MESDAMES ET BONNES AMIES,

Plus je connais ce pays-ci, mieux je m'en accommode. Les soles, les

harengs frais, les turbots, les perches, et tout ce qu'ils appellent

<i>waterfish</i> sont les meilleures gens du monde. Les promenades sont

charmantes; je ne sais si les femmes sont bien sages; mais avec leurs

grands chapeaux de paille, leurs yeux baissés, et ces énormes fichus

étalés sur leur gorge, elles ont toutes l'air de revenir du salut ou

d'aller à confesse. Les hommes ont du sens; ils entendent très-bien

leurs affaires; ils sont bien possédés de l'esprit républicain; et cela

depuis les premières conditions jusqu'aux dernières. J'ai entendu dire

à un bourrelier-bâtier: «Il faut que je me hâte de retirer mon enfant

du couvent; je crains qu'elle ne prenne là un peu de cette bassesse

monarchique.» C'était une fille qu'il faisait élever à Bruxelles.

Je ne m'étendrai pas sur ce pays-ci; je veux avoir à vous en parler à

mon aise au coin de votre foyer, lorsque j'aurai le bonheur de vous

y retrouver; car j'espère que vous voudrez bien vous conserver pour

vos amis; pour moi qui ai bien résolu de vous aimer toute votre vie

et toute la mienne, et qui, par cette raison et beaucoup d'autres, la

désire fort longue.

La princesse est revenue de son voyage. C'est une femme très-vive,

très-gaie, très-spirituelle, et d'une figure assez aimable; plus

qu'assez jeune, instruite et pleine de talents; elle a lu; elle sait

plusieurs langues; c'est l'usage des Allemandes; elle joue du clavecin

et chante comme un ange; elle est pleine de mots ingénus et piquants;

elle est très-bonne: elle disait hier, à table, que la rencontre des

malheureux est si douce qu'elle pardonnerait volontiers à la Providence

d'en avoir jeté quelques-uns dans les rues. Nous avions un butor qui

se repentait de ne s'être pas fait peindre à Paris; elle lui demanda

s'il n'y était pas au temps d'Oudry[234].Elle est est d'une extrême

sensibilité; elle en a même un peu trop pour son bonheur. Comme elle a

des connaissances et de la justesse, elle dispute comme un petit lion.

Je l'aime à la folie, et je vis entre le prince et sa femme, comme

entre un bon frère et une bonne sœur.

C'est ici qu'on emploie bien son temps; point d'importuns qui viennent

vous prendre toutes vos matinées; le malheur est qu'on se couche fort

tard, et qu'on se lève de même. Notre vie est tranquille, sobre et

retirée.

J'ai vu ici deux vieillards qui ont eu jusqu'à présent, qu'ils

sont un peu sous la remise, où ils se trouvent mal et avec raison,

la plus grande influence dans les affaires du gouvernement. A leur air

grave, à leur ton sentencieux et sévère, en vérité il me semblait que

j'étais entre les Fabius et les Régulus; rien ne rappelle les vieux

Romains comme ces deux respectables personnages-là: ce sont les deux

Bentink, l'un Charles Bentink, et l'autre Bentink, comte de Rhoone.

J'ai fait deux ou trois petits ouvrages assez gais[235]. Je ne sors

guère; et quand je sors, je vais toujours sur le bord de la mer, que

je n'ai encore vue ni calme ni agitée; la vaste uniformité accompagnée

d'un certain murmure incline à rêver; c'est là que je rêve bien.

J'ai cherché des livres très-inutilement; les étrangers ont enlevé tous

ceux dont j'espérais me pourvoir.

Je commence à sentir la mauvaise pièce de mon sac; c'est, comme vous

savez, mon estomac; pendant le premier mois je me suis cru guéri.

Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Je présente mes

compliments et mon respect à M. et Mme Bouchard, à M. et Mme Digeon, à

M. Duval, à qui je dois de la reconnaissance pour l'intérêt qu'il prend

à vos affaires et celui qu'il a bien voulu prendre aux miennes. Ne me

laissez pas oublier par M. Gaschon, lorsqu'il vous apparaîtra. Je vous

souhaite une prompte et heureuse fin d'affaires domestiques. Je vous

suis attaché pour tant que je vivrai; et en quelque lieu que le ciel me

promène, je vous y porterai dans mon cœur.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 176 / 189 题