MESDAMES ET BONNES AMIES,

Grondez-moi un peu; mais plaignez-moi beaucoup. Je me porte bien, je ne

sais pour jusqu'à quand. Joignez à l'accablement du travail celui de la

chaleur; je ne crois pas avoir autant travaillé de ma vie. Je me couche

de bonne heure; je me lève de grand matin; et tant que la journée

dure, je suis attaché à mon bureau. Je veux absolument qu'à votre

retour, vous me trouviez dégagé de tout lien. Mes libraires veulent

publier deux volumes à la fois; ainsi voyez-moi entouré de planches

de la tête aux pieds. L'absence de Grimm me donne une peine que je ne

connaissais pas[218] Je ne voudrais pas, pour autant d'or que je suis

gros, continuer cette corvée le reste de ma vie. Et puis l'ouvrage de

l'abbé Galiani[219] qu'il a fallu lire, relire et corriger. Ajoutez

à cela toutes les distractions occasionnées par la bienfaisance et

les importuns, qui, sûrs de me trouver chez moi, s'y rendent plus

communs que jamais. Vous m'adressez des reproches de tous côtés;

il m'en vient d'Isle par mon amoureuse, il m'en vient de la rue des

Vieux-Augustins par Mme Bouchard, il m'envient de la rue Sainte-Anne

par M. Digeon; et ceux que je me fois à moi-même, je vous assure que

ce ne sont pas les moins durs. Malgré ma négligence, si vous ne voulez

pas me châtier trop durement, croyez que je vous suis aussi tendrement

attaché que jamais.

J'oubliais, parmi les occupations qui prennent mon temps, les soins

que je prends de l'éducation de mon enfant: ah! mademoiselle, la jolie

enfant que j'ai là. Je vous jure qu'elle vous ferait tourner la tête à

toutes. Il est incroyable le chemin que cette imagination a fait toute

seule, combien cela a rêvé! combien cela a réfléchi! combien cela a vu

de choses! Il y a quelques jours que je lui confiai un ouvrage assez

fort pour son âge; à moitié de la lecture, elle me dit: «Cet homme-là

ne m'a rien appris jusqu'à présent; j'en savais autant que lui»; et

je jugeai aux réponses qu'elle fit à mes questions qu'elle disait vrai

Voilà tout mon bonheur pendant votre absence.

Bonjour, mes bonnes et tendres amies, comptez que les moments que je

pourrai vous refuser, je vous les restituerai bien à votre retour.

Je me prosterne aux pieds de maman, et je la supplie de ne me plus

faire les gros yeux. Je tâcherai à l'avenir d'être un peu plus joli

garçon. J'embrasse Mme de Blacy de tout mon cœur. Vous, mademoiselle,

tendez-moi la main et faisons la paix. Quand j'y pense, je ne conçois

pas moi-même comment on peut alarmer, inquiéter, faire du mal à celle

qu'on aime, quand il ne faut que quatre lignes bien douces pour le

lui épargner, et que l'âme, toujours la même, en dicterait un cent

tout de suite. Je vous prie de dire à Mme de Blacy que je n'ai rien

négligé jusqu'à présent de toutes les petites commissions qu'elle m'a

données; je ne désespère point des bons offices de M. Fontaine: un

homme qui craint de s'éloigner sans donner signe de vie me paraît bien

intentionné. M. Fontaine m'est venu voir purement et simplement pour me

rassurer sur son silence et son absence. J'oubliais de vous dire que

j'avais risqué d'aller voir Mme Bouchard, et que j'avais été effrayé au

premier aspect de son mari; il faut qu'il ait été à toute extrémité.

J'ai bien peur qu'elle n'ait un peu enchéri sur les injures dont on

l'avait chargée pour moi.

Bonjour, mesdames et tendres amies, Aimez-moi toujours avec mon

défaut; je tâcherai de m'amender. Voilà pourtant un Salon qui me va

tomber sur le corps[220]. C'est bien dommage que je ne puisse plus vous

rendre compte de mes pensées comme autrefois; je vous proteste que

nous y perdons tous des moments fort doux. Avez-vous fait de belles

récoltes? Êtes-vous bien riches cette année? Quoique je ne vous dise

rien de ma vie, ne me laissez rien ignorer de la vôtre, à laquelle je

ne saurais prendre un médiocre intérêt sans être le plus ingrat des

hommes.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 157 / 189 题