Paris, le 8 octobre 1768.
Ce n'est pas tout; M. de Laverdy a travaillé dimanche avec le roi;
et il s'en allait, plein de sécurité, à Neuville, sa maison de
campagne, pourvoir aux arrangements arrêtés. Il y attendait, le
lundi, différents particuliers à qui il avait donné rendez-vous. Il
comptait s'en revenir le mardi à ses fonctions accoutumées; mais ce
jour même, M. de Saint-Florentin lui apparut sur les dix heures. Tout
en apercevant le secrétaire d'État, M. de Laverdy lui dit: «Monsieur
le comte, c'est trop matin pour une visite»; et il avait raison. On
dit que le roi n'a jamais le visage plus serein et plus ouvert avec un
ministre que la veille de sa disgrâce. Je ne sais ce qui en est; mais
croiriez-vous bien que je n'oserais l'en blâmer? Les courtisans ont
une si grande habitude des différentes physionomies de leur maître,
que si celui-ci ne se composait pas, il serait deviné sur-le-champ, et
qu'il serait accablé de tant de sollicitations, qu'il ne parviendrait
pas à renvoyer un serviteur dont il serait mécontent, sans en affliger
un grand nombre d'autres qu'il aime peut-être. C'est une dissimulation
d'autant plus nécessaire qu'on a le caractère plus facile, sans
compter les importunités des hommes habiles à succéder et celles
de leurs protecteurs. Il n'a guère que ce moyen de se réserver la
liberté du choix, et de prévenir toutes les calomnies qui le rendraient
perplexe.
Il vient d'arriver ici une petite aventure qui prouve que tous nos
beaux sermons sur l'intolérance n'ont pas encore porté de grands
fruits. Un jeune homme bien né, les uns disent garçon apothicaire,
d'autres garçon épicier, avait dessein de faire un cours de chimie;
son maître y consentit, à condition qu'il payerait pension; le garçon
y souscrivit. Au bout du quartier, le maître demanda de l'argent, et
l'apprenti paya. Peu de temps après, autre demande du maître, à qui
l'apprenti représenta qu'il devait à peine un quartier. Le maître
nia qu'il eût acquitté le précédent. L'affaire est portée aux juges
consuls. On prend le maître à son serment: il jure. Il n'est pas plutôt
parjure que l'apprenti produit sa quittance, et voilà le maître amendé,
déshonoré: c'était un fripon qui le méritait; mais l'apprenti fut au
moins un étourdi, à qui il en a coûté plus cher que la vie. Il avait
reçu en payement ou autrement, d'un colporteur appelé Lécuyer, deux
exemplaires du <i>Christianisme dévoilé</i>; et il avait vendu un de ces
exemplaires à son maître. Celui-ci le défère au lieutenant de police.
Le colporteur, sa femme et l'apprenti sont arrêtés tous les trois;
ils viennent d'être piloriés, fouettés et marqués, et l'apprenti
condamné à neuf ans de galères, le colporteur à cinq ans, et la femme
à l'Hôpital pour toute sa vie. L'arrêt associe au <i>Christianisme
dévoilé, l'Homme aux quarante écus et les Vestales</i>[204], tragédie que
nous avons lue manuscrite. Il n'y a qu'un cri contre M. de Sartine.
Mais voyez-vous les suites de cet arrêt? Un colporteur m'apporte un
ouvrage prohibé. Si j'en achète plus d'un exemplaire, je suis censé
fauteur d'un commerce illicite, et exposé à une poursuite effroyable.
Vous connaissez l'<i>Homme aux quarante écus</i>, et vous aurez bien de la
peine à deviner par quelle raison il se trouve dans cet arrêt infamant.
C'est la suite du profond ressentiment que nos seigneurs gardent d'un
certain article <i>Tyran</i> du <i>Dictionnaire portatif</i>[205], dont vous vous
souviendrez peut-être. Ils ne pardonneront jamais à Voltaire d'avoir
dit qu'il valait mieux avoir affaire à une seule bête féroce, qu'on
pouvait éviter, qu'à une bande de petits tigres subalternes qu'on
trouvait sans cesse entre ses jambes. Et voilà la raison pour laquelle
le Dictionnaire portatif a été brûlé dans l'affaire du jeune La Barre
qui n'avait point ce livre.
Je crains bien qu'en dépit de toute sa considération, de toute sa
protection, de tous ses rares talents, de tous ses beaux ouvrages,
ces gens-là ne jouent quelque mauvais tour à notre pauvre patriarche.
Je sais bien que la postérité reversera sur eux l'ignominie dont ils
auront prétendu le couvrir; mais de quoi cela guérira-t-il l'homme
réduit en cendres? Savez-vous qu'ils ont délibéré, il y a trois jours,
de le décréter?
Je reviens sur ces deux malheureux qu'ils ont condamnés aux galères. Au
sortir de là, que deviendront-ils? Il ne leur reste plus qu'à se faire
voleurs de grands chemins. Les peines infamantes, qui ôtent à l'homme
toute ressource, sont pires que les peines capitales qui lui ôtent la
vie.
J'ai vu M. de La Fargue bien maigre, bien défait, bien jaune. Il m'a
appris d'abord de vos nouvelles, de votre santé, du désir que vous avez
de me voir à Isle, où je voudrais être; ensuite du merveilleux effet de
ma lettre à M. Trouard. Serais-je assez heureux pour que, d'une
douzaine d'affaires pareilles dont je me suis mêlé depuis trois ou
quatre mois, celle-ci, à laquelle je prends mille fois plus d'intérêt
qu'aux autres, fît précisément la seule qui manquât!
Je dois dîner un de ces jours entre M. Dubucq et une grande dame
qu'on ne me nomme pas. Vous vous doutez bien, madame de Blacy, que je
n'oublierai pas le petit cousin, qui, j'espère, ne vit plus de singes
et de perroquets.
Une autre affaire dont j'oubliais de vous parler. Si le bureau de la
rue Sainte-Anne est supprimé, comme on le dit, que deviendront nos
amours?
On ajoute que l'intérêt de l'argent va être mis à cinq pour cent.
Je vous conseille de vous plaindre de moi, mademoiselle! Comptez mes
lettres, et faites-moi réparation, s'il vous plat.
Damilaville, hélas! le pauvre Damilaville souffre, se courbe, maigrit,
se rapetisse à vue d'œil; il ne peut plus marcher du tout. Si Tronchin
le tire de là, je crois à la médecine et aux miracles.
Ce n'est plus l'enfant qui est malade, c'est la mère; sa goutte lui est
remontée dans la tête, la poitrine et les yeux Ce ne sera rien; elle en
sera quitte pour la peur, et nous pour quelques bouffées de mauvaise
humeur qu'il a fallu supporter. Mme Diderot est du petit nombre des
femmes qui ne savent pas souffrir.
Je suis tracassé, depuis une huitaine, par des maux d'estomac, qui ne
seront rien non plus parce que je n'y fais rien. Mais, par Dieu! Faites
du feu si vous avez froid, et ne vous enrhumez pas. Ce n'est pas à vous
ni à Mme de Blacy, qui êtes deux volailles mortes, que je m'adresse:
il vous est permis d'être malades tant qu'il vous plaira; mais maman,
elle qui, pour se bien porter, n'a qu'à le vouloir. Tenez; cela est
insupportable.
<i>Si je savais quel jour c'était le 4 octobre?</i> Je ne daigne seulement
pas répondre à cela.
Tous ces bouquets-là me feront grand plaisir, car j'aime bien baiser et
j'aime encore mieux l'être; mais gardez cela pour votre retour: cela
ne se moisit pas. Une des choses qui m'ont fait le plus de joie, c'est
d'apprendre de M. de La Fargue que je vous reverrais dans six
semaines; il m'a semblé que six semaines étaient moins longues qu'un
mois et demi.
N'allez pas faire honneur à M. Le Gendre de toute cette belle éloquence
qui vous émerveille; ce sont des bribes décousues de différentes
lettres de condoléance qu'on lui a écrites et qu'il s'est rappelées.
L'ami Digeon est bien occupé d'autre chose que d'exalter la tête froide
de son futur beau-père. Au reste, il fait très-bien, celui-ci, de vous
cajoler toutes deux. Il ne sait pas le secret.
Point de vin! Mademoiselle, cela vous plaît à dire. Ma sœur est fort
contente de ses vendanges. Je crains seulement que le vin ne se garde
pas. Mais il y a un remède, c'est de le boire plus vite.
Je vous fois mon compliment sur vos récoltes. Si la cherté du blé
continue, c'est qu'il ne peut plus y en avoir de vieux, et que le
nouveau n'est pas battu. Je n'ai point de foi au monopole. Le monopole
du blé ne peut nuire, à moins qu'il ne s'y joigne de l'autorité.
Que faites-vous de M. Gras? Qu'il lasse le commerce de grains tant
qu'il voudra, mais qu'il ne vous fesse pas brûler. On n'a que faire de
recommander à maman de s'expliquer là-dessus, et de prendre sa grosse
voix.
Ah! Dieu soit loué! voilà donc dom Micon Marin parti; et vous ne vous
excédez plus de fatigue avec lui. S'il ne vous a pas renvoyé deux
lettres au moins, je n'y entends plus rien, car il me semble que j'ai
écrit presque tous les jours.
Le prince de Galitzin est à Bruxelles; il y restera deux mois. Il
en repartira pour Berlin, où il passera l'hiver, si on le laisse en
repos. De Berlin, il se rendra à Pétersbourg, où je veux absolument
qu'il emmène sa femme; car on dit que si elle manque de quelque chose,
ce n'est pas de finesse, éloge qu'on peut faire de presque toutes les
femmes; j'en excepte pourtant le mouton de Dieu, que j'aime pour la
rareté et pour d'autres belles et bonnes qualités. Ah! si elle voulait
seulement pour un an... Mademoiselle, proposez-lui encore.
Ah! ah! vous courez sur les brisées de votre concierge! Il vous faut
aussi du clergé! Mais ce n'est pas un trop mauvais pis-aller. Un homme
comme un autre est un prêtre tout nu: demandez plutôt à l'abbé Marin,
ou à Mme de Meaux de Vitry.
Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus que je vous aime; ou si
je vous le dis, ce sera malgré moi: c'est que je ne pourrai résister à
l'habitude.
Je crois vous avoir dit avant-hier que je vous haïssais. Cela n'est pas
vrai; ne le croyez pas.
Saluez bien maman pour moi; saluez bien aussi Mme de Blacy, et
finissons ces rhumes, qui m'ennuient malgré leur bon acabit.