Vous ne voulez pas que je me fâche; je ne me fâcherai pas. Je vais vous
parler du plus beau sang-froid, puisque vous l'aimez mieux. Je vous ai
dépêché sous le contre-seing de M. d'Ormesson un paquet qui contenait
une brochure avec une lettre. Je n'ai point entendu parler de ce paquet.
Je vous ai demandé par une lettre suivante si ce paquet vous était
parvenu. Pas plus de nouvelles de cette lettre que du paquet qui l'a
précédée.
Je vous suppliais par une troisième lettre de prier maman de vouloir
bien être un élève de Gatti. Pas un mot de réponse là-dessus.
En sorte qu'il m'est absolument impossible de deviner pourquoi vous
êtes à peu près contente de mon exactitude, puisque je ne
m'aperçois pas qu'il vous parvienne un mot de moi.
C'est un pieux M. de Saint-Fargeau qui a jugé le colporteur et le
garçon épicier[210]. Ce même homme opinait, il y a peu de temps, à
appliquer un fils à la question pour le rendre accusateur de son père;
il disait qu'il y avait des casuistes qui autorisaient cette atrocité.
Un jeune conseiller lui répondit: «J'ai peu lu vos casuistes; j'ignore
ce qu'ils permettent; mais je connais la nature qui les défend.»
Croiriez-vous bien que cette fille qui a été baptisée garçon risque
de perdre son état? et cela vraisemblablement par une étourderie de
sacristain.
Vous ai-je dit que j'avais appris, découvert par la voie de Pantin et
de Mlle Guimard, que ce dîner clandestin avec M. Dubucq devait se faire
chez Mme de Coaslin? J'ai beau lire et relire vos lettres, elles ne me
rappellent jamais ce que je vous ai ou n'ai pas dit.
J'avais trois amis: j'étais froidement avec l'un; presque brouillé
avec l'autre; le troisième était malade à mourir. Cette position
m'avait causé un tel dégoût des hommes, que j'ai été sur le point de me
claquemurer.
Le Baron est de retour; je dînai hier lundi avec lui Cela s'est
un peu rajusté. L'abbé Galiani y était; il prêcha beaucoup contre
l'exportation des grains, et cela par une raison qui n'est pas commune:
c'est qu'il faut laisser subsister les mauvaises fois partout où il n'y
a pas dans le ministère des hommes d'assez de tête pour faire exécuter
les bonnes en pourvoyant aux inconvénients des innovations les plus
avantageuses.
Il prêcha contre la faveur accordée à l'agriculture par une raison
très-bizarre: il disait que l'agriculture était la plus importante des
conditions, et qu'il avait fallu plus de quatre mille ans d'efforts
pour l'avilir, et que chercher à la tirer de cet avilissement c'était
travailler à réduire les ducs et pairs à rien, et à mener le roi dans
son Parlement accompagné de douze boulangers. «D'accord, l'abbé, lui
répondis-je; mais dans douze mille ans d'ici» Oh! combien de choses on
peut faire sans conséquence pour les laboureurs, avant que le cortège
du roi en soit composé!
Voltaire a publié deux tables agréables toutes doux, mais la
première charmante: <i>le Marseillais et le Lion; les Trois Empereurs
en Sorbonne.</i> On risquerait de vous les envoyer, si l'on pouvait
seulement se promettre de savoir qu'elles vous sont ou ne vous sont pas
parvenues. Je ne me tâche pas, vous voyez bien, on ne saurait être plus
modéré.
À propos du singulier abbé, il avait autrefois entrepris l'apologie de
Tibère et de Néron. Il entama hier celle de Caligula. Il prétendait
que Tacite et Suétone n'étaient que des pauvres gens qui avaient forci
leurs ouvrages des impertinents propos de la populace.
J'aime encore mieux ces folies-là qui marquent du génie, des lumières,
un penseur, que de plates et fastidieuses rabâcheries sur Jésus-Christ
et ses apôtres.
Le Baron fit pourtant une observation qui m'était venue longtemps avant
lui: c'est par quel tour bizarre la religion d'un homme qui avait passé
sa vie et qui l'avait perdue pour avoir prêché contre les temples et
les prêtres était pleine de temples et de prêtres.
Je n'entends pas comment ou ne passe que deux jours à Isle, quand
on fait tant que d'y aller. Je ne doute pas que ces deux jours ne
se soient passés bien gaiement: les hôtesses du château ne sont pas
tristes, ni les survenants non plus.
Je n'aime pas les femmes méchantes; cela est presque contre nature.
C'est à nous qui sommes forts qu'il appartient d'être méchants. Si M.
Évrard vous a tenu parole, vous devez avoir eu le plaisir du spectacle
que vous vous promettiez.
On ennuie ici à plaisir ce roi de Danemark qui est tout à fait aimable.
Les pauvres têtes n'ont pu imaginer que la ressource des spectacles,
et ils lui font entendre quatorze actes en un jour[211]. Ils sont
embarrassés de remplir les journées d'un voyageur qui séjourne un mois
dans un pays où il y a de quoi voir pour dix ans.
Ce prince est souvent très-fin dans ses réponses et dans des occasions
difficiles. Le roi lui disait, en lui montrant Mme de Flavacourt: «
Sire, vous voyez cette femme-là; elle est belle; croiriez-vous qu'elle
a cinquante-huit ans? oui, cinquante-huit ans: elle est d'un an plus
jeune que moi--Sire, lui répondit le jeune souverain, je vois qu'on ne
vieillit pas dans votre royaume.»
Il en est arrivé de ce prince tout au rebours des autres; le contraire
de la feble des <i>Bâtons flottants.</i>
J'attends que l'histoire de votre remboursement et ses suites soient
finies, pour en rire à mon aise.
J'ai beau vous dire que je vous haïrai toutes si vous continuez à vous
porter mal, il n'y a que Mlle de *** à qui cela fasse peur.
Vous pouvez soupirer après l'abbé Marin tant qu'il vous plaira; je ne
veux plus m'en soucier.
Moi, je respire. La pauvre artiste [212] n'est pas encore à la barrière
de Charenton, mais elle y sera bientôt; je vous ferai ce conte-là quand
il en sera temps.
Agréez et faites agréer mon respect. Je suis toujours le même, mon
amie; oui, toujours. Revenez, si vous en doutez.