MESDAMES ET BONNES AMIES,

Il faut pourtant vous rendre compte de ma mauvaise conduite. Je me

remets à ce vendredi matin où je fus enlevé d'Isle entre dix et onze

heures. Nous arrivâmes à Châlons sur les six heures du soir. Mme Duclos

entend des chevaux, une voiture qui entre dans sa rue; elle accourt sur

la porte; elle croit aller embrasser Mme de Meaux et Mme de Prunevaux,

qu'elle attendait: jugez de son étonnement, lorsqu'elle me vit, moi

qu'elle n'attendait pas. Je n'en fus pas moins bien reçu.

Je croyais Mme de Meaux à Bourbonne, retenue sur son lit par une

maladie de femme; elle m'avait écrit à Langres que le docteur Juvet

l'avait condamnée à y rester jusqu'au 25; j'allais sans savoir sa

marche; elle, sans savoir la mienne; et la chose n'aurait pas été mieux

quand elle aurait été concertée. À sept heures, une heure après moi,

autre postillon, autres chevaux, autre voiture: c'est Mme de Meaux,

Mme de Prunevaux, et un M. de Foissy, écuyer de M. le duc de Chartres,

homme de trente ans, mais avec la raison, le jugement de quarante-cinq;

plein d'égards, de douceur, de politesse, d'agréments et de

gaieté; il avait été conduit à Bourbonne par une sciatique gagnée au

service des grands. Là, il avait connu ces daines; il avait pris pour

elles beaucoup de goût, elles pour lui; il avait retardé son retour

pour les accompagner; il avait cédé sa chaise de poste à une des femmes

de chambre; il avait pris la place vacante dans la voiture de Mme de

Meaux; elles l'avaient mené à Vandœuvre chez M. de Provenchères, qu'il

ne connaissait point, et dont il n'était pas connu, et où il avait été

accueilli comme il le méritait; il arrivait à Châlons chez M. Duclos,

qu'il ne connaissait point, et dont il n'était point connu davantage,

et qui ne l'en accueillit pas moins bien.

Nous voilà donc tous à la fois à Châlons, chez M. Duclos; sa femme

était vraiment folle de nous avoir. Je n'ai pas vu de ma vie

une créature plus heureuse; tout ce qu'il est possible de faire pour

vous rendre sa maison agréable, elle l'a fait, et avec une âme et des

démonstrations qui ne se rendent pas; cela était à voir. J'ai passé à

Châlons le samedi et le dimanche; j'en suis parti le lundi matin; Mme

de Meaux et les autres y sont restés deux jours de plus. Le dimanche,

c'était la clôture du théâtre, nous allâmes à la comédie. Celui qui fit

le compliment me savait au spectacle, et me régala publiquement d'un

compliment qui n'était pas trop mal fait. Vous me connaissez; jugez de

mon embarras; je m'étais baissé, baissé, baissé dans la toge; peu s'en

fallait que je ne fusse perdu, par pudeur, sous les cotillons des dames.

Tandis que tout dormait encore, excepté la maîtresse de la maison, on

mit nos chevaux; nous déjeunâmes et nous prîmes congé; la bonne Ductos

fondait en larmes; son mari en faisait autant; je pleurais aussi; et

mon petit gendre était sorti, de peur que la même envie ne le prît.

J'ai su que la même scène douloureuse s'était renouvelée en se séparant

d'avec Mme de Meaux. Je suis arrivé ici le 26 septembre à la chute

du jour; j'y serais arrivé pour dîner, si notre postillon, au sortir

de Château-Thierry, n'avait pas pris la route de Soissons au lieu de

prendre celle de Paris. Nous partîmes de Château-Thierry à huit heures

et demie du matin, et grâce à cette erreur, forcés de revenir trois

lieues sur nos pas, nous nous retrouvâmes, à quatre heures du soir, à

Château-Thierry.

Je ne manque pas d'embarras journaliers et d'affaires courantes; jugez

de ce que j'en ai trouvé d'accumulées après deux mois d'absence.

Ma femme était en bonne santé, ma fille avait été malade, mais

très-malade, elle l'était encore; elle va mieux. Pour moi, j'ai déjà

perdu tout ce que j'avais ramassé d'embonpoint, de force et de gaieté

sur les grands chemins. Les trois premiers jours, il me semblait vivre

dans une atmosphère infecte. Je me suis donné tant de peine et de

mouvement, que la machine s'est dérangée; j'ai été malade trois jours

sans pouvoir sortir; cela s'est passé, et trois jours après cela m'a

repris; c'est l'estomac qui périclite; ce sont les intestins qui font

mal leurs fonctions. Ma fête est venue, il a fallu, pour l'amusement

des autres, se prêter à une petite débauche de table.

J'allai voir, tout en arrivant, M. et Mme Digeon. Je ne trouvai

que madame avec l'habit de deuil et le visage de la gaieté et

de la santé. J'y causai environ deux heures. Hier, je rencontrai

M. Digeon; nous nous embrassâmes fort tendrement. Je lui dis tout

le bien que je pensais et que vous pensiez de toi Quelques jours

auparavant, j'étais allé faire visite à Mme Bouchard; j'y passai la

soirée fort gaiement; nous filmes là, elle, l'abbé de La Chau[232] et

moi, de la philosophie très-folle et très-solide. Je toi trouvai bon

visage. Notre arrangement pour les papillons, s'ils viennent, est tout

convenu: autant de baisers que de papillons; mais pas un baiser à la

même place; et comme il y aura beaucoup de papillons, j'espère qu'il

n'y aura pas la largeur de l'ongle sur toute ma personne qui ne soit

baisée plusieurs fois; à moins que la dame n'aime mieux racheter tant

de baisers à donner pour un seul qu'elle recevra et que je placerai à

mon choix J'ai été à la Briche, où M. Grimm et Mme d'Épinay se sont

réfugiés contre les maçons qui démolissent le pignon sur la rue de la

maison qu'occupe ou qu'occupait Mme d'Épinay, rue Sainte-Anne. À force

de travailler, je suis au courant de mes affaires; ma santé et ma

gaieté reviendront; quand? quand vous reviendrez. J'ai et je donne à

tout le monde l'espérance que ce sera incessamment; cette espérance est

si douce, que tout le monde la prend tout de suite. Je vous embrasse

toutes de tout mon cœur; je commence par maman.

Ne m'accusez pas, ni elle non plus, d'avoir oublié le jour de ma

naissance; ce jour-là ce fut celui de sa fête, et celui où on toi

préparait au loin un joli enfant qui l'aimera, la respectera, toi

restera attaché toute sa vie. Après maman, de droit, c'est mon

amoureuse. Si je voulais, je ne toi dirais pas la moindre petite

douceur, parce qu'elle me connaît, qu'elle est sûre de moi, et que mon

éloignement, mon silence, mon absence, ne peuvent toi donner aucun

souci sur mes sentiments. Pour vous, mademoiselle Volland, rendez-vous

justice à vous-même, et tout sera dit; et puis vous prenant toutes

les trois à la fois, je vous réitérerai ce que je vous ai promis mille

fois, que vous m'êtes infiniment chères autant que jamais; que vous ne

pouvez cesser de me l'être, et que j'ai résolu; oh! non; ce n'est pas

une résolution, c'est un penchant très-vrai, très-ancien, toujours

le même, qui me presse vers vous, auquel je ne résiste ni ne cherche à

résister. Revenez, revenez et vous me trouverez tel peut-être que vous

ne me supposez pas, mais tel que j'ai toujours été.

Bonjour, mes bonnes, mes tendres amies; bonjour.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 171 / 189 题