées dans toute autre cour que celle de Pétersbourg?
Là, tout au contraire, la porte du cabinet de la souveraine m'est
ouverte tous les jours, depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à
cinq, et quelquefois jusqu'à six. J'entre; on me fait asseoir, et je
cause avec la même liberté que vous m'accordez; et en sortant, je suis
forcé de m'avouer à moi-même que j'avais l'âme d'un esclave dans le
pays qu'on appelle des hommes libres, et que je me suis trouvé l'âme
d'un homme libre dans le pays qu'on appelle des esclaves.
Ah! mes amies, quelle souveraine! quelle extraordinaire femme! On
n'accusera pas mon éloge de vénalité, car j'ai mis les bornes les plus
étroites à sa munificence; il faudra bien qu'on m'en croie, lorsque je
la peindrai par ses propres paroles; il faudra bien que vous disiez
toutes que c'est l'âme de Brutus sous la figure de Cléopâtre; la
fermeté de l'un et les séductions de l'autre; une tenue incroyable dans
les idées avec toute la grâce et la légèreté possibles de l'expression;
un amour de la vérité porté aussi loin qu'il est possible; la
connaissance des affaires de son empire, comme vous l'avez de votre
maison: je vous dirai tout cela, mais quand? Ma foi, je voudrais bien
que ce fut sous huitaine, car il en faut moins pour arriver de La Haye
à Paris du train dont je suis revenu de Pétersbourg à La Haye; mais Sa
Majesté Impériale et le général Betzky, son ministre, m'ont chargé de
l'édition du plan et des statuts des différents établissements que la
souveraine a fondés dans son empire pour l'instruction de la jeunesse
et le bonheur de tous ses sujets. J'irai le plus vite que je pourrai,
car vous ne doutez pas, bonnes amies, que je ne sois aussi pressé de me
restituer à ceux qui me sont chers qu'ils peuvent l'être de me revoir.
Sachez, en attendant, qu'il s'est fait trois miracles en ma faveur:
le premier, quarante-cinq jours de beau temps de suite, pour aller;
le second, cinq mois de suite dans une cour, sans y donner prise à la
malignité; et cela, avec une franchise de caractère peu commune et qui
prête au <i>torquet</i> des courtisans envieux et malins; le troisième,
trente jours de suite d'une saison dont on n'a pas d'exemple, pour
revenir, sans autre accident que des voitures brisées: nous en avons
changé quatre fois. Combien de détails intéressants je vous réserve
pour le coin du feu! Je commence à perdre les traces de vieillesse que
la fatigue m'avait données; il me serait si doux de vous retrouver avec
de la santé, que je me flatte de cette espérance. Je compte beaucoup
sur les soins de Mme de Blacy, et sur ceux de Mme Bouchard; je les
salue et les embrasse toutes deux. Mme Bouchard, qui ne pardonne pas
aisément une bagatelle, me permettra apparemment de garder un long et
profond ressentiment d'un mal qui ne m'a pas encore quitté. La première
fois que vous verrez M. Gaschon, dites-lui que si son affaire n'est pas
faite, ce n'est pas que je l'aie oubliée; les circonstances n'étaient
guère propres au succès dans un pays où la souveraine calcule. J'ai
vu Euler, le bon et respectable Euler, plusieurs fois: c'est l'auteur
des livres dont votre neveu a besoin. J'espère qu'il sera satisfait.
La princesse de Galitzin en avait fait son affaire avant mon départ,
et depuis mon arrivée, le prince Henri s'en est chargé. Vous me direz:
Pourquoi se reposer sur d'autres de ce qu'on peut faire soi-même? C'est
que l'édition d'un des volumes publiés à Pétersbourg est épuisée,
et que l'édition de l'autre volume s'est faite à Berlin, où je
n'ai pas voulu passer, quoique j'y fusse invité par le roi. Ce n'est
pas l'eau de la Néva qui m'a fait mal, c'est une double attaque
d'inflammation d'entrailles en allant; ce sont des coliques et un mal
effroyable de poitrine causés par la rigueur du froid à Pétersbourg,
pendant mon séjour; c'est une chute dans un bac à Mittau, à mon retour,
qui ont pensé me tuer; mais la douleur de la chute et les autres
accidents se sont dissipés; et si votre santé était à peu près aussi
bonne que la mienne, je serais fort content de vous.
J'avais laissé Grimm malade à Pétersbourg; il est convalescent et
au moment de son retour; il revient l'âme navrée de douleur: la
landgrave de Darmstadt, qu'il avait accompagnée, son amie, la mère de
la grande-duchesse, vient de mourir. Je ne saurais vous dire l'étendue
de la perte qu'il fait en cette femme. Ma fille m'apprend que, pendant
mon absence, vous avez eu quelque bonté pour elle; je vous en fois
bien mes remerciements. Ne craignez rien pour ma santé; nous nous
retirons de bonne heure, nous ne soupons presque pas. Je n'ai pas
encore le courage de travailler; il faut laisser le temps à mes membres
disloqués de se rejoindre; c'est l'affaire du sommeil; aussi, depuis
mon retour, je dors huit à neuf heures de suite. Le prince a son
travail politique; la princesse mène une vie qui n'est guère compatible
avec la jeunesse, la légèreté de son esprit, et le goût frivole de son
âge; elle sort peu; ne reçoit presque pas compagnie, a des maîtres
d'histoire, de mathématiques, de langues; quitte fort bien un grand
dîner de cour pour se rendre chez elle à l'heure de sa leçon, s'occupe
de plaire à son mari; veille elle-même à l'éducation de ses enfants;
a renoncé à la grande parure; se lève et se couche de bonne heure, et
ma vie se règle sur celle de sa maison. Nous nous amusons à disputer
connue des diables; je ne suis pas toujours de l'avis de la princesse,
quoique nous soyons un peu férus tous deux de l'antiquomanie, et il
semble que le prince ait pris à tâche de nous contredire en tout:
Homère est un nigaud; Pline, un sot fieffé; les Chinois, les plus
honnêtes gens de la terre, et ainsi du reste. Comme tous ces gens-là
ne sont ni nos cousins, ni nos intimes, il n'entre dans la dispute
que de la gaieté, de la vivacité, de la plaisanterie, avec une petite
pointe d'amour-propre qui l'assaisonne. Le prince, qui a tant acquis
de tableaux, aime mieux avouer qu'il ne s'y connaît pas que
d'accorder le mérite de s'y connaître à aucun amateur.
Bonjour, mes bonnes amies; agréez mon tendre respect, et me croyez tout
à vous, comme j'étais et je serai toute ma vie.