MESDAMES ET BONNES AMIES,

J'ai fait un second voyage au Grandval. J'y ai passé la vie la plus

agréable; des jours partagés entre le travail, la bonne chère, la

promenade et le jeu; et puis cette liberté illimitée qu'accorde la

maîtresse de la maison à ses hôtes, et qu'en vérité l'on n'a pas chez

soi.

Je suis revenu à Paris quatre ou cinq jours après la Saint-Martin,

l'âme pleine d'inquiétude. Si j'étais homme à pressentiments, je vous

dirais que j'en avais. Il est inouï tout ce que j'ai souffert depuis

mon retour; sans la distraction d'un travail forcé, je crois que j'en

serais devenu fou. Premièrement, une scène violente entre le Baron et

moi; scène dans laquelle le tort était de mon côté. Secondement, toutes

sortes de commissions déplaisantes du prince de Galitzin, de Grimm et

d'autres. Troisièmement, mes attaques de néphrétique, plus faibles,

mais toujours fort incommodes. Quatrièmement, et cela est à la lettre,

le remords continuel de me dire perpétuellement: Il faut écrire à mes

amies, elles sont inquiètes; ce silence les trouble; et d'arriver d'un

jour à l'autre au lendemain sans l'avoir fait. Cinquièmement, le

désagrément d'avoir donné tout mon temps, tous mes soins, toute ma

peine à l'ouvrage de l'abbé Galiani, et de n'en recueillir que chagrin

par une petite femme tracassière qui se mêle de tout et qui brouille

tout, parce qu'elle se croit bonne à tout, et que dans le vrai,

elle n'est bonne à rien. Sixièmement, l'indisposition de ma fille,

qui est tourmentée par un vomissement opiniâtre, qui me désespère.

Septièmement, d'avoir tout fait au monde pour prévenir un grand malheur

et de n'avoir pu l'empêcher: l'homme que j'estimais s'est, il y a huit

jours, cassé la tête de deux coups de pistolet; et la mienne n'en est

pas encore remise.

Je pourrais ajouter un huitièmement, c'est une alarme terrible qu'on

ignore ici, parce que j'ai pu seul remédier à tout: je travaille la

nuit, comme vous savez; je travaillais donc, et j'étais si las de

fatigue et de peine, que je me suis endormi la tête sur mon bureau;

tandis que je dormais, soit que ma lumière soit tombée sur mes papiers,

ou autrement, le feu a pris à tout ce qui m'environnait; la moitié

des livres et des papiers qui étaient sur ma table ont été brûlés;

heureusement je n'ai rien perdu d'essentiel Je me suis tu de cet

accident, parce qu'un mot indiscret là-dessus aurait suffi pour ôter à

jamais le repos à ma femme. J'ai si bien pris mes précautions, qu'il

n'est pas resté le moindre indice de l'accident qu'elles ont couru et

moi aussi.

Pardonnez-moi; recevez mes respects, plaignez-moi, et revenez toutes

trois, si vous voulez voir combien vous êtes sincèrement respectées, et

tendrement aimées.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 174 / 189 题