Après avoir fait sept cents lieues en vingt-deux jours, je suis arrivé
à La Haye, le 5 de ce mois, jouissant d'une très-bonne santé, et moins
fatigué de cette énorme route que je ne l'ai quelquefois été d'une
promenade. Je vous reviens comblé d'honneurs. Si j'avais voulu puiser
à pleines mains dans la cassette impériale, je crois que j'en aurais
été fort le maître; mais j'ai mieux aimé faire taire les médisants de
Pétersbourg et me faire croire des incrédules de Paris. Toutes ces
idées qui remplissaient ma tête en sortant de Paris se sont évanouies
pendant la première nuit que j'ai passé à Pétersbourg. Ma conduite en
est devenue plus honnête et plus haute. N'espérant rien et ne craignant
rien, j'ai pu parler comme il me plaisait. Quand aurons-nous la douceur
de nous revoir? Peut-être sous quinzaine; peut-être aussi beaucoup
plus tard. L'impératrice m'a chargé de l'édition des Règlements de ses
nombreux et utiles établissements. Si le libraire hollandais est un
arabe, à son ordinaire, je le plante là, et je viens imprimer à Paris.
Si j'en puis obtenir un traitement raisonnable, je reste jusqu'à la
fin de ce cette tâche qui ne sera pourtant pas éternelle. Quoique la
saison ait été si belle que, soumise à nos ordres, elle ne l'aurait
pas été davantage; que nous ayons eu les plus belles journées et les
routes les meilleures, cela n'a pas empêché que nous n'ayons laissé en
chemin quatre voitures fracassées. Quand je me rappelle le passage de
la Dwina, à Riga, sur des glaces entr'ouvertes d'où l'eau jaillissait
autour de nous, qui s'abaissaient et s'élevaient sous le poids de notre
voiture, et craquaient de tous côtés, je frémis encore de ce péril.
J'ai pensé me briser un bras et une épaule en passant dans un bac
à Mittau où une trentaine d'hommes étaient occupés à porter en l'air
notre voiture au hasard de tomber et de nous précipiter tous pêle-mêle
dans la rivière. Nous avons été forcés à Hambourg d'envoyer nos malles
à Amsterdam, par un chariot de poste; une voiture un peu chargée
n'aurait jamais résisté à la difficulté des chemins.
Je suis chez le prince de Galitzin, dont vous pouvez concevoir la joie
en me revoyant par celle que vous ressentirez ou un peu plus tôt ou un
peu plus tard.
Je crois déjà vous avoir dit qu'après m'avoir fait l'accueil le plus
doux, permis l'entrée de son cabinet tous les jours depuis trois heures
jusqu'à cinq ou six, l'impératrice a bien voulu souscrire à toutes
les demandes que je lui ai faites en prenant congé d'elle: je lui ai
demandé de satisfaire aux dépenses de mon voyage, de mon séjour et
de mon retour, lui faisant remarquer qu'un philosophe ne voyageait
pas en grand seigneur; elle me l'a accordé; je lui ai demandé une
bagatelle qui tirait tout son prix d'avoir été à son usage; elle me l'a
accordée, et accordée avec une grâce et des marques de l'estime la plus
distinguée. Je vous raconterai cela, si ce n'est pas déjà une affaire
faite. Je lui ai demandé un des officiers de sa cour pour me remettre
sain et sauf où je désirerais, et elle me l'a accordé, ordonnant
elle-même la voiture et tous les apprêts de mon voyage.
Mesdames et bonnes amies, je vous jure que cet intervalle de ma vie a
été le plus satisfaisant qu'il était possible pour l'amour-propre. Oh!
parbleu, il faudra bien que vous m'en croyiez sur ce que je vous dirai
de cette femme extraordinaire! Car mon éloge n'aura pas été payé, et
ne sortira pas d'une bouche vénale. Je vous salue, vous embrasse, et
vous présente mon tendre respect. Vous êtes bien injustes si vous ne
croyez pas que je vous rapporte les mêmes sentiments que j'avais en me
séparant de vous; ce n'est pas mon cœur, ce seront vos âmes qui seront
changées.
Je présente mon respect à Mme Bouchard. Si vous voyez M. Gaschon,
rappelez-moi à son souvenir. Mademoiselle, je vous embrasse de tout mon
cœur. Mais, est-ce que votre santé n'est pas rétablie?